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Full text of "Histoire des Juifs"

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2.4 



GRAËTZ 



MMMM^MAA^^^^^^^^^^tf^^^ 



HISTOIRE 

DES JUIFS 



TOME TROISIEME 



TRADUIT DE L' A I- I- E M A N D 



PAR 



moïse bloch 



De la destrnction dn second Temple (70) 
au déclin de l'exilarcat (920) 



PARIS 

LIBRAIRIE A. DURLAGHER 

SS"*, RUE LA FAYETTE, 83*" 

1888 



HISTOIRE 



DES JUIFS 



III 



GRAETZ 



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HISTOIRE 

DES JUIFS 



TOME TROISIEME 

I 

m 

de la destruction du second Temple (70) 
au déclin de l'exilarcat (920) 

TRADUIT DE L'ALLEMAND 

MOÏSE BLOGH 



PARIS 

LIBRAIRIE A. DURL.AGHER 

83"', RUE LAFAYETTE, 83'" 

1888 

Droits de traduction et de reproduction réservés. 



% 



TROISIÈME PERIODE 



LA DISPERSION 



PREMIERE EPOQUE 



LE RECUEILLEMENT APRÈS LA CHUTE 



CHAPITRE PREMIER . 

LE RELÈVEMENT — L'ÉGOLE DE JABNÉ 

(70-117) 

La malheureuse issue de la lutte que les Juifs avaient soutenue 
pendant quatre ans contre les Romains avec une si vaillante éner- 
gie, la chute de l'État, Tincendie du temple, la condamnation 
infligée aux prisonniers à travailler dans les mines de- plomb en 
Egypte, à être vendus sur les marchés d'esclaves ou à combattre 
comme gladiateurs dans les cirques, toutes ces catastrophes pro- 
duisirent sur les Judéens survivants une telle impression d'effa- 
rement et de stupeur, qu'elles paralysèrent en eux tout esprit 
d'initiative et toute volonté. La Judée était dépeuplée, tous ceux 
qui avaient pris les armes, dans le nord et dans le sud, en deçà ou 
au delà du Jourdain, étaient tombés sur les champs de bataille ou 
avaient été chargés de chaînes et envoyés en exil. Le courroux du 
vainqueur n'avait même pas épargné les femmes et les enfants. 
La troisième captivité, la période de rexil romain (Galut Edom) 
imposé aux Judéens par Vespasien et Titus, s'était ouverte au 
milieu d'actes de cruauté plus douloureux que ceux qui avaient été 
commis sous Nabuchodonosor, au commencement de la deuxième 
captivité. Les Romains n'avaient épargné que les Judéens 
qui, en secret ou publiquement, s'étaient déclarés pour eux : 
III. 1 

426858 



2 HISTOIRE DES JUIFS. 

c'étaient les amis de la puissance romaine qui, dès Touverture 
des hostilités, n'avaient montré aucune sympathie pour la cause 
nationale; c'étaient les partisans de la paix, pour qui le judaïsme 
avait une autre mission que celle de lutter à main armée; c'étaient 
encore les sages et les gens de réflexion, qui avaient vu dans la 
guerre contre Rome un suicide; c'étaient enfin les désabusés, qui 
avaient d'abord considéré comme le plus sacré des devoirs de briser 
le joug si pesant des Romains et qui, effrayés par la lutte des partis, 
avaient déposé les armes et s'étaient réconciliés avec l'ennemi* 
Ces faibles restes de la population de la Judée ainsi que les Ju- 
déens de la Syrie avaient espéré que Titus respecterait le temple, 
centre du culte et de la religion, et que le sanctuaire placé sous 
régide divine serait protégé contre toute destruction. L'incendie 
du temple, qui leur enleva tout espoir et tout courage, agit sur 
eux de façons bien diverses. Les uns s'imposèrent à la suite de 
cet incendie une vie de pénitence, s'abstinrent de manger de la 
viande et de boire du vin; les autres, pour remplir le vide qu'avait 
produit dans leur cœur et leur pensée l'abolition des sacrifices, 
entrèrent dans la jeune communauté chrétienne. Le judaïsme, 
qui n'avait plus ni culte ni centre, était menacé dans son existence. 
Jusqu'alors, les communautés de Syrie, de Babylonie, de Perse, 
d'Asie Mineure et de Rome, et en général celles d'Europe, 
avaient dirigé leurs regards vers Jérusalem et le Synhédrin d'où 
elles recevaient la direction, l'enseignement et les lois. La seule 
communauté indépendante, celle d'Alexandrie, avait vu disparaître 
avec le temple d'Onias sa force et son influence. Qu'allaient devenir 
le peuple juifet le judaïsme? Le Synhédrin, le seul pouvoir légis- 
latif de la nation juive tout entière, était tombé avec Jérusalem. 
Qui s'élèverait donc sur ces ruines pour sauver le judaïsme? 
Un homme se rencontra à cette époque qui semblait créé tout 
exprès pour lutter contre la destruction, donner un nouvel essor 
à l'esprit du judaïsme et faire pénétrer dans le peuple juif 
une nouvelle vigueur. Ce sauveur s'appelait Johanan ben Zak- 
haï. Comme les prophètes de l'exil de Babylone après la pre- 
mière chute de Jérusalem, mais par des moyens différents, ce 
docteur, aidé de ses disciples, sauva la nation judaïque de la 
ruine, la réveilla de son engourdissement, lui imprima une nou- 



JOHANAN BEN ZAKKAÏ. 3 

velle direction^ et parvint à lui rendre son unité et sa 
vigueur. 

Johanan n'était pas, à vrai dire, un disciple de Hillel, mais il 
était animé de son esprit. Quand les Judéens' formaient encore 
une nation, il Siégeait au Synhédrin et enseignait à Tombre du 
sanctuaire; son école à Jérusalem jouissait, parait-il, d'une 
grande autorité. Seul, il savait opposer des arguments victorieux 
aux raisonnements des Sadducéens, et détruire leurs creuses 
théories par une pénétrante dialectique. Par suite de son carac- 
tère et de ses sentiments de modération, il s'était rapproché, 
pendant la tourmente révolutionnaire, du parti de la paix, et, à 
maintes reprises, il avait exhorté le peuple et les zélateurs à 
livrer la ville et à se soumettre à la domination romaine. « Pourquoi, 
disait-il aux agitateurs, voulez-vous détruire la cité et livrer le 
temple aux flammes? » Malgré sa grande autorité, il n'eut au- 
cune prise sur l'esprit des zélateurs, qui repoussèrent tous ses 
avertissements. Les espions que le général romain entrete- 
nait dans la ville assiégée ne manquèrent pas de l'infor- 
mer que Johanan était ami des Romains et conseillait aux 
chefs de l'insurrection de faire la paix. Les nouvelles de la ville 
étaient écrites sur de petits billets qyx'on lançait au moyen de 

• 

flèches dans le camp romain. Johanan, par crainte des zéla- 
teurs, ou peut-être par simple prévoyance et dans l'intention 
de préparer un refuge à l'étude de la Loi, conçut le projet de 
se rendre auprès de Vespasien (Titus). Mais la vigilance jalouse 
des zélateurs rendait l'exécution de ce projet bien difficile. Joha- 
nan, de connivence avec le chef des zélateurs, qui était son parent, 
résolut alors d'user d'un stratagème. Il se fit passer pour mort, se fit 
déposer dans un cercueil, et, au crépuscule, ses disciples Éliézer et 
Josua le portèrent hors de la ville. Vespasien accueillit le fugitif avec 
bienveillance, et lui permit de lui adresser une demande. Johanan 
le pria de l'autoriser à ouvrir une école. Vespasien accéda de 
bonne grâce à une requête qui lui paraissait si modeste ; il ne pouvait 
pas prévoir que par un acte aussi simple que l'ouverture d'une 
école, le judaïsme, faible et désarmé, serait mis en état de survivre 
de plusieurs milliers d'années au colosse romain. A en croire la 
tradition juive, Vespasien aurait accueilli la demande de Joha* 



4 HISTOIRE DES JUIFS. 

nan parce que ce dernier lui aurait prédit qu'il serait revêtu de la 
pourpre impériale. Quoi qu'il en soit, Johanan fut autorisé à 
s'établir avec ses disciples à Jabné (Jamnia), ville située non loin 
des rivages de la Méditerranée, entre le portde Joppé et l'ancienne 
ville philistine d'Asdod. Le territoire de la ville de Jabné faisait 
partie du domaine privé de la famille impériale, à laquelle il 
avait été légué jadis par Salomé, sœur d'Hérode. 

Tant que la lutte s'était poursuivie, âpre et sanglante, sous les 
murs de Jérusalem, dans les rues et autour du temple, Johanan 
était resté condamné à l'inaction. A la nouvelle que les remparts 
étaient tombés et le temple livré aux flammes, le maître et les dis- 
ciples avaient déchiré leurs vêtements, ils avaient gémi et pleuré 
comme sur la mort d'un parent bien-aimé. Mais Johanan n'avait 
pas désespéré, il avait compris que le sort du judaïsme n'était pas 
lié à celui du sanctuaire et de l'autel, et que la religion judaïque 
ne sombrerait pas avec Jérusalem et son temple. Et, comme ses 
disciples s'étaient affligés sur la destruction de l'autel et l'aboli- 
tion forcée des sacrifices, il les avait consolés en leur rappelant 
que la charité et l'amour des hommes étaient aussi méritoires que 
les sacrifices, ainsi qu'il est dit dans l'Écriture sainte. « J'aime la 
charité et non les sacrifices. » Il parut évident à Johanan, qui pro- 
fessait des idées si libérales sur la valeur des sacrifices, qu'il fallait 
avant tout substituer au temple un autre centre religieux. Il réunit 
donc à Jabné une sorte de Synhédrin dont il fut reconnu sans con- 
teste le chef suprême. Ce nouveau tribunal {Bet-din) ne comptait 
certainement pas soixante-dix membres, et son rôle devait être 
tout différent de celui du Synhédrin de Jérusalem, qui, par suite 
de la révolution et de la force des choses, avait dû être investi des 
attributions politiques les plus importantes. Mais le Synhédrin de 
Jabné, comme autrefois celui de Jérusalem, avait une autorité sou- 
veraine dans les questions religieuses et exerçait les fonctions ju- 
diciaires d'un tribunal supérieur. Pour mener à bien au milieu de 
circonstances défavorables une œuvre aussi importante que celle 
de la création et de l'organisation du Synhédrin, il fallait l'influence 
considérable d'un homme comme Johanan. Seul, ce docteur avait 
l'autorité nécessaire pour combattre avec succès cette croyance que 
le Synhédrin n'était un pouvoir religieux et judiciaire, représentant 



SYNHÉDRIN DE JABNÉ. 5 

de la aatîon tout entière, que s'il avait son siège dans Tintérieur 
du temple. En montrant que raulorité du Synhédrin était indépen- 
dante de Tendroitoùelle était exercée, et en établissant ce Conseil 
à Jabné, Johanan prouva que l'existence du judaïsme n'était nul- 
lement liée à l'institution des sacrifices. A partir de ce moment, et 
sans que se produisit la moindre opposition, Jabné remplaça Jéru- 
salem et devint le centre religieux et national des communautés 
dispersées. Le privilège le plus important du Synhédrin, celui qui 
lui a toujours permis d'exercer une action efficace sur toutes les 
communautés du dehors, le droit de fixer les jours de fête, fut 
accordé au Conseil de Jabné. Dans cette ville se constitua encore 
une autre assemblée qui prit le modeste titre de Bet-din (tribunal), 
et dont Johanan obtint également la présidence. 

Ce qui soutenait Johanan, ses disciples et les autres docteurs 
de la Loi contre les défaillances et le découragement, c'était l'es- 
pérance ou plutôt la certitude qu'Israël ne périra jamais. Leurs 
regards se portaient au delà des tristesses du présent pour con- 
templer le brillant avenir promis à leur peuple. Et cependant le 
présent était bien sombre! Les Judéens qui avaient survécu à Tel- 
fondrement de leur État avaient été dépouillés, et leurs terres dis- 
tribuées aux Romains et aux hellénisants; ceux qui avaient pos- 
sédé autrefois des richesses considérables souffraient de la plus 
affreuse misère. Tous, même les plus pauvres, étaient soumis à la 
taxe que Vespasien avait imposée aux Judéens [fiscus judaictts). 
Le pays, si florissant avant la guerre, était couvert de ruines, 
Israël était en deuil, les mariages même se célébraient dans un 
douloureux silence 

Cette époque si néfaste est décrite d'une façon saisissante dans 
une allocution que Johanan ben Zakkaï adressa à ses disciples. 
Un jour, ce docteur aperçut une jeune fille, de famille riche, qui 
ramassait des grains d'orge jusque sous les pieds des chevaux 
pour s'en nourrir. A ce spectacle d'une poignante tristesse, il 
s'écria : « Peuple infortuné qui ne voulais pas servir ton Dieu, tu 
es maintenant condamné à servir des nations étrangères ! Tu refu- 
sais un demi-sicle pour le service du templei, et tu payes mainte- 
nant à tes ennemis un impôt trente-cinq fois plus élevé ; tu ne 
voulais pas entretenir en bon état les chemins et les routes pour 



6 HISTOIRE DES JUIFS. 

les pèieriQS qui se rendaieat à Jérusalem, et maintenant tu es 
obligé d'entretenir les maisonnettes des gardiens romains dans les 
vignes qu'ils se sont appropriées I » 

Les membres survivants de la famille royale d'Hérode, Agrippa 
et sa sœur Bérénice, paraissent avoir contribué à adoucir les souf- 
frances du peuple vaincu. Bérénice, dont la beauté semblait dé- 
fier le temps, sut retenir longtemps Titus captif de ses charmes 
et de sa séduction, et il s*en fallut de peu que la princesse Juive 
ne devînt impératrice romaine. Le préjugé de Torgueil romain 
contre son origine judaïque et barbare fut le seul obstacle à 
l'union de Bérénice et de Titus, et il força ce dernier à rompre des 
relations qui avaient duré de nombreuses années. Bérénice dut 
s'éloigner du palais impérial, elle retourna sans doute auprès de 
son frère en Palestine. Elle garda cependant toute son influence 
sur Titus, qui n'avait pas encore renoncé à l'espoir de Tépouser, 
et elle dut intervenir souvent en faveur de ses malheureux core- 
ligionnaires pour lesquels elle avait gardé un sincère attachement. 
Agrippa, le dernier roi des Judéens, avait gagné la faveur de Ves- 
pasien par les services qu'il avait rendus, pendant la guerre, à la 
maison des Flaviens, et il est probable que ses anciennes posses- 
sions s'agrandirent alors du territoire de la Galilée. Il plaça à la tête 
de cette province un gouverneur judéen, fort pieux, qui résidait 
alternativement dans une des deux villes principales de la Galilée^ 
à Tibériade et à Sepphoris, et, grâce à un gouvernement sage, il 
parvint à relever rapidement la Galilée, dont la population fut 
bientôt plus nombreuse que celle de la Judée administrée par un 
lieutenant romain {Hegemon). Peu à peu, on vit la Judée elle-même 
renaître de ses ruines, des villes ravagées ou dépeuplées par la 
guôrre redevinrent florissantes, Lydda (Diospolis), comme ville de 
commerce, JS'm^âJM (autrefois Guimzo) et, à Test, Jéricho, acquirent 
une importance considérable. Le travail des champs reprit aussi 
avec une nouvelle vigueur, les Judéens ayant été autorisés à ra- 
cheter ou à prendre à ferme les terres données aux Romains. Cette 
modération relative du vainqueur envers les vaincus était due, sans 
aucun doute, à l'intercession du roi Agrippa et de sa sœur. 

Agrippa avait été haï par les zélateurs, mais les docteurs de la Loi 
lui avaient témoigné de l'amitié. Lorsqu'il était venu, un jour, du nord 



ENSEIGNEMENT DE JOHANAN. 7 

pour visiter le sud de son royaume, les docteurs étaient allés a 
sa rencontre pour contempler ses traits, comme s'ils avaient voulu 
graver profondément dans leur souvenir l'image du dernier roi 
judéen. Agrippa approuva l'activité que déployait Johanan pour 
organiser une école à Jabné, il remarqua avec une vive satisfac- 
tion que l'étude de la Loi absorbait toute l'attention de l'impétueuse 
jeunesse judaïque et la détournait des projets de conspiration et de 
révolte. Johanan réussit par son enseignement à raffermir les 
fondements ébranlés du judaïsme, il exerça une action profonde 
sur ses disciples qu'il pénétrait de son esprit et nourrissait de sa 
science. Nous connaissons les noms de cinq de ces disciples, dont 
trois appartiennent à l'histoire, Eliézer et Josua^ qui avaient porté 
leur maître, dans un cercueil, hors des murs de Jérusalem, et 
Eléazar ben Arak, le plus savant d'entre eux, dont il a été dit 
plus tard que s'il était mis dans le plateau d'une balance et ses 
condisciples dans l'autre plateau, il remporterait sur tous. Souvent 
Johanan aimait à soumettre à ses disciples des questions d'un 
sens profond qui développaient en eux l'habitude de la réflexion. 
C'est ainsi qu'un jour il leur demanda quel était le don qu'ils ju- 
geaient le plus précieux et le plus souhaitable pour l'homme. L'un 
répondit : « Le contentement; » l'autre, « un ami sincère; » un 
troisième, « un bon voisin ; » le quatrième, « la faculté de pré- 
voir les conséquences de ses actes. » Éléazar dit : « Ce que 
l'homme peut posséder de plus précieux, c'est un bon cœur, » 
et le maître applaudit à cette sentence inspirée de ses doctrines, 
et qui résumait ce qu'avaient dit les autres disciples. 

Quel était donc l'enseignement de Johanan dans l'école de Jabné? 
Hillel, l'illustre docteur, le modèle des savants pour les générations 
postérieures, avait imprimé au judaïsme un caractère propre, ou 
pour mieux dire, il avait développé et organisé ce qui est l'essence 
même du judaïsme, et il avait ainsi créé une théorie particulière, 
une sorte de théologie judaïque ou plutôt une nomologie (science 
des lois religieuses). Il avait éloigné l'étude de la Loi des orageuses 
discussions des partis pour la transporter dans le calme de l'école, 
il l'avait surveillée avec une attention minutieuse, et avait essayé 
de la soumettre aux lois de la pensée, qui paraissaient inapplicables 
à un tel enseignement. De nombreuses prescriptions reposaient 



8 HISTOIRE DES JUIFS. 

simplement sur Tusage ou la Iraditiou, les Sadducéens les reje- 
taient comme étant ordonnées par les hommes ou comme des inno- 
vations arbitraires; Hiliel trouva pour ces prescriptions des fonde- 
ments dans la Bible. Les sept règles qu'il avait établies pour 
expliquer et interpréter les livres saints avaient assuré la 
validité des commandements existants, œuvre des Soferim et des 
Pharisiens, et permis aux docteurs postérieurs d'instituer de nou- 
velles pratiques. Désormais, la loi écrite (du Pentateuque) et la loi 
orale (des Soferim) ne formèrent plus'deux domaines distincts, elles 
entrèrent en contact intime, se pénétrèrent et se fécondèrent mu- 
tuellement. Sans doute, par ce système d'interprétation, les doc- 
teurs faisaient souvent violence au sens littéral, mais ils rappli- 
quaient pour des dispositions législatives et non pour des 
explications exégétiques, ils ne pouvaient donc pas s'arrêter aux 
mots mêmes, ils étaient obligés au contraire de n'en tenir aucun 
compte et d'en modifier le sens selon les circonstances. On réunit 
sous le nom de loi orale toutes les traditions reçues des ancêtres, 
qui formaient en quelque sorte un héritage de famille. Les prati- 
ques que les Soferim avaient établies comme une haie autour de la 
loi, les ordonnances promulguées par le Synhédrin, les usages qui 
s'étaient transmis de génération en génération, les prescriptions 
qu'une interprétation logique ou forcée avait déduites du Penta- 
teuque, toutes ces lois avaient été, non pas mises par écrit, mais 
confiées à la mémoire. Elles étaient résumées en des phrases 
brèves comme des sentences et appelées Halakot. A l'origine, elles 
n'étaient ni classées ni coordonnées, elles étaient transmises 
au hasard, sans que rien les liât les unes aux autres, rattachées 
quelquefois au nom du docteur qui les avait rapportées. Il fallait 
une mémoire prodigieuse pour retenir toutes ces halakot, toutes 
ces lois orales. Johanan ben Zakkaï, le plus important des docteurs 
de cette époque, enseigna ces lois à ses disciples, leur montra le 
lien qui les unissait à la loi écrite, et leur apprit à en déduire de 
nouvelles prescriptions. Les lois traditionnelles devinrent ainsi la 
matière à laquelle l'enseignement de Johanan donna la forme. 
Le maître fit usage pour cet enseignement de deux méthodes, dont 
l'une servait à déduire certaines prescriptions du texte sacré [Mi- 
drasch) et l'autre à rendre sur les cas nouveaux des décisions con- 



MODÉRATION ET TOLÉRANCE DE JOHANAN. 9 

formes à la tradition [Talmud). Ainsi se présentait à i activité des 
docteurs un vaste champ où ils pouvaient travailler librement au 
développement de la législation. Johanan accordait à la /orme 
une plus grande importance qu*à la matière, il cherchait à éclai- 
rer les différentes prescriptions à la lumière de la raison et à les 
rattacher à des principes généraux, mais en procédant avec une 
modération prudente et non pas avec l'exagération des orateurs 
de la chaire judéo-alexandrine qui déduisaient de TÉcriture sainte 
et au besoin introduisaient eux-mêmes dans le texte sacré ce qu'il y 
avait de spécieux et de brillant dans la philosophie grecque. Il ex- 
pliqua, entre autres, d'une façon fort sensée, la défense de se servir 
d'outils de fer pour la construction de Tautel : <f Le fer, dit-il, est le 
symbole delà guerre et de la discorde, Tautel, au contraire, est le 
symbole de la paix et du pardon; le fer ne doit donc pas toucher 
à Tautel. » Il s'appuya sur ce texte pour montrer les avantages 
considérables de la paix et le mérite de ceux qui cherchent à faire 
régner la concorde entre les époux, les cités, les familles et les 
peuples. C'était précisément cet amour de la paix qui l'avait décidé 
à se ranger du côté des Romains contre la révolution. Il expliqua 
de cette façon plusieurs autres lois et rendit clair ce qu'elles pré- 
sentaient d'obscur et d'étrange pour la raison et le cœur. Johanan 
avait aussi de fréquents entretiens avec des païens auxquels leurs 
relations avec les Judéens ou la traduction grecque de la Bible 
avaient fourni quelques notions sur le judaïsme, il réfutait leurs 
objections et leur faisait comprendre par d'heureuses comparaisons 
les singularités de certains commandements. Il était, comme Hillel, 
affable et doux même envers les gentils, et on raconte de lui que 
s'il en rencontrait, c'était lui qui les saluait le premier. Une telle 
affabilité forme un contraste frappant avec la haine que les zéla- 
teurs ressentaient pour toute la gentilité avant et après leur révolte, 
haine qui grandit encore après la destruction du temple. 

Le verset des Proverbes (xiv, 10) : « La vertu des peuples est un 
péché » était interprété à cette époque dans son sens littéral, 
avec une prévention manifeste contre les gentils. « Les païens, 
disait-on, seront traités comme des pécheurs, même s'ils se mon- 
trent bons et généreux envers nous, car ils ne nous traitent avec 
bienveillance que pour nous humilier. » L'explication que Joha- 



10 HISTOIRE DES JUIFS. 

nan ben Zakkaï donnait de ce verset était inspirée au contraire de 
la plus noble bienveillance. « De même que les sacrifices rachè- 
tent les fautes dlsraël, de même la bonté et la charité rachètent 
les fautes des autres nations. » Les efforts de Johanan pour 
apaiser les esprits agirent d*une façon très heureuse sur Vespasien 
et Titus, et ce fut probablement pour récompenser ces efforts que 
les deux empereurs Flaviens traitèrent les Judéens avec une cer- 
taine douceur, même après qu'ils se furent soulevés dans la Cyré- 
naïque et en Egypte, et protégèrent les communautés judaïques 
contre toute persécution. Pour eux, Johanan était en quelque 
sorte le garant des dispositions pacifiques de ses coreligion- 
naires. 

Autour de Johanan, chef et âme de Técole, étaient encore 
groupés quelques autres docteurs de la Loi, qui, au moment de la 
chute de TÉtat juif, étaient déjà fort avancés en âge ; ils appartien- 
nent donc à la génération de Johanan et faisaient probablement 
partie du Synhédrin de Jabné. La plupart d'entre eux ne sont 
connus que par leur nom et quelques rares détails de leur vie. 
Hanina, suppléant de plusieurs grands prêtres [Segan ha- 
kohanim) rapportait des traditions concernant les cérémonies 
du temple. Il appartenait au parti des amis de la paix et exhortait 
ses contemporains à prier pour le salut de TËtat romain, a Seule, 
dit-il, la crainte inspirée par le pouvoir empêche les hommes 
de se dévorer entre eux. » Un autre docteur de cette époque 
était Zadok^ disciple de Schammaï, qui, prévoyant la destruction 
du temple, avait jeûné pendant plusieurs années pour détourner 
ce malheur. Il y avait encore Nahum de Guimzo (Emmaiis) et Ne- 
hunia ben Hakkana, La légende a fait du premier le héros de 
plusieurs aventures merveilleuses, le nom même de son lieu d'ori- 
gine a donné lieu à une interprétation aggadique et est devenu, 
dans cette explication, une formule que Nahum répétait dans cer- 
taines circonstances : a Cela aussi sera pour le bien » [Gam %u 
Vtoba). Nahum, d'après la légende, est un homme qui s'est trouvé 
dans toutes sortes de fâcheuses situations d'où il s'est toujours 
tiré avec un grand bonheur. 

Nahum se servit d'une méthode particulière pour tirer les lois 
orales du texte sacré. Il établit comme principe que le législateur 



à 



DISCIPLES DE JOHANAN. Il 

s*étdît servi avec intention de certaines particules dans laThora. 
Ces particules, selon lui, ne devaient pas seulement concourir a 
l'arrangement syntactique de la phrase, mais étaient employées 
comme indices des développements et des restrictions que com- 
porte chaque loi. Nahum, par sa méthode de déduction, ajouta 
aux sept règles d'interprétation de Hillel un principe nouveau et 
fécond qui fut accueilli, appliqué et développé sous le nom de 
règle des additions et des restrictions. Cette nouvelle loi d'in- 
terprétation trouva un adversaire dans Nehunia ben Hakkana. Ne- 
hunia était très estimé et d'une rare modestie, il put dire sur 
son lit de mort qu'il n'avait jamais cherché son élévation dans 
l'abaissement des autres, qu'il n'avait jamais persisté dans ses 
opinions par entêtement, ni consacré sa fortune à ses propres 
besoins. En entrant à Técole, où il occupait une situation impor- 
tante, il avait Thabitude de prier tout bas, et demandait à Dieu de 
lui inspirer des décisions sa^es et conformes aux vues de ses col- 
lègues, et d'éloigner de son cœur tout sentiment d'amour-propre 
et de susceptibilité exagérée. Du reste, les docteurs qui s'étaient 
groupés autour de leur chef, Johanan ben Zakkaï, étaient tous 
amis de la paix, de la concorde et de la tolérance. Les disciples 
de l'école de Schammaï, irascibles et querelleurs, n'avaient pris 
aucune part à la fondation de la nouvelle école. La plupart d entre 
eux s'étaient enrôlés dans le parti des zélateurs et avaient péri 
pendant la lutte, ou s'étaient enfuis après la défaite, et les survi- 
vants craignaient de reparaître en public. 

Il est difficile de déterminer exactement le temps que Johanan 
est resté à la tête de l'école de Jabné; ce docteur n'a cependant 
pas dû y exercer son action pendant plus de dix ans, et il est peu 
probable qu'il ait assisté à l'avènement de Domitien. Quant à 
rhistoire, à cette époque, des communautés juives de Rome, de la 
Grèce, de l'Egypte et des pays parthes, elle nous est totalement 
inconnue; il est à croire que ces communautés s'étaient soumises 
à l'autorité du Synhédrin de Jabné. Cet accord de tous les Ju- 
déens dans la dispersion, qui était un fait si considérable et d'une 
si haute importance, fut l'œuvre de Johanan. Ce fut ce dernier 
qui sut renouer le lien qui avait uni autrefois entre eux par des 
croyances communes les Judéens les plus éloignés, lien qui 



12 HISTOIRE DES JUIFS. 

avait été brisé par la guerre ; ce fut lui qui prépara pour eux la 
transition de la vie politique, si tumultueuse et si compliquée, à 
l'existence calme et féconde qu'ils mèneront plus tard dans la 
communauté ou à l'école. Johanan réunissait en lui les qualités 
du prophète Jérémie et du prince de l'exil, Zorobabel. Comme 
Jérémie, il pleura sur les ruines de Jérusalem, et comme Zoroba- 
bel, il sut fonder un nouvel état de choses. Tous deux, d'ailleurs, 
Johanan et Zorobabel, ont vécu à une époque de transition ; héri- 
tiers du passé, ils ont préparé l'avenir. Tous deux ont posé les 
fondements pour la restauration du judaïsme, et leur œuvre a été 
continuée et achevée par les générations suivantes. 

Johanan mourut doucement, entouré de ses disciples. Avant 
de mourir, il eut avec eux un suprême entrelien qui nous décou- 
vre son ème tout entière. Lorsque les disciples témoignèrent leur 
surprise de voir leur maître, si courageux pendant la vie, trem- 
bler devant la mort, il leur répondit qu'il ne craignait pas de quit- 
ter cette terre, mais de comparaître devant Celui qui est un juge 
équitable et incorruptible, et en les bénissant il leur adressa les 
paroles suivantes : « Puisse la crainte de Dieu produire sur vous 
une action aussi salutaire que la crainte des hommes. » Puis il 
rendit le dernier soupir en exprimant l'espoir de la venue pro- 
chaine du Libérateur. 

A cette époque, l'activité juive s'était uniquement concentrée sur 
l'étude de la Loi. Aussi^ dès que Johanan fut mort, ses prin- 
cipaux disciples se réunirent-ils pour choisir le lieu où ils pour- 
raient continuer l'œuvre du maître. La plupart d'entre eux furent 
d'avis de rester à Jabné, où vivait un groupe de docteurs savants 
et expérimentés. Seul, le disciple favori de Johanan, Éléazar ben 
Arak, insista pour transférer le siège de l'école à Emmaûs (Guimzo), 
ville dont le climat était très sain et qui était située à trois milles 
de Jabné. Éléazar crut, dans sa présomption, que sa présence serait 
indispensable à l'école et que ses collègues viendraient le rejoin- 
dre à bref délai, et, sur Jes conseils de sa femme, il se sépara des 
autres docteurs. Isolé, éloigné du centre de l'étude et de la pensée, 
il perdit le souvenir de tout ce qu'il avait appris, à un tel point 
que son ignorance donna lieu aux plus singuliers incidents. On 
appliqua à Ben Arak cette sentence : « Établis-toi au centre de 



^ 



LE PATRIARCHE GAMALIEL II. 13 

rétude, ne crois pas que tes collègues doivent te suivre et que ta 
présence leur soit indispensable, ne te fie pas trop à ta sagesse. » 
Éléazar, dont Tavenir paraissait si brillant^ tomba dansToubli, ses 
condisciples devinrent les héritiers de la parole du maître et leur 
science éclaira les générations suivantes d'un rayon lumineux. Les 
plus illustres de ces docteurs étaient: Gamaliel, Josua et Eliézer. 
Comme chef de cette école sur laquelle reposaient alors les 
espérances des Judéens de tous les pays, on nomma Gamaliel. 
Ce docteur était un descendant de Hillel, et ses aïeux s*étaient 
succédé pendant quatre générations à la tête du Synhédrin. Il a 
fallu sans doute triompher de nombreuses difficultés avant que le 
fils de celui qui avait participé à la révolte contre Rome pût être 
nommé à une telle dignité. Gamaliel prit comme ses aïeux le titre 
de iVâ^,yê (patriarche). Son élévation au patriarcat avait été favo- 
risée par Agrippa et Bérénice, elle dut avoir lieu sous le règne 
de Titus (79-81), à l'époque où cet empereur jouait le rôle de bien- 
faiteur du peuple et se faisait appeler « les délices du genre 
humain, » lorsque Bérénice espérait encore devenir impératrice 
romaine. Ce fut à cette même époque que les lieutenants romains 
de la Judée remplacèrent probablement par un gouvernement sage 
^t modéré le régime d'arrogance et de cruauté qu'ils avaient im- 
posé jusque-là aux Judéens. Il semble aussi qu'à ce moment quel- 
ques fugitifs suspects s'étaient rassemblés en Judée, car on vit 
reparaître des disciples de Schammaï. 

Gamaliel choisit pour résidence la ville de Jabné. Cette ville occu- 
pait alors le premier rang comme siège de l'enseignement juif,' 
mais au dehors et tout près d'elle s'étaient fondées de nou- 
velles écoles. Éliézer enseignait à Lydda, Josua à Bekiin, plaine 
qui s'étend entre Jabné et Lydda. D'autres disciples de Johanan 
étaient entourés de groupes d'élèves qui leur donnaient le titre de 
RabM (maître). Pour le distinguer des autres docteurs, on donna à 
Gamaliel le titre de Raiban (le maître général). Ainsi l'étude de 
la Loi, loin d'avoir souffert de la mort du fondateur de l'école de 
Jabné, se développa au contraire et acquit encore une plus grande 
importance ; mais le lien qui unissait toutes les écoles menaçait 
de se rompre. Les discussions des disciples de Schammaï et de 
Hillel, qui avaient dégénéré souvent, avant la destruction du tem- 



14 HISTOIRE DES JUIFS. 

pie, en rixes saDglantes, et que la guerre seule avait arrêtées, ces 
discussions recommencèrent avec un caractère de gravité d'au- 
tant plus grande que le centre de la nationalité judaïque avait dis- 
paru. Le dissentiment des écoles au sujet de quelques points de 
doctrine produisait de graves dissidences dans la pratique. Un 
docteur permettait ce qui était défendu par Tautre, on faisait ici 
ce qui était considéré autre part comme un péché. Le judaïsme 
semblait être régi par deux doctrines différentes, ou, selon l'ex- 
pression talmudique, « delà Thora, unique d'abord, on en avait fait 
deux. » Ces dissidences s'étendaient aux sujets les plus graves, 
comme les questions relatives au mariage, et pouvaient avoir de 
funestes conséquences. Les anciens disciples des deux écoles, 
inspirés par le désir de vivre ensemble en paix, ou pressés par la 
nécessité de s'unir contre l'ennemi du dehors, avaient su se faire 
des concessions mutuelles, mais avec les nouveaux disciples les 
vieilles querelles se réveillèrent plus vives et plus ardentes que 
jamais. Rabban Gamaliel s'imposa la tâche d'apaiser ces dange- 
reuses querelles, de maintenir l'unité du judaïsme si gravement 
compromise, et de prendre des mesures pour la protéger contre de 
nouveaux assauts. Il ne craignit pas, pour atteindre son but, de 
s'attaquer même à ses collègues et à ses amis. 

La vie privée de Rabban Gamaliel est peu connue ; toutefois les 
rares informations que l'histoire nous a transmises sur ce docteur 
attestent la haute moralité de son caractère et l'élévation de ses 
sentiments. Il possédait des terres qu'il avait louées à des fer- 
miers à la condition de recevoir comme redevance une part de la 
récolte. Il fournissait à ces fermiers les semences, et il ne se les 
faisait payer qu'au prix le plus bas de l'année. Il témoignait une 
profonde affection à son esclave favori TaH qu'il aurait volontiers 
affranchi, si la loi le lui avait permis. Quand Tabi mourut, il 
accueillit comme pour la perte d'un parent les condoléances qui 
lui étaient adressées. 

Gamaliel parait avoir possédé quelques connaissances mathé- 
matiques ; il se servait déjà du télescope. Sur les murs de sa 
chambre étaient tracées les phases de la lune, et il utilisait ces 
figures pour contrôler les assertions des témoins qui venaient l'in- 
former de l'apparition de la nouvelle lune. Du reste, il se réglait 



SCHAMMAÏTES ET HILLÉLITES. 15 

plus, pour la fixation de la néomf^Qie et des fêtes qui en dépen- 
daient, d*après ses calculs astronomiques que d*après le téjmoi- 
^nage de ceux qui déclaraient avoir aperçu la lune dans sa pre- 
mière phase. C'était une tradition dans la maison du Nassi de 
s'occuper de ces questions d'astronomie. 

Gamaliel se rendait souvent dans les communautés pour exa- 
miner par lui-,mème leur situation et s'informer de leurs besoins. 
Il ne bornait pas ses visites aux seules communautés de la Judée, 
il allait jusqu'en Galilée et à Acco (Ptolemaïs). Sa santé était 
chancelante, mais il supportait volontiers les fatigues pour assu- 
rer le bien-être de son peuple. Sous son patriarcat régnait à l'ex- 
térieur comme à Tintérieur une agitation incessante, ce qui l'obli- 
geait à déployer une fermeté parfois inflexible et une sévérité 
impitoyable. C'est ainsi que son caractère a été totalement mé- 
connu et qu'il a été accusé, bien injustement, de despotisme et d'am- 
bition personnelle. 11 s'appliquait avec persévérance à faire de la ré- 
sidence du patriarche le centre de la vie juive, et à maintenir ainsi 
contre toutes les attaques l'unité de l'enseignement religieux et 
moral. Les dissidences entre les disciples de Schammaî et de Hillel 
allaient en s'aggravant, et il était indispensable de prendre des 
mesures pour arrêter une scission qui menaçait de devenir com- 
plète. À ce moment, la Judée semblait une sorte de vaste labo- 
ratoire où le christianisme commençait à se former et à se cris- 
talliser, où d'autres sectes naissaient et se développaient. Il était 
donc plus nécessaire que jamais de raffermir l'unité du judaïsme 
si fortement ébranlée par la rivalité passionnée des deux écoles et 
par leur persistance opiniâtre à vouloir faire triompher les doc- 
trines que chacune d'elles avait reçues de ses maîtres. Les con- 
temporains craignaient qu'une divergence aussi accentuée dans 
l'interprétation de la Loi ne produisit dans les esprits la confusion 
et le désordre, o II pourra venir un temps, disait-on, où Ton cher- 
chera vainement une prescription fondée sur le texte ou la tradi- 
tion, et où toutes les traditions se contrediront. » Le Synhédrin de 
Jabné, sous la direction de Gamaliel, soumit donc les questions en 
litige à une nouvelle délibération. Il examina d'abord les principes 
qui servaient de base aux doctrines de Hillel et de Schammaî, et il 
voulut les faire adopter comme lois générales et universellement 



16 HISTOIRE DES JUIFS. 

reconnues. II se heurta dans cette tentative de réconciliation à 
de très vives oppositions. Les discussions se prolongèrent, pa- 
rait-il, pendant trois ans et demi dans la vigne de Jabné, chaque 
parti maintenant ses traditions comme étant seules conformes à la 
vérité ; les Schammaïtes se montraient particulièrement obstinés et, 
comme le fondateur de leur école, ils ne savaient pas céder. Il se 
fit alors entendre, d'après la tradition, une voix mystérieuse {Bat 
Kol)({m était considérée dans les cas difficiles et les situations dé- 
sespérées comme Texpression de la volonté divine et qui, cette 
fois encore, mit fin au différend des docteurs. « Les doctrines des 
deux écoles, dit cette voix, émanent du Dieu vivant, mais dans la 
pratique, les doctrines de Hillel doivent seules avoir force de loi. » 
La plupart des docteurs se soumirent d'un accord tacite à celte 
décision, sans qu'il y ait eu cependant un vote formel à ce sujet. 
Josua se prononça contre une résolution qui n'avait été acceptée 
que pour obéir au Bat Kol. « En pareille matière, dit-il, nous 
n'avons pas à écouter une voix miraculeuse, la Loi n'a pas été 
donnée pour les habitants du ciel, mais pour les hommes, et 
ces derniers ne peuvent trancher les questions controversées que 
par le vote ; ce n'est pas un miracle qui peut nous dicter notre 
résolution. » Éliézer refusa également de tenir compte du Bat Kol. 
Mais cette opposition n'eut aucune suite, les traditions, les expli- 
cations, les déductions et les règles d'interprétation de Hillel furent 
définitivement admises. Comme les Schammaïtes avaient appar- 
tenu au parti des zélateurs, aux adversaires de la puissance 
romaine, et les Hillélites au parti de la paix, cette union des deux 
groupes mit fin dans une certaine mesure à la révolution au sein 
du Synhédrin de Jabné. On ne voulut cependant pas contraindre 
les Schammaïtes à se soumettre totalement et à se conformer dans 
leur manière de vivre à la décision prise par la majorité du Con- 
seil, ils restèrent libres de vivre selon leurs convictions. « Chacun 
peut suivre à son choix, fut-il dit, les doctrines de Schammaï ou 
celles de Hillel, mais, pour l'enseignement, les décisions de Hillel 
sont seules valables. » 

La réconciliation des deux écoles était probablement due aux 
efforts de Gamaliel. Ce docteur veillait avec un soin jaloux sur son 
œuvre et combattait avec énergie toute opposition à une prescrip- 



SÉVÉRITÉ DE GAMALIEL IL 17 

tioQ du Conseil. Sa sévérité contre les opposants parait lui 
avoir encore inspiré une autre décision. Il défendit, en effet, Tac- 
cès de récole à toute personne dont la pureté de sentiments et 
d*intentions n'était pas connue, et il plaça à rentrée de la salle 
un gardien chargé d*en éloigner tous les suspects. Il est à 
supposer que Gamaliel voulait atteindre par cette mesure ceux 
qui n'étaient poussés à Tétude de la Loi que par des raisons peu 
élevées, et qui venaient écouter les docteurs par vanité ou par 
intérêt. Deux sentences, Tune de Johanan ben Zakkaï et Tautre de 
Zadok, paraissent confirmer cette supposition. Le premier 
dit en effet : a Ne t'enorgueillis pas de la science que ' tu 
as acquise, tu n'as été créé que pour étudier. » — « Ne te 
sers pas de la science, dit Zadok, comme d'une couronne 
pour t'en parer, ni comme d'un outil pour en tirer profit. » Ga- 
maliel s'efforçait de bannir de l'école tout sentiment bas et 
mesquin et d'en écarter les contradicteurs irascibles et que- 
relleurs, et peut-être aussi les délateurs. 

Les deux mesures que le Nassi avait prises pour imposer à tous 
les décisions doctrinales du patriarcat et tenir éloignées certaines 
personnes de l'école soulevèrent chez les docteurs une opposition 
qui ne se manifesta d'abord que fort timidement. L'arme dont se 
servait Gamaliel pour briser les résistances était l'excommunica- 
tion, arme qu'il maniait avec l'énergie et l'implacable sévérité 
qu'inspire une ardente conviction. L'excommunication [Nidduï) 
n'avait pas encore à ce moment la sombre signification qu'elle 
eut plus tard; elle consistait simplement à isoler sévèrement 
l'excommunié en défendant tout rapport et tout commerce avec 
lui jusqu'à ce qu'il se fût soumis repentant à l'autorité du Conseil. 
Tant que durait l'excommunication, qui était infligée au moins 
pour trente jours, le coupable devait être vêtu de noir et observer 
certaines pratiques de deuil, et s'il mourait pendant qu'il était 
excommunié sans avoir pu auparavant s'amender ou faire acte de 
soumission, le tribunal faisait déposer une pierre sur son cercueil. 
Gamaliel ne se laissait arrêter par aucune considération d'amitié 
ou de famille. Justicier inexorable, il ne craignait pas de se créer 
des ennemis acharnés en lançant l'excommunication contre les 
personnages les plus importants de son époque; il excommunia 
jii. 2 



18 HISTOIRE DES JUIFS. 

soa propre beau-frère, Ëliézer ben Hyrkanos. Profondément con- 
vaincu que la moindre scission dans le judaïsme menacerait Texis- 
tence même de la religion juive à laquelle de nombreuses sectes 
judéo-chrétiennes livraient déjà des assauts multipliés, Gamaliel, 
pour maintenir intacte Tunité de cette religion, châtiait avec ri- 
gueur les plus légers écarts. Un jour, les docteurs discutaient sur 
une question de médiocre importance; il s'agissait d*un fourneau, 
construit d'après un système spécial (fourneau d'Âknaï), qu'une 
décision de la majorité avait déclaré propre à devenir impur 
comme tout autre vase d'argile. Éliézer, pour rester fidèle à une 
tradition qu'il avait reçue à ce sujet, refusa d'accepter cette déci- 
sion, et le Conseil, sur la proposition de Gamaliel, excommunia le 
hardi contradicteur. Quelques docteurs blâmèrent le patriarche de 
sa sévérité envers un membre du Synhédrin et lui reprochèrent 
son despotisme. Gamaliel, attestant la pureté des mobiles qui 
inspiraient sa conduite, s'écria : « Toi, ô mon Dieu, tu sais que 
je n'ai pas agi ainsi pour l'honneur de mes pères, mais en ton 
propre honneur, afin que la discorde n'éclate pas en Israël. » 

Gamaliel croyait avoir réconcilié les deux écoles et rétabli l'unité 
de la pensée juive, lorsque son autorité vint se briser contre la 
volonté d'un homme qu'il croyait incapable de lui opposer une 
résistance sérieuse. Josua, qui paraissait si docile, si souple, si 
débonnaire, devint l'adversaire le plus redoutable de l'impérieux 
patriarche. Josua désapprouvait, comme Éliézer, certaines me- 
sures prises par Gamaliel, mais sa pauvreté le contraignait au 
silence, et, s'il lui échappait une parole d'opposition, il s'empres- 
sait de s'en excuser. Il était arrivé un jour que, pour fixer le com- 
mencement du mois de Tischri, qui sert à déterminer la date des 
principales fêtes et notamment du jour de Kippour, Gamaliel 
avait accepté comme vrai le témoignage de deux personnes indignes 
de confiance. Josua prouva que le Nassi s'était trompé, et il de- 
manda au Conseil de modifier la date de la fête. Gamaliel persista 
dans son opinion; il prescrivit à Josua de se présenter devant lui, 
muni de son bâton, de sa bourse et de son sac de voyage, le jour 
même où, d'après ses calculs, on devait célébrer la fête de Kippour. 
Cet ordre parut très dur à Josua, qui s'en plaignit auprès des princi- 
paux de ses collègues et se disposa à désobéir au patriarche. 



DESTITUTION DE GAMALIEL. 19 

Ceux d'entre les docteurs qui se rendaient compte de la nécessité 
d'avoir à la tête du judaïsme un pouvoir vigoureux pour le main- 
tenir intact conseillèrent à Josua de céder au patriarche. Le vieux 
R. Dosa ben Harkinas lui fit comprendre que les ordres émanant 
de l'autorité religieuse ne devaient pas être discutés, même quand 
ils reposaient sur une erreur, et que tous étaient tenus de les 
exécuter. Josua écouta ses conseils et s'abaissa devant le pa- 
triarche. Gamaliel, en voyant Josua se présenter devant lui 
au jour indiqué, admira son humilité; il Taccueillit avec cor- 
dialité et lui dit : « Sois le bienvenu, toi qui es mon maître et 
mon disciple, mon maître en sagesse et mon disciple pour Tobéis- 
sance. Heureuse l'époque où les grands obéissent à leurs infé- 
rieurs! » Cette réconciliation ne fût malheureusement pas de 
longue durée. 

La fermeté inflexible de Gamaliel lui avait attiré de nombreux 
adversaires, qui s'étaient groupés en un parti compact et sem- 
blaient préparer secrètement sa chute. Le patriarche connaissait 
ce parti et y faisait allusion dans ses conférences. On raconte de 
lui qu'il ouvrait les séances du Synhédrin de deux façons bien 
différentes. S'il n'apercevait dans l'assistance que des partisans, 
il invitait les auditeurs à lui soumettre des questions, mais il se 
gardait bien de faire pareille invitation quand il y remarquait des 
adversaires. C'est que le parti de l'opposition aimait à l'embar- 
rasser de ses objections dans le seul but de le tourmenter et de 
Tirriter. Gamaliel supposa que Josua était le chef de ce parti, bt à 
plusieurs reprises il tira avantage de sa situation élevée pour le 
froisser et l'humilier. Un jour, la querelle éclata, âpre et violente, 
et provoqua une révolution au sein du Synhédrin. Le patriarche 
avait gravement blessé la dignité de Josua et accusé ce docteur 
de travailler sourdement à affaiblir l'autorité d'une décision adop- 
tée par le Conseil. Josua ayant opposé un démenti à cette asser- 
tion, Gamaliel lui répliqua dans un mouvement de colère : 
a Lève-toi, et des témoins déposeront contre toi. » C'était une mise 
en accusation. L'auditoire, très nombreux ce jour-là, protesta vio- 
lemment contre l'outrage infligé à un docteur que le peuple res^ 
pectait et aimait; les adversaires du Nassi prirent courage et 
exprimèrent publiquement leur mécontentement. « Qui n'a pas 



20 HISTOIRE DES JUIFS. 

été déjà victime de ta sévérité? » cria-t-on au patr^|^he. Le Con- 
seil s'érigea en tribunal et déclara Gamaliel déchi\ de sa dignité 
de Nassiw Avec son patriarcat disparurent certaines mesures qui 
avaient soulevé une vive opposition au moment où l^amaliel les 
avait établies; le gardien placé à rentrée de Técole fut éloigné, et 
liberté complète fut accordée à tous d'assister aux c€y(iférences 
des docteurs. ^ 

Les principaux auteurs de cette révolution s'occupèrent immé- 
diatement d'élire un nouveau patriarche. Pour ne pas mortifier 
Gamaliel, ils eurent la sagesse de ne pas nommer Josua, son prin- 
cipal adversaire. Éliézer aurait mérité d'être élevé à cette dignité ; 
il ne put pas y être appelé parce qu'il était excommunié. Akiba 
semblait digne, par son esprit et son caractère, de cette haute po- 
sition. Pauvre et ignorant dans sa jeunesse, il s'était livré pli(9 
tard avec ardeur à l'étude de la Loi, avait su conquérir rapide^ 
ment le titre de maître et était entouré de l'estime et du respect 
des plus anciens docteurs. Mais sa célébrité était de date trop 
récente et il était d'origine très obscure, tandis qu'il fallait des- 
cendre, parait-il, d'une longue suite d'aïeux illustres pour être 
élevé au patriarcat. Le Collège choisit comme chef un des plus 
jeunes docteurs, Éléazar ben Azaria. Les principaux titres 
d'Éléazar à cette haute distinction étaient d'abord la noblesse de 
sa famille qui remontait jusqu'à Ezra, le restaurateur du judaïsme, 
ses immenses richesses et son crédit auprès des autorités ro- 
maines. Mais Éléazar avait aussi une grande valeur personnelle, 
et l'élévation de son caractère le rendait réellement digne dé suc- 
céder à Gamaliel. Quoi qu'il en soit, cette révolution eut des con- 
séquences considérables, et le jour où ces événements eurent 
lieu parut si mémorable aux yeux de la postérité qu'elle le désigna 
par ces seuls mots : m ce jour-là. Il semble que le Synhédrin, 
sur la proposition de Josua, soumit, en ce même jour, à un 
nouvel examen et à une nouvelle délibération toutes les questions 
que Gamaliel avait fait résoudre conformément aux doctrines de 
Hillel. Et, pour que cet examen pût être sincère et complet, le 
Collège, composé de 72 membres, recueillit les témoignages de 
tous ceux qui avaient reçu quelque tradition. L'histoire a conservé 
le nom de vingt témoins qui se sont ainsi prononcés devant ce 



LE CANON biBLIQUE. 21 

Collège sur des lois traditionnelleB. Dans des cas nombreux, la 
majorité du Synbédrin se lint à égale distance des principes de 
Schammaï et de ceux de Hillel, elle ne se prononça « ni dans un 
sens ni dans Tautre. » Pour d*autres questions, il fut établi qiie 
Hillel lui-même ou ses disciples avaient renoncé à leurs doctrines 
pour adopter celles de Scbammaï. Ces témoignages sur des pra-. 
tiques religieuses furent recueillis et probablement mis par écrit. 
Ce recueil porte le nom de Adoyot (témoignages) ou Behirta 
(choix); il est certainement la plus ancienne collection de lois. 
Les lois y sont énoncées sous la forme primitive et incorrecte de 
la tradition, se suivent sans aucun ordre et n'ont très souvent 
entre elles d'autre lien commun que le nom du docteur qui les a 
transmises. 

Deux questions d*un intérêt capital furent encore examinées le 
jour de la convocation des témoins. Un païen, d'origine ammonite^ 
se présenta devant les docteurs et demanda si la loi leur permet- 
tait de Taccueillir comme prosélyte. Gamaliel, fidèle au texte de 
la Tbora, repoussa sa demande : « Les Moabites et les Ammonites 
ne seront pas admis dans la communauté de Dieu, dit TÉcriture 
sainte, ils n'y seront même pas reçus à la dixième génération, d 
La discussion fut vive et Gamaliel s'efforça de faire adopter son 
opinion. Josua combattit celte doctrine; d'après lui, la défense de 
la Tbora n'était plus applicable au temps d'alors, où il n'y avait 
plus en réalité de vrais Ammonites, parce qu'à la suite des inva- 
sions des conquérants asiatiques^ les races s'étaient croisées et 
mêlées entre elles. La deuxième question concernait la sainteté 
de Kokélet ei de ScAir AascAirim (Cantique des Cantiques), ou- 
vrages attribués au roi Salomon. L'école de Scbammaï avait dé- 
claré que ces deux livres étaient profanes. Le Synbédrin, qui ne 
voulait pas admettre sans examen les opinions des Hillélites, re-. 
prit la vieille querelle au sujet de la sainteté de ces deux livres. 
Mais il ne ressort pas clairement de la discussion quelle décision 
fut prise en ce moment. Ce ne fut que plus tard qu'on admit ces 
deux ouvrages dans le Canon biblique et qu'on en exclut d'autres, 
écrits en langue bébraïque, comme apocrt/phes, tels que les Pro- 
verbes de Sirak, le premier livre des Macchabées, et d'autres 
encore. 



22 HISTOIRE DES JUIFS. 

Gamaliel montra en ce jour une dignilé de caractère dont ses 
contemporains parlent avec éloge. Malgré les humiliations que les 
docteurs lui infligèrent, il n*eut pas un seul instant la pensée de 
s*éloigner de Técole; il continua à prendre part à renseignement 
et aux discussions, bien qu^il n*eût aucunement l'espoir de triom- 
pher des préventions de rassemblée contre ses doctrines. Il put, du 
moins, se convaincre que sa sévérité excessive lui avait aliéné 
les cœurs et arrêté chez les docteurs Téclosion d'idées quelquefois 
sages et fécondes. Pris de lassitude, il résolut de céder; il se ren- 
dit auprès des principaux de ses collègues pour implorer leur 
pardon. Il trouva Josua occupé à fabriquer des aiguilles. Gamaliel, 
élevé dans Topulence, était profondément surpris du dur labeur 
que ce sage devait sUmposer pour gagner sa vie. « Et c'est 
de ce métier que tu vis? » lui demanda-t-il. Josua saisit cette 

• 

occasion pour lui reprocher de se préoccuper si peu de la dou- 
loureuse situation de quelques savants. « Il est bien fâcheux, ré- 
pliqua-t-il, que tu Taies ignoré jusqu'à ce jour. Malheur à la gé- 
nération dont tu es le chef! Tu ne connais pas l'existence pénible 
et misérable des docteurs. » Josua avait déjà adressé, à une autre 
occasion, le même blâme à Gamaliel. Un jour que le patriarche 
admirait ses connaissances astronomiques, Josua lui répondit 
avec modestie que deux de ses disciples étaient d'habiles mathé- 
maticiens et souffraient cependant de la misère. Gamaliel sup- 
plia son adversaire, au nom de l'honneur de la maison de 
Hillel, d'oublier sa rigueur. Josua pardonna à Gamaliel et lui pro- 
mit même son concours pour le faire réintégrer dans sa dignité 
de Nassi. Mais il fallait, avant tout, persuader au nouveau patriarche 
de se démettre de ses fonctions en faveur de son prédécesseur. On 
hésita longtemps à lui en parler. Enflu Akiba accepta cette mis- 
sion délicate; il put la remplir très facilement. Dès qu'Éléazar 
apprit que Gamaliel s'était réconcilié avec ses principaux adver- 
saires, il se déclara prêt à rentrer dans la vie privée, il offrit 
même d'accompagner, le lendemain, le Collège dans sa visite 
d'honneur auprès du patriarche. Le Synhédrin, ne voulant pas 
qu'Eléazar se démit totalement de ses fonctions, le nomma sup- 
pléant du Nassi. Pour régler les rapports entre Gamaliel et Éléazar, 
on décida que le premier présiderait et ouvrirait les séances pendant 



à 



CARACTÈRE D'ÉLIÉZER BEN HYRKANOS. 23 

quiDze jours, et le second pendant les huit jours suivants. Telle fut 
Tissue de cette lutte si vive dont l'origine n'avait été ni l'ambition, 
ni l'orgueil, mais une fausse interprétation des droits du patriar- 
cat. On oublia bien vite ces dissidences, et, à partir de ce moment, 
Gamaliel vécut en parfait accord avec les membres du Synhédrin. 
Il est possible que la gravité de la situation politique, sous Demi- 
tien, ait détourné l'attention des docteurs des événements inté- 
rieurs et fait sentir à tous l'impérieuse nécessité de s'unir étroi- 
tement contre les dangers du dehors. 

Gamaliel Yeprésen tait, dans le Synhédrin, le principe d'unité et 
d'autorité; il voulait que l'existence nationale et religieuse des 
Judéens fût dirigée d'après des règles fixes et immuables. Son 
beau-frère, Eliézer ben HyrkanoSy représentait, au contraire, le 
principe de la liberté individuelle s'affirmant avec force devant 
cette tendance à tout soumettre à des lois communes. Dès sa 
jeunesse, Éliézer s'était appliqué à comprendre et à graver dans 
sa mémoire toutes les halakot existantes, afin que, selon sa 
propre expression, il ne s'en perdît pas un grain. Son maître, 
Johanan, l'avait appelé « une citerne cimentée d'où ne 
s'échappe pas la moindre gouttelette. » Aussi la mémoire a-t-elle 
toujours joué un rôle prépondérant dans renseignement d'Éliézer. 
Ce docteur avait établi son école à Lydda (Diospolis), dans un ancien 
cirque. A toutes les questions qui lui étaient adressées sur un 
point quelconque de la législation, il répondait qu'il avait reçu 
sur ce sujet telle tradition de ses maîtres, ou il avouait que 
faute de tradition sur ce point il ne pouvait pas le résoudre. Un 
jour qu'il s'était arrêté à Césarée Philippi, on le consulta sur 
trente points de casuistique; il répondit qu'il possédait des tra- 
ditions sur douze de ces cas, mais qu'il ne savait rien au sujet 
des dix-huit autres. On lui demanda un jour s'il n'ensei- 
gnait que ce que lui avaient appris ses maîtres; il répondit : 
« Vous m'obligez à vous donner une réponse que je n'ai pas reçue 
par la tradition ; sachez donc que je n'ai jamais enseigné que ce 
que m'ont transmis mes maîtres. » A des questions importantes 
qu'il ne savait pas résoudre, il répondait par d'autres questions; 
il indiquait par là qu'il voulait éviter toute explication. Un au- 
tre jour, on lui demanda s'il était permis, après la chute du 



24 HISTOIRE DES JUIFS. 

temple, de blanchir sa maison à la chaux. Fidèle à son habitude 
de ne prononcer aucune décision qui ne fût traditionnelle^ il ré- 
pliqua en demandant s'il était permis de blanchir un sépulcre. . 
Aux déductions les plus logiques il opposait ces seuls mots : « Je 
n*ai pas entendu cela. » C*est en s'inspirant du principe de 
ne rien décider par simple déduction qu'il a exprimé devant 
ses disciples cette sentence : « Empêchez vos enfants de creuser 
trop profondément le texte [Higgayon), élevez-les parmi les doc- 
teurs. » 

Ainsi, Éliézer était le représentant du principe conservateur, 
Torgane fidèle de la tradition; il rapportait les halakot, sans y 
rien modifier, telles qu'il les avait entendues de la bouche de ses 
maîtres, il était la citerne cimentée qui ne laisse pas échapper 
une seule goutte de Teau qu'elle contient, mais où il n'en entre 
pas une goutte du dehors. Les contemporains et la postérité l'ont 
surnommé Sinaï^ indiquant par là qu'il était en quelque sorte un 
recueil vivant de prescriptions immuables. Il jouissait d'une au- 
torité considérable auprès des docteurs de son époque, qui ne 
voulaient cependant pas se borner, comme lui, à rapporter les 
traditions reçues. Pénétrés des doctrines de Hillel, ils estimaient 
qu'il était non seulement nécessaire de conserver mais aussi d'in- 
terpréter et de développer la Loi. Éliézer dirigeait son enseigne- 
ment d'après des principes qui étaient en opposition formelle avec 
l'esprit du temps ; entre lui et ses collègues devait donc forcé- 
ment éclater un jour un conflit. Comme nous l'avons déjà dit, il 
existait surtout une sorte d'antagonisme entre Eliézer et son . 
beau-frère Gamaliel; d'un côté, le principe de l'autorité, soutenu 
par une volonté énergique prête à briser toute résistance aux , 
décisions adoptées, de l'autre, une conviction profonde appuyée . 
sur les traditions du passé. C'étaient là deux éléments absolument 
irréconciliables I Éliézer, comme Gamaliel, persistait avec opiniâ- 
treté dans ses opinions, et il était de caractère trop tenace pour 
les sacrifier à l'autorité d'autrui. Dans une discussion mémorable, 
son opposition à une résolution du Synhédrin fut si vive que le 
patriarche dut l'excommunier. Ses collègues, qui l'estimaient et 
le respectaient, hésitaient à lui signifier l'excommunication; ce fut 
Âkiba qui se chargea de cette pénible mission. Il se présenta 



EXCOMMUNICATION D'ÉLIÉZER BEN HYRKANOS. 25 

devant Éliézer, habillé de noir, et, craignant de lui annoncer la 
triste nouvelle, il lui dit : « Tes collègues paraissent se tenir 
éloignés de toi. » Éliézer comprit à demi-mot, il accepta ce dou- 
loureux châtiment avec résignation, et, à partir de ce moment, il 
vécut à récart de ses amis. Il ne prit presque plus part aux dis- 
cussions de récole de Jabné. S'il apprenait qu'une décision impor- 
tante avait été prise, il s'en moquait ou la conflrmait en citant 
à Tappui quelque halaka qu'il connaissait par tradition. 

Malgré sa fortune considérable, Eliézer passa ses dernières 
années dans la tristesse, sans exercer aucune action sur ses con- 
temporains, ni contribuer au développement de l'enseignement. 
Devenu, par la direction de son esprit, le dépositaire des lois tra- 
ditionnelles, il n'avait aucune influence sur les délibérations de 
ses collègues, et sa vie fut, comme sa doctrine, solitaire et sans 
éclat. Son existence sombre et morose lui inspira cette sentence 
remarquable, qui offre un si vif contraste avec les principes de ses 
contemporains : « Chauffe-toi au feu des sages, mais prends garde 
de t'y brûler, leur morsure est comme celle du chacal, leur piqûre 
comme celle du scorpion, leur sifflement comme celui de la vipère, 
et toutes leurs paroles sont comme des charbons ardents. ^ Ce 
sont là dos réflexions d'un esprit qui a été profondément éprouvé 
par les amertumes de l'existence et qui, malgré lui, est forcé de 
rendre justice à ceux qui l'ont si péniblement affligé. 

Le caractère de Josua ien Hanania forme un frappant contraste 
avec l'obstination et la ténacité d'Ëliézer et l'esprit autoritaire de 
Gamaliel; il était docile, souple et représentait dans la nouvelle 
école l'élément de sagesse et de conciliation. Il gardait les docteurs 
et le peuple contre les entraînements de l'exclusivisme et de l'exa- 
gération, il favorisa ainsi les progrès de l'enseignement et devint 
le bienfaiteur de sa nation. Il avait fait partie, comme lévite, du 
chœur du temple, et avait encore assisté aux cérémonies pompeu- 
ses célébrées dans le sanctuaire. Lorsque les murs de Jérusalem 
furent tombes, il quitta cette ville avec son maître et, à la mort 
de ce dernier, fonda une école à Bekiin. Là, il enseignait au milieu 
de nombreux disciples, et, pour nourrir sa famille, il fabri- 
quait des aiguilles. Appartenant ainsi au groupe des savants 
et au peuple, Josua cherchait à renverser les barrières qui 



26 HISTOIRE DES JUIFS. 

séparaient ces deux classes, il était, du reste, le seul docteur 
qui possédât une certaine influence sur Tesprit et la volonté de la 
foule. Il était si laid que la fille d*un empereur lui adressa un 
jour cette demande hardie : « Pourquoi tant de sagesse dans un 
si vilain vase? » — « Le vin, répliqua Josua avec esprit, n'est 
pas conservé dans des vases d'or. » Josua n'était pas seulement 
versé dans la tradition, il parait avoir possédé quelques notions 
d'astronomie et su calculer la marche irrégulière d'une comète : 
cette science lui fut très utile dans un de ses voyages. S'étant 
embarqué un jour avec Gamaliel, il avait emporté plus de provi- 
sions qu'il n'en fallait d'habitude pour la traversée. Le pilote, 
trompé par une étoile, avait imprimé une fausse direction au 
vaisseau, qiii errait au hasard sans arriver à sa destination. Gamaliel 
avait épuisé ses provisions, il fut étonné de voir que son compa- 
gnon possédât encore des vivres en quantité suffisante pour lui 
en céder une partie. Josua lui apprit alors qu'ayant prévu par ses 
calculs le retour, pour cette année, d'une étoile (comète) qui appa- 
raît tous les soixante-dix ans et égare les navigateurs ignorants, 
il s'était muni d'abondantes provisions. Mais Josua n'était pas 
seulement un savant éminent et un illustre docteur, il se distinguait 
surtout par sa modestie, sa bienveillance et sa douceur, qualités 
que possédait également son maître Johanan. On sait déjà 
comment il s'humilia devant un ordre de Gamaliel et fut le 
premier, après la destitution de son adversaire, à lui offrir son 
concours pour le faire réintégrer dans la dignité de Nassi. Grâce 
à sa modération et à son esprit conciliant, il préserva le judaïsme 
des plus funestes déchirements. Une lutte plus longue entre les 
deux principaux représentants de la pensée judaïque aurait peut- 
être favorisé la naissance parmi les Judéens de sectes nombreuses 
comme celles qui se formèrent à cette époque en si grande 
quantité au sein du christianisme. 

Josua montrait dans son enseignement la même douceur et la 
même modération que dans la vie, il était l'ennemi de toutes les 
exagérations et de toutes les excentricités, il s'inspirait toujours 
dans ses décisions doctrinales des nécessités de son époque. Il y 
avait des zélateurs qui, depuis la destruction du temple, ne vou- 
laient plus manger de viande ni boire de vin parce qu'on ne pou- 



JOSUA BEN HANANIA. 27 

vait plus en offrir sur Tautel : « Dans ce cas, leur disait Josua, 
vous ne devriez plus goûter ni eau, ni pain, puisque, dans certaines 
circonstances, ils étaient aussi présentés en offrande. » Et, à ce 
propos, il établit comme principe qu'il ne faut jamais imposer au 
peuple des pratiques dont Taccomplissement est trop difficile. Peu 
de temps avant la chute du temple, Técole de Schammaï, sous l'im- 
pulsion d'une sorte de passion religieuse, avait pris plusieurs 
mesures connues sous le nom des « dix-huit choses » dans le but 
d'établir une séparation complète entre Judéens et païens, et de 
supprimer toute relation avec ces derniers. Josua se prononça 
vivement contre ces mesures : a En ce jour, dit-il, les Schammaïtes 
ont dépassé toute mesure dans leurs dispositions législatives, ils 
ont agi comme ceux qui versent de l'eau dans un vase plein 
d'huile; plus ils y font entrer d'eau, plus ils en font sortir d'huile. » 
Il voulait dire par là que les nouvelles pratiques ajoutées au judaïsme 
lui enlèvent une partie de sa valeur et de son essence. Mais il ne 
blâmait pas seulement les exagérations des disciples de Schammaï, 
il condamnait également les déductions trop nombreuses que les 
Hillélites tiraient de la Thora : a Le nombre des prescriptions, dit-il, 
concernant la sanctification du sabbat, les sacrifices des fêtes, 
la défense de jouir des objets sacrés est très limité dans la Thora, 
mais on y a ajouté un nombre considérable de halakot. La deuxième 
tenaille a pu être fabriquée à l'aide de la première, mais comment 
cette première a-t-elle été fabriquée? » Esprit froid et sensé, il 
refusait d'admettre une intervention miraculeuse dans les discus- 
sions législatives, parce que, disait-il, la Loi n'a pas été révélée 
pour les êtres célestes mais pour les hommes, qui doivent la com- 
prendre par leur propre raison. Josua se montrait doux et tolérant 
envers la gentilité. Tandis qu'Eliézer ben Hyrkanos, à l'instar des 
fondateurs du christianisme, déniait aux païens toute part à la 
vie future, Josua enseignait au contraire que les justes et les 
hommes de bien de toutes les religions participeront à la béatitude 
éternelle. 

Une des figures les plus originales de ce temps est, sans contredit, 
ÂAida ben Joseph. C'était un de ces hommes admirablement doués 
qui exercent une action prépondérante sur une époque et laissent 
après leur disparition un long sillage dans l'histoire. Comme cela 



28 HISTOIRE DES JUIFS. 

est arrivé poar bien des personnages illastres, la légende s*est 
emparée de la jeunesse et de la première éducation d*Akiba, qui 
sont enveloppées de ténèbres, pour les embellir au gré de sa fan- 
taisie. Mais, au milieu des récits merveilleux, il est fecile de démê- 
ler la vérité et de reconnaître que ce docteur était d'origine très 
obscure. A en croire un de ces récits, Akiba aurait été un prosélyte 
et aurait servi comme domestique chez Kalàa Sabua^ un des trois 
hommes les plus riches de Jérusalem qui, lors du siège de cette 
ville, avaient réuni des provisions en quantité suflisante pour 
pourvoir pendant plusieurs années à la subsistance des habitants. 
Akiba raconta plus tard lui-même qu'étant encore ignorant il exé- 
crait les docteurs. Il est également vrai qu*il s*est trouvé avec sa 
femme dans une profonde misère. Car, d'après une information 
digne de foi, sa femme dut vendre jusqu'à ses cheveux pour se pro- 
curer quelques vivres. Ces obstacles, qui auraient découragé tout 
autre que lui, l'aiguillonnèrent et développèrent remarquablement 
ses facultés. Sa vigoureuse énergie triompha des difDcultés,renv6rsa 
toutes les barrières et l'éleva au premier rang parmi les docteurs. 

Akiba était un esprit synthétique, il réunit les éléments 
partiels et disséminés de la tradition pour les rattacher entre eux 
par un lien commun. Celte méthode lui appartenait en propre, 
il ne Tavait empruntée ni à ses maîtres ni a l'école de Jabné. 
Seul, l'enseignement de Nahum de Guimzo avait agi sur son 
esprit, et c'est une règle d'interprétation de ce maître, incomplète, 
il est vrai, et mal définie qu' Akiba a prise comme point de départ 
pour la développer et en faire un système qui a laissé une pro- 
fonde trace dans Thistoire judaïque. 

Akiba qui, seul de tous les Tannaîtes, suivait dans son enseigne- 
ment une méthode régulière, avait fondé son système sur certains 
principes fixes et bien déterminés. Pour lui, la loi orale n'était 
pas une matière inerte, incapable de développement, ou, comme 
pour Éliézer, un ensemble de souvenirs, il l'envisageait comme 
une mine inépuisable où l'emploi d'instruments convenables fait 
découvrir sans cesse de nouvelles richesses. Il ne voulait pas qu'on 
établit de nouvelles prescriptions à la simple majorité des voix, 
ces prescriptions devaient avant tout s'appuyer sur un témoignage 
écrit, sur le texte même de la Bible. Le système d' Akiba repo- 



k 



AKIBA ET SON SYSTÈME D'INTERPRÉTATION. 29 

sait sur cette coQvielion que le style de la Thora diffère essentiel- 
lement du style de toute autre œuvre littéraire. Selon lui, les écri- 
vains ordinaires ne se contentent pasd'employer les mots strictement 
nécessaires pour exprimer leur pensée, on rencontre dans leurs 
œuvres des tours de phrase, des figures de rhétorique, des répé- 
titions, des ornements, en un mot, une certaine forme qui n'ajoute 
rien au sens, mais qui permet à la période de se développer avec 
une harmonie majestueuse et qui donné au style de la grâce et de 
rélégance. La Thora, au contraire, nesacriQe rien à-la forme, tout 
y a sa signification, rien n*y est superflu, on n*y trouve pas un 
mot, pas une syllabe, pas une lettre, pas même un trait qui n'ait sa 
raison d*être. Chaque particularité de langage, chaque cheville, cha- 
que signe renferme une allusion ou indique un sens spécial. Akiba 
alla beaucoup plus loin dans cette voie que son maître Nahum. 
Celui-ci n'avait interprété que certaines particules de la 
Bible, tandis que son disciple découvrait une signification particu* 
lière dans chaque élément du discours qui n'est pas absolument 
indispensable pour le sens. Akiba ajouta ainsi un grand nombre 
de règles d'explication et d'interprétation à celles de Hillel et de 
Nahum, et trouva dans la Thora de nouveaux points d'appui pour 
les lois traditionnelles. Une déduction faite conformément aux 
règles établies pouvait servir de prémisse à une nouvelle conclu- 
sion et devenir ainsi le point de départ d'une série indéfinie de 
raisonnements. Akiba appliquait sa méthode, quelles qu'en fussent 
les conséquences. Ainsi Nahum avait hésité à interpréter une par- 
ticule du verset : « Tu craindras ton Dieu, » parce que cette interpré- 
tation l'auraitamené à admettre qu'il était permis d'adorer encore 
un autre être que Dieu, ce qui aurait présenté de graves dangers 
à une époque où le christianisme attaquait l'unité absolue de 
Dieu. Nahuol, pour éviter cette difficulté, était disposé à renoncer 
totatemeot à sa méthode. Akiba fit taire ses hésitations en lui dé- 
montrant que son système était applicable même dans ce cas par- 
ticulier et que la particule indiquait qu'à côté de Dieu il était 
Inscrit de vénérer encore sa sainte parole, la Thora. 
. Par sa méthode, Akiba a ouvert une voie nouvelle aux docteurs, 
il a élabli sur une base solide la loi orale qui, comme il avait été 
dit, â^t suspendue par un fil et ne s'appuyait sur aucun texte, il 



30 HISTOIRE DES JUIFS. 

a ainsi mis fin dans une certaine mesure aux discussions doctri- 
nales. Ses contemporains étaient surpris et éblouis de ce système 
qui, tout en étant nouveau, paraissait remonter très haut. Tarphon 
ou Tryphon, un ancien docteur qui avait été autrefois supérieur 
à Akiba, lui déclara respectueusement : « Celui qui s*écarte de 
toi renonce au salut éternel, tu retrouves par ton interprétation 
ce que la tradition avait laissé tomber dans Toubli. » Josua, son 
ancien maître, parla de lui avec admiration : c Plût au ciel que 
Johanan ben Zakkaï pût se lever de sa tombe et s*assurer combien 
était vaine sa crainte que quelque halaka ne disparût parce qu'elle 
ne pourrait pas être rattachée au texte sacré; Akiba a trouvé des 
points d*appui pour toutes leshalakot. » On reconnaissait que sans 
l'enseignement d' Akiba des lois nombreuses eussent été oubliées 
ou négligées, et l'on déclarait dans un mouvement d'admiration 
excessive que ce docteur a découvert dans la Thora des prescriptions 
que Moïse lui-même n'avait pas connues. Le Talmud rapporte 
à ce sujet une légende assez curieuse, qui est peut-être une raillerie 
dirigée contre la méthode d'Akiba. Moïse, raconte cette légende, 
surpris de voir certaines lettres de la Thora surmontées de petits 
traits, demanda à Dieu de lui en faire connaître la signification. 
Dieu lui répondit qu'après une longue série de siècles il y aurait 
un docteur du nom d'Akiba ben Joseph qui saurait découvrir dans 
ces traits de nouvelles prescriptions. Le prophète voulut alors voir 
cetillustre savant, il se rendit à l'école d'Akiba, mais il dut se pla- 
cer au huitième rang et ne put pas saisir les paroles du docteur. 

La méthode d'Akiba, dont l'application exigeait une intelligence 
souple et une rare pénétration d'esprit, avait été accueillie avec 
enthousiasme et avait favorisé le développement de la loi orale. 
Elle rencontra cependant des adversaires. C'est qu'elle obscurcis- 
sait le sens littéral de l'Écriture sainte, trouvait dans le texte 
autre chose que ce qu'y apercevait la saine raison, et imprimait 
à l'esprit cette tendance funeste, qui a caractérisé l'école des allé- 
goristes d'Alexandrie, à chercher et à découvrir tout dans la 
Bible, excepté le sens simple et vrai du texte [Paschat), Aussi, 
l'exégèse rationnelle gardait de nombreux partisans, et ceux-ci 
combattirent vivement le système d'interprétation d'Akiba. 

Akiba procura par sa méthode une autorité incontestée et une 



AKIBA ET SON SYSTÈME D'INTERPRÉTATION. 31 

base solide à la tradition, il yportaégalementrordre et la lumière, 
et c'est grâce à lui qu*il allait devenir possible d'arrêter le dévelop- 
pement et de réunir les matériaux si abondants de la loi orale. 
Jusque-là les halakot avaient été enseignées au hasard, sans 
que rien les reliât les unes aux autres ; il était nécessaire, pour 
retenir ces innombrables prescriptions, de suivre assidûment pen- 
dant plusieurs années les conférences des docteurs, de travailler 
avec ardeur et d'être doué d'une bonne mémoire. Akiba, pour venir 
en aide à la mémoire et faciliter l'étude de ces lois, les coordonna 
et les classa par groupes et d'après leur nombre. « Akiba, a-t-on 
dit, a fait en quelque sorte des anneaux ou des anses pour la Loi, 
il a rangé et mis en ordre les prescriptions comme un trésorier 
met en ordre ses comptes. » L'ensemble de ces halakot fut nommé 
Mischna (Matnita) et, plus tard, pour le distinguer du recueil pos- 
térieur, Mischna de Raibi Akiba. Ces halakot ainsi coordonnées ne 
furent pas mises par écrit, elles restèrent orales. A vrai dire 
Akiba n'avait fait que classer et enseigner méthodiquement les 
halakot. Il avait été aidé dans ce travail de coordination, trop con- 
sidérable pour un seul homme, par ses disciples, qui, pénétrés de 
sa méthode, purent achever son œuvre. Lorsque, plus tard, on réu- 
nit définitivement toutes les lois traditionnelles, l'œuvre d' Akiba 
et de ses disciples servit de base au nouveau recueil. 

La méthode si originale d'Akiba qui se distinguait par la pers- 
picacité pénétrante avec laquelle elle examinait le texte même 
et par ses efforts à mettre de l'ordre dans les matériaux recueillis, 
triompha peu à peu de Topposition qui lui avait été faite de deux 
côtés différents, acquit une autorité considérable et fit tomber les 
systèmes précédents dans un complet oubli. Des docteurs ne crai- 
gnirent pas d'avouer que de nombreuses questions étaient restées 
obscures jusqu'au moment oùAklbalesavait élucidées. Larenommée 
du restaurateur de l'enseignement oral s'étendit dans les commu- 
nautés judaïques les plus lointaines; son origine obscure et l'hum- 
ble situation qu'il avait occupée dans ses premières années ajou- 
tèrent encore à l'éclat de sa réputation. La jeunesse studieuse 
préférait un enseignement qui aiguisait Tesprit et développait la 
raison à la méthode aride et stérile qui ne faisait appel qu'à la 
mémoire, et elle se pressait en foule autour d'Akiba. La légende 



32 HISTOIRE DES JUIFS. 

évalue le nombre de ses auditeurs à douze mille et même au dou- 
ble, ce qui est certainement une exagération; d*après une source 
digne de foi, ce nombre aurait été de trois cents. On raconte qu*ua 
jour Akiba, accompagné de tous ses élèves, rendit visite à sa femme 
qui, jadis, Tavait engagé elle-même à se séparer d'elle et qui, depuis, 
avait vécu dans la pauvreté. Un récit qui, dans une certaine 
mesure, est probablement véridique, décrit leur entrevue d'une fa- 
çon fort pittoresque. De tous les points de la région était accourue 
une foule immense pour voir Tillustre docteur, et, dans cette foule, 
sa femme misérablement vêtue. Dès qu'elle aperçut Âkiba, elle s'a- 
vança vivement, se précipita vers lui et embrassa ses genoux. Ses 
disciples voulurent la repousser, mais le maitre leur dit : « Laissez- 
la, ce que nous sommes, vous et moi, c'est à elle que nous le devons. » 

Âkiba avait sa résidence habituelle à Beni-Berak^oh se trouvait 
également son école; cette ville était située près A'Asdod{\zoias). 
Mais, comme membre du Synhédrin, il était obligé de se rendre 
souvent à Jabné, car ses collègues prenaient rarement une déci- 
sion quand il n'assistait pas à leurs délibérations. Un jour, le 
Synhédrin, en l'absence d'Akiba, discuta longuement sur une ques- 
tion très grave, sans pouvoir la résoudre. C'est ce qui lui fit dire : 
a Quand Akiba n'assiste pas à nos séances, nous semblons être 
privés de la lumière de la Thora. » Mais les hommages qui lui 
étaient prodigués de toutes parts ne lui inspirèrent nullement 
l'orgueil, compagnon presque inséparable de la gloire, il continua 
à garder vis-à-vis de ses maîtres et de ses collègues une attitude 
simple et modeste. Sa sagesse et son habileté inspiraient la plus 
grande confiance, et il fut souvent chargé des missions les plus 
délicates, qu'il acceptait toujours avec une bienveillante obligeance. 
Ce fut lui qu'on délégua auprès des communautés extra-palesti- 
niennes pour recueillir des secours en faveur des Judéens de la 
Palestine, ruinés par la guerre, ce fut encore lui qui dut annoncer 
à ces communautés l'intercalation d'une année supplémentaire. Il 
fit ainsi des voyages très lointains, il alla à Antioche, en Cilicio 
(Zephirion), enCappadoce et, plus à l'ouest, jusqu'en Phrygie,et, 
d'un autre côté, jusqu'en Mésopotamie (Nehardéa). 

Le principal adversaire de la méthode d'Akiba fut Ismaël 6en 
JBlisa. Ce docteur, qui cherchait dans Texplication et l'interpréta- 



MÉTHODE PLUS RATIONNELLE D'ISMAËL. 33 

tion du texte sacré le sens naturel, contribua pour une grande 
part au développement de la doctrine judaïque, où Akiba avait in- 
troduit un élément en quelque sorte révolutionnaire. Ismaël était, 
comme Akiba, un des jeunes docteurs de cette époque; fils 
d'un des derniers grands prêtres qui avaient vécu avant la destruc- 
tion du temple, il était probablement issu de la famille sacerdotale 
des Phiabi. Il tirait des revenus considérables de vignes 
qu'il possédait, et il consacrait ces revenus à l'éducation et à l'éta- 
blissement de jeunes filles pauvres ou orphelines. Ses vues sur les 
rapports de la loi traditionnelle avec la loi écrite sont empreintes 
de bon sens et de sagesse, elles sont en opposition absolue avec 
la méthode artificielle d^Akiba. Un de ses principes était que les 
prescriptions traditionnelles ne devaient pas être en contradiction 
avec le texte de l'Ecriture sainte. «Il est nécessaire, dit-il, que la 
halaka soit d'accord avec la loi écrite. Dans trois cas, seulement, la 
tradition n'a pas tenu compte du sens de la loi écrite, dans tous 
les autres cas, elle est et doit être subordonnée à cette loi. » Ismaël 
déclara également que la Thora s'exprimait à la façon des hommes 
et qu'elle employait, comme eux, des locutions, des répétitions et 
des tournures qui n'ajoutent absolument rien au sens d u texte, mais 
servent uniquement à en embellir la forme ; il rejeta toutes les 
déductions d' Akiba qui avaient pour point de départ un pléonasme, 
une syllabe ou une lettre superflues. Ainsi, de ce qu'il y a dans 
un verset une lettre en trop, Akiba avait déduit qu'une fille de 
prêtre convaincue d'adultère serait brûlée. Ismaël lui répliqua : 
« Et c'est pour cette lettre que tu fais condamner une femme à 
être brûlée ! » Ismaël se prononça également d'une façon très 
nette contre les règles de Yextension et de Y exclusion qui occu- 
paient une place si importante dans le système d'Akiba ; il n'ad- 
mit que les lois d'interprétation de Hillel, si claires et si logi- 
ques. Et encore n'accepla-t-il de ces dernières que celles qui 
étaient indiquées dans la Bible. Ainsi, il s'efforça de démontrer 
que le raisonnement qui conclut du plus petit au plus grand [ab in- 
feriori parte) est déjà employé dans la Thora; ce qui autorise seul 
les docteurs à en faire usage. Il limitait cependant autant que pos- 
sible l'application de ces règles d'interprétation, il ne voulait pas, 
par exemple, que la transgression d'une loi connue seulement par 
m. 3 



34 HISTOIRE DES JUIFS. 

déduction pût être punie d'une peine corporelle ou pécuniaire, on 
qu'une déduction devint le point de départ d'une nouvelle déduc- 
tion. On reconnaîtra à ces quelques traits qu'Ismaël était un esprit 
lucide et sincère, qui cherchait à accomplir consciencieusement 
son devoir d'interprète de la Loi, Ce docteur avait son école parti- 
culière, connue sous le nom de BèBabbi-IsmaëU et dans laquelle 
il enseignait surtout la méthode qui devait servir à interpréter et 
à appliquer la loi écrite. Il augmenta le nombre des règles d'in- 
terprétation de Hillel qu'il porta de sept à treize, et ces règles 
furent adoptées par les docteurs sans qu'elles pussent cependant 
affaiblir l'autorité de la méthode d'Akiba, dont Ismaël était un 
des plus vite adversaires. Ces cinq docteur : Gamaliél^ Torgani- 
sateur, Eliézer, l'inflexible gardien de la tradition, Josua, le par- 
tisan de la conciliation, Akiba, l'esprit méthodique, et IsmaM, le 
dialecticien, forment le noyau et le centre de cette époque, c'est 
autour d'eux que se groupent les autres Tannaïtes qui se rattachent 
tous par leurs opinions ou leur manière de voir à l'un ou a l'autre 
d'entre eux. L'histoire judaïque contient peu de périodes où se 
trouvent réunis un si grand nombre d'hommes éminents par leur 
intelligence, leur caractère et leur zèle pour l'enseignement. On 
dirait que la Providence crée des héros particulièrement vaillants 
pour les temps difficiles et orageux. Une seconde fois, depuis les 
Macchabées, le judaïsme devait soutenir une lulte sans merci et 
combattre pour son existence ; il trouva des défenseurs qui sacri- 
fièrent leur vie à son salut. L'immense douleur causée par l'effon- 
drement de l'État judaïque contribua sans doute à mûrir l'esprit 
et à tremper le caractère des docteurs de cette génération. Us con- 
centrèrent toute leur énergie, toute leur intelligence, tout leur être 
sur un point unique, la conservation et le développement de 
l'héritage commun, de la sainte Thora. Tous les Tannaïtes de la 
deuxième génération étaient appelés, dans le langage du temps, 
les hommes armés (Baalè Trèssim), parce que le Synhédrin et les 
écoles ressemblaient à un champ de bataille où on discutait pas- 
sionnément les questions législatives. L'assistance se composait 
len partie de membres du Synhédrin, qui avaient le droit d'émettre 
fleur vote sur chaque question en discussion, en partie d'asses- 
wurs élevés au rang de docteurs par la cérémonie de l'imposition 




BONTÉ DE JOSÉ LE GALILÉEN. 35 

des mains et parmi lesquels se recrutait le Collège, et enfin de 
disciples, qui étaient assis par terre, comme auditeurs, « aux 
pieds de leurs maîtres. » 

Un des docteurs les plus remarquables de cette génération était 
Tarphtm ou Tryphon, de la grande cité commerçante de Lydda, 
homme riche et généreux, d'un caractère brusque et violent, 
ennemi acharné des judéo-chrétiens ; il y avait encore Miézer, de 
Modin, particulièrement ingénieux et habile dans Tinterprétation 
de TAggada, et José, le Galiléen, au cœur bon et généreux. Un 
seul trait sutura pour peindre le caractère de José. Sa femme 
était tellement méchante qu'il dut la répudier. Cette femme se 
remaria avec un gardien de la ville. Celui-ci devint aveugle, et 
sa femme le conduisait à travers la ville pour mendier, mais elle 
évitait de passer par la rue où habitait José. Un jour, cependant, 
son mari l'y contraignit; mais elle s'arrêta devant la demeure 
de José, elle n'eut pas le courage d'entrer comme mendiante dans 
une maison où elle avait commandé comme maîtresse. L'aveugle 
insista, la maltraita ; elle se lamenta, et ses gémissements arrivè- 
rent jusqu'à José. Il sortit, vit ce qui se passait, recueillit dans sa 
maison le mari et la femme et leur procura le nécessaire, et cette 
action si généreuse lui paraissait tout simplement l'accomplisse- 
ment d'une obligation que la loi lui imposait. — Il faut encore 
nommer Yesëbah ^ le greffier du Collège, Huspit, l'interprète 
{metuo*g7i€man\ Juda len Baba, le hasidéen, Hanania ien Teror 
dion, qui subirent tous le martyre ; Eléazar ien Hasma et Joha- 
nan ien Gudgoda, tous deux excellents mathématiciens et gens 
très pauvres, auxquels le patriarche avait fourni, sur les instances 
de Josua, des moyens d'existence ; Johanan ien Ntcri, de Bet- 
ScMarim (en Galilée), un fervent partisan de Gamaliel ; José ien 
Eisma, un admirateur des Romains, enfin Haï et Halafta, tous 
deux plus célèbres par leurs fils que par eux-mêmes. Parmi les 
disciples de cette époque, il y en a quatre dont les contemporains 
ont parlé avec éloge et qui ont laissé quelque trace dans 
l'histoire, ce sont Samuel le Jeune et trois disciples du nom de 
Simon, On ai^pélaii disciples ceux qu'une circonstance quelconque 
avait empêché de recevoir l'ordination [Semika], et qui, pour cette 
raison, étaient exclus de certaines dignités et ne pouvaient pas faire 



36 HISTOIRE DES JUIFS. 

partie du Syahédrin ni remplir certaines fonctions judiciaires ; ils 
n*avaient pas droit au titre de ItaàH et ne pouvaient pas diriger 
d*école. 

Samuel le Jeune (Hakaton) était d'une abnégation et d'une 
modestie rares ; il avait mérité d'être surnommé le vrai disciple 
de Hillel, Il est surtout connu par la formule de malédiction qu'il 
rédigea contre les judéo-chrétiens et par les paroles prophé- 
tiques qu'il prononça, au moment de mourir, sur le sombre 
avenir qui se préparait pour les Judéens. « Simon et Ismaël, dit-il, 
sont voués à la destruction, leurs compagnons à la mort, le peuple 
au pillage ; des persécutions douloureuses auront lieu prochaine- 
ment. » Les assistants, ajoute le récit, ne comprirent pas le 
sens de ces prédictions, les événements en donnèrent à plusieurs 
d'entre eux la tragique explication. Samuel mourut sans laisser 
d'enfants ; ce fut le patriarche lui-même qui prononça son oraison 
funèbre. Elisa ien Abuya, plus connu sous le nom de Ahèr 
(homme transformé), appartenait au même groupe que Samuel. 
Égaré par de fausses doctrines, il devint l'ennemi de la Loi et de 
ses interprètes. 

A cette époque, il s'était formé en dehors de la Judée plusieurs 
ceutres d'activité intellectuelle, particulièrement dans le pays qui 
devait prendre plus tard la place de la Judée et ouvrir à l'histoire 
judaïque des voies nouvelles. Les nombreuses communau- 
tés de la Babylonie et des pays parthes possédaient deux écoles 
importantes, l'une à Nisibis, ville qui était une pomme de dis- 
corde pour les Romains et les Parthes, et l'autre à Nehardéa^ 
très ancienne capitale d'un petit État juif presque indépendant. A 
Nisibis enseignait Juda ien Bathira, à Nehardéa, Nehémia, de 
Bet-Deli. Dans l'Asie Mineure il y avait également des docteurs 
de la Loi, mais leurs noms ne nous sont pas parvenus. Ils parais- 
sent avoir été établis principalement à Césarée ou Mazaca, capi- 
tale de la Cappadoce. Ce fut dans cette ville qu'Akiba rencon- 
tra dans son voyage en Asie Mineure un docteur qui discuta avec 
lui sur une halaka. Les Judéens établis en Egypte, qui n'avaient 
plus de lieu consacré au culte depuis que, sur l'ordre de Vespa- 
sien, ils avaient dû fermer le temple d'Onias, paraissent avoir eu 
une école à Alexandrie. Mais toutes ces écoles du dehors ne jouis- 



LE PATRIARCAT A JABNÉ. 37 

saieat d'aucun crédit en Judée ; elles-mêmes reconnaissaient, du 
reste, l'autorité supérieure du Synhédrin de Jabné. La dignité 
à'arabarque avait été maintenue à Alexandrie par les empereurs 
Flaviens, probablement par égard pour Alexandre Tibère, de la 
famille des arabarques, qui avait aidé Vespasien à monter sur le 
trône impérial et avait rendu des services importants à Titus 
pendant le siège de Jérusalem. L'esprit judéo-alexandrin, si 
caustique dans ses railleries contre le paganisme, n'avait pas en- 
core disparu, il dirigeait maintenant ses traits acérés contre le 
despotisme de Rome. 



CHAPITRE II 



l'activité a l'intérieur 

Le Synhédrin de Jabné était devenu le centre et en quelque 
sorte le cœur de la nation judaïque» il communiquait la vie et le 
mouvement aux communautés les plus lointaines, et ses décisions 
et ses ordres seuls étaient acceptés et exécutés. Le peuple voyait 
dans l'institution du Synhédrin un dernier vestige de l'État, et 
il éprouvait pour le patriarche, issu de la famille de Hillel et de 
la maison de David, une profonde vénération. La qualification 
grecque ^ethnarque (prince du peuple) indique bien que le pa- 
triarcat était en partie une dignité politique. Les Judéens étaient 
fiers de la famille de Hillel parce que c'était par elle qu'avait 
été maintenue la dignité de prince dans la maison de David et 
continuait à se réaliser la prophétie du patriarche Jacob « que 
le sceptre ne sortira pas de la tribu de Juda. » Immédiatement 
au-dessous du patriarche, il y avait le Ab-bet-Din et le Hakam 
(le sage) ou l'orateur qui prenait la parole aux séances ; les attri- 
butions dont ces deux fonctionnaires étaient revêtus ne sont pas 
encore clairement déterminées. Quant au patriarche, il avait le 
pouvoir, à l'intérieur, de nommer les juges et les administrateurs 



38 HISTOIRE DES JUIFS. 

de la communauté, et probablement de leur demander compte de 
leurs actes. L'immixtion de Rome dans les affaires intérieures de 
la Judée n'était pas encore assez complète pour que cette puis- 
sance fit rendre la justice aux Judéens par des fonctionnaires 
romains. L'autorité du patriarche ne s'étendait cependant pas 
jusqu'aux écoles particulières, ceux qui dirigeaient ces écoles 
avaient conservé en partie leur indépendance et pouvaient confé- 
rer à leurs élèves le titre de juge et de docteur sans y avoir été préa- 
lablement autorisés par le Nassi. La collation de ces grades avait 
lieu avec une certaine solennité. En présence de deux de ses 
collègues, le maître imposait ses mains sur la tête de Télu, sans 
penser toutefois qu'il faisait passer par cet acte son esprit dans 
son disciple, comme cela avait lieu pour les élèves-prophètes. 
L'imposition des mains devait seulement indiquer que le disciple 
avait été jugé digne de remplir certains emplois, mais on avait 
constaté avant cette cérémonie qu'il possédait les connaissances 
nécessaires à ces fonctions. Dans les simples questions d'intérêt, 
le premier venu pouvait servir d'arbilre; mais les affaires pour les- 
quelles il fallait un tribunal sérieux ne pouvaient être jugées que 
par des docteurs qui avaient reçu la consécration de l'ordination. 
L'acte de la consécration et de l'imposition des mains s'appelait 
Semika ou Minuï, ce qui signifie nomination^ ordination ou pro- 
motion. Le disciple ordonné prenait le nom de Zaken (ancien), 
qui répond à peu près au litre de sénateur. En effet, après l'ordi- 
nation, il pouvait faire partie du grand Conseil. Le jour où ils 
étaient élevés à ce grade, ceux qui recevaient l'ordination revê- 
taient un costume de fête spécial. 

Une des plus importantes prérogatives du Nassi consistait à 
ouvrir solennellement les séances publiques du Synhédrin. Le 
patriarche était assis à la place la plus élevée, entouré des prin- 
cipaux membres du Collège, qui étaient placés en demi-cercle 
devant lui. Derrière ces docteurs étaient rangés les ordonnés, 
plus en arrière, les disciples, et, enfin, tout en arrière, le peuple 
écoutait, assis par terre. Le patriarche ouvrait la séance, soit en 
proposant lui-même un sujet à traiter, soit en adressant aux doc- 
teurs l'invitation de prendre la parole, invitation qu'il exprimait 
par ce simple mot : « Questionnez. » A la fin des délibérations, on 



k 



CALENDRIER JUIF. 39 

allaiti de rang en rang pour recueillir les voix; on commençait le 
plus souvent par le président pour s'arrêter an plus jeune membre. 
Dans les questions criminelles, c'étaient, au contraire,, les plus 
jeunes qui émettaient d^abord leur vote. Le Synhédrin suivait la 
même procédure pour résoudre l'es questions qui lini étaient 
adressées du dehors, pour fixer les points die doctrine controversés, 
introduire des règlements nouveaux ou abolir des lois existantes. 
Une autre prérogative importante du patriarche était de déter- 
miner la date des fêtes. Le calendrier juif n'était pas établi sur 
des principes fixes et invariables, Tépoque des fêtes était subor- 
donnée à la marche de la lune en même temps qu*à Taction du 
soleil sur la moisson, il fallait donc combler par des intercalations 
la différence qui se produisait entre Tannée solaire et Tannée lu- 
naire. Ces intercalations se faisaient d'après le calcul approximatif 
de la durée de la révolution solaire et de la révolution lunaire, calcul 
dont la connaissance avait été conservéepar tradition dans lamaison 
du patriarche. On tenait aussi compte de certains indices annonçant 
Tapproche du printemps et du degré de maturité de la moisson. 
La durée des mois n'était pas mieux déterminée, aucune conven- 
tion ne la réglait d'une façon définitive. D'après la tradition, 
te commencement du mois devait coïncider autant que possible 
avec l'apparition de la nouvelle lune. Dès que des témoins aper- 
cevaient la lune dans sa première phase, ils en avertissaient im- 
médiatement le Synhédrin. S'il ne se présentait pas de témoins, 
te jour au sujet duquel il y avait doute appartenait au mois cou- 
rant ; de cette sorte, les mois comptaient tantôt 29 et tantôt 
30 jours. Gamaliel se servait d'un nouvel élément pour déterminer 
la néoménie, il calculait la durée de la révolution synodique de la 
lune, et il paraissait se rapporter plutôt à ses calculs qu'aux 
assertions des témoins. Depuis la destruction du temple, la fixa- 
tien de la néoménie pour la plupart des mois ne présentait aucune 
importance et n'exigeait pas le concours du patriarche. Mais pour 
le mois de Tischri, en automne, et le mois de Nissan, au prin- 
temps, qui servaient à établir la date des fêtes les plus impor- 
tantes, le patriarche lui-même devait intervenir, et toute décision 
prise au sujet de la fixation de ces mois ou de Tintercalation d'un 
mois supplémentaire ne devenait valable que par l'autorisation 



40 HISTOIRE DES JUIFS. 

préalable ou TapprobatioD ultérieure du Nassi. Afin que les 
fêtes pussent être célébrées le même jour dans toutes les commu- 
nautés judaïques et qu'il ne régnât à cet égard aucune diver- 
gence, le patriarche Gamaliel II s'était fait attribuer le pouvoir 
d'en déterminer tout seul la date. Par persuasion comme par né- 
cessité, le Collège avait décidé d'admettre les dates fixées par le 
patriarche pour les fêtes, même dans les cas où il se serait trompé. 

La néoménie était proclamée avec solennité et annoncée à 
toute la Judée ainsi qu'à la Babylonie, dont il fallait prendre 
en considération toute particulière la nombreuse population 
judaïque. On transmettait cette nouvelle au moyen de signaux 
de feu répétés de station en station, ce qui était d exécution facile 
dans une région aussi montagneuse. Lorsqu'arrivait le jour dou- 
teux c'est-à-dire le jour qui pouvait être aussi bien la fin du mois 
courant que le commencement du mois suivant, les communautés 
babyloniennes les plus rapprochées de la Judée épiaient les signaux 
et les répétaient, dès qu'elles les apercevaient, pour les commu- 
nautés plus éloignées. De cette façon, les Judéens établis dans la 
région de l'Ëuphrate [la Gola) avaient connaissance le même 
jour de la néoménie et pouvaient célébrer les fêtes à la même 
date que la mère-patrie. Quant aux communautés de l'Egypte, de 
l'Asie Mineure et de la Grèce [la Dispersion) avec lesquelles il 
était impossible de communiquer au moyen de signaux, elles ne 
connaissaient jamais exactement la fixation de la néoménie. Aussi 
avaient-elles pris l'habitude de temps immémorial de célébrer, au 
lieu d'un seul jour, deux jours de fête. L'intercalation d'un mois 
supplémentaire était annoncée aux communautés par des lettres 
que le Nassi leur faisait remettre par les principaux membres du 
Synhédrin 

Ce fut le patriarche Gamaliel qui, le premier, établit des for- 
mules fixes pour la prière. Il en existait quelques-unes qui remon- 
taient à une haute antiquité et qui avaient fait partie du culte en 
même temps que les sacrifices. Mais, en dehors d'elles, chacun 
pouvait s'adresser à son Créateur dans la forme et dans les 
termes qui lui convenaient. Gamaliel fit d'abord composer 
pour la prière journalière les dix-huit formules de bénédiction 
{Berakot\ qui aujourd'hui encore sont récitées dans toutes les 



LE CULTE PUBLIC. 41 

synagogues ; il avait chargé Simon^ de Pikole^ de la rédaclion 
de ces eulogies. Certains docteurs désapprouvèrent le patriar- 
che d'introduire dans le culte des prières fixes; Éliézer, du 
moins, se déclara l'adversaire de cette innovation. « Une prière, 
dit-il, qui est récitée d'après une formule arrangée d'avance, ne 
vient pas du cœur. » Gamaliel a également introduit dans la syna- 
gogue, contre les judéo-chrétiens, une prière dont il sera question 
plus loin. Le service divin s'accomplissait avec une grande sim- 
plicité. Il n'y avait pas d'officiant en titre, quiconque jouissait 
d'une bonne réputation et avait l'ège prescrit, pouvait remplir cette 
fonction. La communauté invitait un des fidèles à officier, et celui- 
ci était appelé, pour cette raison, « le délégué de la communauté » 
{Schéliah Ziiiur). L'officiant se plaçait devant l'arche sainte, qui 
contenait les rouleaux de la Loi ; de là, l'expression se placer 
devant V arche ou descendre devant Varche. Cette dernière, en 
effet, se trouvait plus bas que l'assemblée des fidèles. 

Ainsi, le patriarche et le Synhédrin avaient su régler le culte 
public de telle façon que, contrairement à l'opinion des personnes 
étrangères au judaïsme, la chute du temple n'avait désorganisé 
en rien la vie religieuse des Judéens. Les sacrifices avaient été 
remplacés par la prière, l'étude de la Loi et la charité. Sauf les 
pratiques concernant les offrandes, toutes les prescriptions étaient 
strictement observées. Les Ahronides recevaient régulièrement 
toutes les redevances sacerdotales, on laissait, comme aupara- 
vant, à l'extrémité des champs, une partie de la récolte pour les 
pauvres, et on distribuait tous les trois ans la dîme des indigents. 
Toutes les lois applicables au sol de la Judée et à une partie de 
celui de la Syrie continuaient à rester en vigueur. On observait 
Vannée de relâche pour tout ce qui concernait la culture des 
champs et en partie pour la péremption des dettes flottantes. Bref, 
quoiqu'il eût disparu pour le moment, l'État juif était encore con- 
sidéré comme existant, et ce fut sous l'inspiration de cette pensée 
que les docteurs établirent des mesures pour empêcher les païens 
d'acquérir à perpétuité des terres judaïques et pour les dépossé* 
der de celles qui leur auraient déjà été aliénées. 

Pour perpétuer le souvenir du temple, dont on espérait le 
prochain relèvement, on conservait certaines pratiques qui n'a- 



42 HISTOIRE DES JUIFS, 

vaient de raison d'être et de véritable signiflcation que dans 
le sanctuaire. Le premier soir de la Pâque, on célébrait la 
sortie d'Egypte par une cérémonie dont les symboles rap- 
pelaient d'une façon particulièrement frappante le sacrifice 
de l'agneau pascal. La chute de TÉtat et l'incendie du temple 
avaient fait naître dans tous les esprits un sentiment de som- 
bre et profonde tristesse, et ce sentiment était entretenu avec 
soin par l'enseignement des docteurs : a Celui qui s'afflige sin- 
cèrement sur la chute de Jérusalem, disaientrils, assistera à 
l'éclatante et glorieuse résurrection de cette ville. » On adopta 
pour cette raison certains signes de deuil. Ainsi, aux maisons 
crépies à la chaux, on laissait un endroit qui n'était pas blanchi ; 
las femmes ne devaient pas se parer de tous leurs bijoux à la fois, 
mais en laisser quelques-uns de côté « en souvenir de Jérusa- 
lem ; 1» il était recommandé au fiancé de ne pas porter de couronne 
comme autrefois le jour du mariage et de ne pas faire jouer de- 
vant lui de certains instruments. Mais le deuil se manifestait surtout 
par le jeûne. On rétablit, après la destruction du second temple, 
les quatre jours de jeûne que les exilés de Babylone s'étaient vo- 
lontairement imposés après la chute du premier temple. Il y eut 
des Judéens qui jeûnaient même chaque semaine. Seuls, les jours 
qui rappelaient une victoire ou quelque autre heureux événe- 
ment {lemê Meguillat Taanit) ne pouvaient pas devenir des 
jours de jeûne. Les docteurs ne voulaient pas que les souve- 
nirs de temps plus fortunés pussent s'effacer de la mémoû^ du 
peuple. 

Les règles de pureté édictées pour les Lévites restèrent égale- 
ment en vigueur, au moins en partie ; elles avaient été trop inti- 
mement mêlées au développement religieux des Judéens pour dis- 
paraître complètement avec le temple. Les gens pieux prenaient 
les mêmes mesures de précaution pour goûter des aliments ordi- 
naires que pour manger la dîme, l'oblation sacerdotale ou la viande 
des sacrifices. On évitait avec soin le contact de personnes ou 
d'objets qui, d'après la Loi, communiquaient une souillure, et on 
ne faisait usage que de vêtements et de vases fabriqués confor- 
mément aux prescriptions de pureté. Ceux qui se soumettaient à 
ces règles sévères et donnaient régulièrement la dîme des fruits 



MŒURS DES PLÉBÉIENS. 43 

qu'ils récoltaient ou achetaient, formaient une espèce S! ordre (Ha- 
bura) dont Torigine remonte à Tépoque de la lutte des Phari- 
siens et des Sadducéens. Cet ordre parait avoir poursuivi un 
but politique ; ceux qui en faisaient partie s*appelaient compa- 
gnons (Haberim). Pour être reçu compagnon, il fallait prendre 
rengagement public, devant trois membres, de se soumettre aux 
règles de Tordre. La violation de ces règles entraînait Texclusion 
du coupable. L*ordre refusait d'admettre les pudlicains ou percep- 
teurs d'impôts, qui, étant considérés comme instruments de la 
tyrannie romaine, continuaient à former la classe la plus méprisée 
de la population. 

L'ordre des compagnons représentait en quelque sorte la classe 
des patriciens juifs. Mais au pôle opposé se tenait le peuple de la 
campagne, les esclaves de la glèbe, la classe des plébéiens. Les 
documents de l'époque dépeignent sous des couleurs très sombres 
la situation morale et intellectuelle de la plèbe. Il est à croire que 
les fréquents soulèvements qui marquèrent les dernières années 
de l'État judaïque et la longue lutte de la révolution contribuèrent 
à donner à cette partie du peuple juif des mœurs corrompues 
et sauvages. Les gens de la campagne ne montraient aucune 
probité dans les alTaires commerciales, aucun sentiment de ten- 
dresse et de délicatesse dans la vie de famille, aucune dignité 
dans leurs relations, aucun respect pour la vie humaine. Ils n'ob- 
servaient que les lois qui flattaient leurs sens grossiers^ ils étaient 
étrangers à toute culture intellectuelle. Un abime séparait cette 
foule rude et ignorante de la société civilisée et instruite, et ces 
deux classes éprouvaient l'une pour l'autre une haine profonde. Il 
était défendu aux compagnons de prendre leurs repas ou de vivre 
en commun avec les habitants de la campagne, afln de ne pas se 
souiller à leur contact. Les mariages entre les deux classes étaient 
très rares ; pour les membres de l'ordre, de telles unions étaient 
des mésalliances. A en croire des contemporains, il existait une 
haine plus violente entre patriciens et plébéiens qu'entre Judéens 
et païens : « Si les gens de la campagne n'avaient pas besoin de 
nous, dit Éliézer, ils nous tendraient des pièges pour nous 
attaquer. » Âkiba, qui était sorti des rangs du peuple, avoua que 
dans sa jeunesse il désirait vivement se rencontrer seul à seul 



44 HISTOIRE DES JUIFS. 

avec quelque savant pour rassonimer. Les compagnons ne fai- 
saient rien pour élever jusqu'à eux ces gens grossiers, ils multi- 
pliaient, au contraire, les barrières qui les séparaient de leur 
ordre. Non seulement ils évitaient tout commerce avec eux, mais 
ils n'acceptaient pas leur témoignage, leur refusaient le droit de 
tutelle et ne leur confiaient jamais aucune fonction dans la com- 
munauté. 

Tenus à l'écart de la partie civilisée de la population judaïque, 
exclus de toute participation à la vie administrative de la commu- 
nauté, privés de tout ce qui aurait pu contribuer à leur relève- 
ment, livrés à leurs propres inspirations, sans guide et sans con- 
seiller, les plébéiens devaient forcément répondre à l'appel du 
christianisme naissant. Jésus et ses disciples s'étaient adressés 
de préférence à ces gens du peuple, si abandonnés et si mépri- 
sés, ils avaient recruté parmi eux la plupart de leurs partisans. 
Ces misérables, méconnus par les hommes et repoussés par la loi, 
étaient heureux des témoignages de sympathie que leur accordaient 
les apôtres chrétiens. Ces derniers les visitaient, mangeaient et 
buvaient avec eux, leur affirmaient que le Messie était venu et 
était mort uniquement pour eux, afm de les faire jouir des biens 
dont ils avaient été privés jusque-là, et surtout afin de leur assu- 
rer la béatitude dans un monde meilleur. La loi leur déniait les 
plus simples droits, et le christianisme leur ouvrait le royaume du 
ciel! Ils ne pouvaient pas hésiter dans leur choix. Les doc- 
teurs, absorbés par l'étude de la Loi et par la constante préoccu- 
pation de conserver intacte la doctrine judaïque, virent se dresser 
tout à coup devant eux, sur leur propre terrain, un ennemi qui se 
disposait à conquérir le domaine spirituel sur lequel ils avaient 
veillé avec un dévouement fidèle et une ardente sollicitude. 

 la mort de Jésus, les partisans du christianisme, au nombre 
décent cinquante à deux cents, avaient constitué une commu- 
nauté qui s'était rapidement développée sous la vigoureuse im- 
pulsion des principaux apôtres, et surtout de Paul, Celui-ci avait 
conçu, pour faciliter l'extension du christianisme, un projet 
fécond et facilement réalisable : il s'était efforcé de gagner les 
païens à la morale judaïque en leur inculquant la croyance à la 
résurrection de Jésus, et de convaincre les Judéens de l'insuffl- 



PAUL ET SES DOCTRINES. 45 

saûce et de Tinefricacité de leurs doctrines en leur faisant adopter 
la croyance que le Messie était déjà arrivé. La nouvelle religion 
avait rencontré, dès sa naissance, les conditions les plus favora- 
bles à son développement. C'était pour elle un fait des plus 
heureux que Paul de Tarse, cet homme actif, remuant, passionné, 
d-abord son détracteur, fût devenu son partisan et son principal 
fondateur et lui frayât le chemin pour « pénétrer dans les rangs 
serrés de la gentilité. » Privée de l'appui de cet apôtre, la doc- 
trine de Jésus, incomplète, mi-esséniehne, adoptée par des dis- 
ciples ignorants et des femmes de réputation douteuse, aurait 
promptement disparu. D'autres circonstances avaient encore favo- 
risé le christianisme naissant. C'était d'abord la tiédeur et l'indif- 
férence des Judéens hellénisants d'Alexandrie, d'Antioche et de 
l'Asie Mineure pour les rites et les prescriptions du judaïsme, 
c'était aussi la profonde aversion des gens vertueux, parmi les 
Grecs et les Romains, pour le culte impur du paganisme, et leur 
penchant pour la doctrine juive. 

Ainsi, Judéens lettrés et païens de mœurs honnêtes adoptaient 
avec empressement le christianisme de Paul qui, par l'abolition 
de la loi du sabbat, des prescriptions alimentaires et, en particu- 
lier, du commandement de la circoncision, répondait complète- 
ment à leurs aspirations religieuses. Les Judéens trouvaient pro- 
bablement assez étrange cette croyance à un Homme-Dieu, à un 
fils de Dieu, mais, pour les gentils, ce dogme servait précisément 
de transition entre le polythéisme païen et Taustère monothéisme 
juif. La destruction du temple et l'effondrement apparent de la 
nationalité judaïque aidèrent également à développer la nouvelle 
religion. Cette catastrophe avait laissé une profonde blessure dans 
le cœur des Judéens de la Palestine et du dehors, et les esprits 
faibles, ceux qui ne croyaient plus au rétablissement du sanc- 
tuaire et ceux qui avaient besoin d'un culte expiatoire, accueillirent 
avec satisfaction le dogme de la rédemption des péchés par la 
mort du Messie, dogme qui leur imposait peu de sacrifices et les 
réconciliait avec la gentilité. Ce qui favorisa tout particulière- 
ment l'extension du christianisme, ce fut une mesure politique 
prise contre les Judéens par leurs vainqueurs. Un décret de Ves- 
pasien obligea tous les Judéens à payer aux autorités romaines 



46 HISTOIRE DES JUIFS. 

une sorte de taxe personnelle, en remplacement de la contribution 
qu'ils versaient autrefois au trésor du temple, et cette mesure 
parut d'autant plus oppressive aux Juifs de Rome qu'elle les 
atteignit pour la première fois dans leurs droits et leur dignité 
de citoyens. Pour se soustraire à cet impôt, qui était une charge 
et une humiliation, de nombreux Judéens niaient leur origine 
judaïque. Mais, plus tard, le troisième empereur Flavien, le cupide 
et cruel Domitien, fit percevoir cette taxe avec la plus grande 
rigueur, et il ordonna d'examiner ceux qui déclaraient ne pas 
appartenir à la confession juive. La nécessité rendit les Judéens in*- 
ventifs, et beaucoup d'entre eux employaient une ruse pour échap- 
per à la ^â^^^t^^â^i'^'z^.* ils s'arrangeaient de façon a rendre le signe 
de l'alliance méconnaissable surleurcorps. L'autorité religieuse de 
la Palestine, le Synhédrin de Jabné, blâma, naturellement, d'une 
façon très sévère cette manière d'agir par laquelle ils rejetaient 
en quelque sorte l'alliance d'Abraham. Et voici qu'en ce moment 
même les disciples de Paul viennent enseigner que Jésus a aboli 
la circoncision comme toutes les autres lois, que les Judéens, 
même incirconcis, pourvu qu'ils aient la foi véritable, sont les vrais 
descendants d'Abraham, des élîis, des prêtres, des princes ! Une 
doctrine si accommodante trouva sans doute de l'écho chez les 
Judéens de Rome et de l'Asie Mineure, et les rapprocha du 
christianisme. 

Pendant les dix premières années qui suivirent la destruction 
du temple, le christianisme avait donc acquis un développement 
et un prestige remarquables. Il ne recrutait plus uniquement ses 
partisans parmi les humbles et les ignorants, il se propageait aussi 
dans la classe plus élevée des lettrés et des patriciens. Dans toutes 
les villes importantesde l'empire romain, et particulièrement à Rome 
même, s'étaient organisées des communautés chrétiennes qui se 
considéraient comme distinctes des Judéens, mais étaient confon- 
dues avec ces derniers par les Romains. Dès ce moment, le christia- 
nisme ne fut plus un élément négligeable, il commença à exercer 
une influence sérieuse dans l'histoire. 

Le christianisme avait opéré une heureuse transformation dans 
le monde païen et il aurait pu agir très utilement sur le judaïsme, 
mais il fut arrêté dans son action par les dissensions qui éclaté- 



LES ÉBIONITES. 47 

rent dans son sein et qui Tobligèrent à entrer dans une voie fausse 
et dangereuse. La doctrine de Paul sur l'inutilité delà loi judaïque 
avait introduit dans le christianisme primitif un germe de discorde 
qui divisa les partisans de Jésus en deux grands partis, et ces 
partis se subdivisèrent à leur tour en petites sectes dont chacune 
avait ses vues propres et ses habitudes particulières. Ce fut, non 
pas au u^ siècle seulement, mais dès l'origine, que se manifestè- 
rent pour la première fois dans le christianisme des divergences 
qui, du reste, étaient la conséquence fatale de l'opposition des 
éléments qui composaient cette religion. Les deux partis princi- 
paux qui, dès les premières années, se dressèrent l'un en face de 
l'autre, furent les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens. Les 
judéo-chrétiens ou EMonites, qui avaient formé la communauté 
primitive, se recrutaient principalement parmi les Juifs et se 
rattachaient étroitement au judaïsme, ils en observaient presque 
toutes les lois, et ils invoquaient à ce sujet l'exemple de Jésus 
qui était resté fidèle aux prescriptions judaïques. Ils attribuaient 
à Jésus les paroles suivantes : « Le ciel et la terre disparaîtront 
avant que ne disparaisse un seul iota de la Loi. d Et encore : « Je 
ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir la Loi de 
Moïse. » Ils éprouvaient une certaine animosité contre les pagano- 
chrétiens, qui ne tenaient aucun compte de ces lois, et ils leur 
appliquaient ces paroles de Jésus : « Celui qui abolit la moindre 
prescription et enseignera dans ce sens sera le plus petit dans le 
royaume des cieux ; mais celui qui observe et enseigne les lois 
brillera dans le royaume céleste. » Même leur attachement pour 
Jésus n'était pas de nature à les éloigner du judaïsme. Le fonda- 
teur du christianisme était pour eux un homme de mœurs pures, 
d'une haute valeur morale, issu d'une façon toute naturelle de la 
maison de David, qui avait procuré aux hommes le royaume des 
cieux en leur enseignant la modestie et Thumilité. Craignant que leur 
parti ne fût absorbé par les pagano-chrétiens, ils avaient envoyé 
dans les communautés du dehors des apôtres qui avaient pour 
mission d'enseigner non seulement que Jésus était le Messie, 
mais aussi que la loi judaïque devrait être observée dans tous les 
temps. Ils fondèrent ainsi plusieurs colonies judéo-chrétiennes, 
dont la plus importante fut plus tard celle de Rome. 



48 HISTOIRE DES JUIFS. 

Les pagano-chrétiens professaient des idées tout opposées. 
Comme la conception d'un Messie libérateur, appelé apparemment 
dans la langue des prophètes fils de Dieu, était totalement étran- 
gère aux gentils, et que le titre de descendant de David ne pouvait 
non plus agir bien vivement sur leur esprit, les pagano-chré- 
tiens interprétaient les faits à leur propre point de vue et consi- 
déraient Jésus comme un vrai fils de Dieu, et cette idée était pour 
les païens aussi naturelle qu*elle semblait étrange et singulière aux 
Judéens. Une fois qu'il était établi que Jésus était fils de Dieu, il 
devenait nécessaire d'écarter tous les phénomènes, tous les évé- 
nements, tous les faits qui étaient en contradiction avec celte 
conception. Jésus ne pouvait plus être venu au monde d'une façon 
naturelle ; de là cette assertion qu'il était né d'une vierge et en- 
gendré par le Saint-Esprit. La première divergence importante entre 
les Ébionites et les pagano-chrétiens porta donc sur l'idée qu'ils 
avaient de la nature de Jésus : les premiers le vénéraient comme 
fils de David, les autres Yadoraient comme fils de Dieu. De plus, 
les pagano-chrétiens attachaient une médiocre importance à la 
doctrine de la communauté des biens et du mépris des richesses 
qui formait la base du christianisme ébionite. 

Les pagano-chrétiens ou Hellènes oyaient leur principal siège en 
Asie Mineure; ils avaient surtout organisé des communautés dans 
sept villes, que le langage symbolique de l'époque appelait les^^^^ 
étoiles ou les sept lampes d'or. Éphèse contenait la plus importante 
de ces communautés. Entre les Ébionites et les pagano-chrétiens, 
qui n'avaient de commun que leur nom de chrétiens, régnait une 
animosité qui devint, avec le temps, plus âpre et plus violente. Les 
judéo-chrétiens ressentaient une haine ardente pour Paul et ses 
disciples, ils accablaient d'injures et d'outrages, même longtemps 
après qu'il fût mort, celui qu'ils appelaient l'apôtre du prépuce. 
Rempli d'admiration pour l'unité et la concorde que le Synhédrin 
de Jabné savait maintenir dans le judaïsme et qui formaient un si 
vif contraste avec les déchirements du christianisme, un Ébionite 
écrivit ce qui suit : « Les Judéens de tous les pays observent en- 
core aujourd'hui la même Loi, ils croient tous à l'unité de Dieu et 
suivent les mêmes pratiques, ils ne peuvent pas avoir des doctrines 
différentes ni s'écarter du sens de l'Écriture sainte, car ils inter- 



LES SECTES CHRETIENNES. 49 

prêtent les passages difficiles de la Thora d*après une règle tradi- 
tionnelle ; ils n'autorisent à enseigner que ceux qui ont appris la 
manière d'expliquer le texte sacré. Aussi ont-ils tous un Dieu, 
UNE Loi, UNE espérance... Si nous n'imitons pas cet exemple, la 
parole de vérité se divisera chez nous en opinions différentes. Je 
ne parle pas ainsi comme prophète, mais comme un homme pré- 
voyant qui aperçoit l'origine du mal. Quelques-uns des païens ont 
rejeté ma doctrine, qui est d'accord avec la Loi, pour suivre ren- 
seignement faux et grotesque d'un ennemi (Paul). » Ces paroles 
sont attribuées au second des apôtres, Simon Pierre, Les Ébio- 
nites, qui qualifiaient de fatisses et de grotesques les prédications 
et les doctrines de Paul, donnèrent à cet apôtre un sobriquet qui, 
à leurs yeux, devait être un stigmate pour lui et ses partisans. Ils 
le surnommèrent Simon le Magicien, le regardant comme un 
magicien demi-juif (Samaritain) qui a ensorcelé le monde par ses 
paroles. Ils voulaient bien croire qu'il avait reçu le baptême, mais 
ils prétendaient que la mission d'apôtre ne lui avait pas été con- 
fiée par le successeur de Jésus et par l'intermédiaire de X Esprit 
Saint, mais qu'il avait essayé de l'acheter à prix d'argent en dis- 
tribuant des aumônes à la communauté ébionite. Ils ajoutaient 
que sa tentative avait échoué et que Simon Pierre l'avait déclaré 
damné parce que son cœur était plein de méchanceté, d'amère 
jalousie et d'injustice. Ils se disaient l'un à l'autre et répétaient 
ces paroles aux croyants : « Est-il possible que Jésus soit apparu 
à l'apôtre des gentils, à celui qui propage des croyances contraires 
à la Loi? » La doctrine de Paul, qui avait aboli la législation judaï- 
que, était qualifiée par ses adversaires de licence effrénée, elle était 
comparée à celle de Balaam, ce faux prophète qui avait prêché l'ido- 
lâtrie et la débauche. Les chefs du parti pagano-chrétien leur répli- 
quaient avec la même violence, leur témoignaient la même haine 
et peut-être une haine encore plus grande, car aux dissenti- 
ments religieux venait s'ajouter chez eux la profonde aversion 
que les Grecs et les Romains éprouvaient pour les Judéens, même 
après qu'ils fussent devenus chrétiens. Dans les communautés 
importantes, les deux partis formaient des groupes séparés et se 
tenaient à l'écart les uns des autres. Les épîtres que les chefs des 
diverses sectes chrétiennes avaient l'habitude d'envoyer aux com- 
III. 4 



m HISTOIRE DES JUIFS. 

munautés contenaient des railleries ou des paroles de réproba- 
tion que chaque parti adressait à ses adversaires ; c'étaient, le 
plus souvent, des lettres de polémique. Même les récits composés 
sous le nom ^'évangiles dans le premier quart du ii® siècle, et 
qui rapportaient la naissance de Jésus, son action, ses souf- 
frances, sa mort et sa résurrection, reflétaient les divergences 
d'opinion des deux groupes et attribuaient au fondateur du chris- 
tianisme, non pas les doctrines et les sentences qui lui apparte- 
naient réellement, mais celles qui répondaient aux vues et aux 
aspirations particulières de chaque parti. Ainsi, les Ébionites 
montraient Jésus comme favorable à la loi judaïque et aux Ju- 
déens, que, d'après les PauUniens ou pagano-chréliens, il aurait 
au contraire méprisés et haïs. Les évangiles eux-mêmes étaient 
donc des écrits de polémique. 

Les Ébionites et les pagano-chrétiens n'étaient pas seulement 
divisés sur les croyances et les dogmes, il régnait également entre 
eux des divergences politiques. Les judéo-chrétiens, comme les 
Judéens, haïssaient Rome, les Romains, les empereurs et leurs 
fonctionnaires. Un de leurs prophètes, qui a composé la première 
Apocalypse, imitée des visions de Daniel et attribuée à Jean, inju- 
riait en paroles enflammées la ville aux sept collines, Babylone^ 
la grande prostituée. Cette première Apocalypse annonce et appelle 
sur Rome lapéckeresse tous les malheurs, les plus terribles fléaux 
et dévastations, toutes les humiliations et toutes les hontes; on ne 
se doutait guère, à cette époque, que Rome deviendrait un jour la 
capitale de toute la chrétienté. Les disciples de Paul prêchaient, 
au contraire, la soumission à la puissance romaine, qu'ils décla- 
raient instituée par Dieu lui-même. Ils n'éprouvaient pas, comme 
les judéo-chrétiens, l'amer sentiment de la liberté perdue, et ils 
recommandaient sans cesse de payer aux Romains taille, impôts, 
droits de douane, taxes de toutes sortes. La soumission des pa- 
gano-chrétiens au pouvoir régnant, leurs avances à Rome, la ville 
du péché, que les Ébionites vouaient aux flammes de l'enfer, élar- 
gissaient encore le fossé qui séparait l'une de l'autre les diffé- 
rentes sectes chrétiennes. 

Au commencement, les Judéens eurent avec les judéo-chrétiens, 
qu'ils nommaient Minéens ou Minim, des relations assez cor- 



ÉBIONITES ET NAZARÉENS. 51 

dial6s. Un docteur de la Loi, Eliézer hen Hyrkanos^ s'entrete- 
DBÎt si fréquemment avec les judéo-chrétiens, et particulièrement 
avec un certain /«eroJ, de KepAar-SHmn, qu'il fut soupçonné d'ap- 
partenir lui-même à la communauté chrétienne et appelé à se 
justifier de cette accusation devant le procurateur romain. Un jour 
que Ben Dama, un neveu d'Ismaël, avait été mordu par un ser- 
pent, il voulut se faire guérir par ce même Jacob, au moyen d'une 
formule de conjuration prononcée au nom de Jésus. La conversion 
du judaïsme au christianisme était un fait qui ne causait nulle 
surprise et passait presque inaperçu; il y avait probablement des 
familles juives dont certains membres professaient la foi judéo- 
chrétienne sans troubler aucunement la paix domestique. On ra- 
conte que Hanania^ un neveu de Josua, s'était affilié à la com- 
munauté chrétienne de Caphernaum ; son oncle qui, naturellement» 
blâma cet acte, le contraignit à cesser toute relation avec les 
chrétiens et, pour le soustraire à leur influence, il l'envoya en 
Babylonie. 

Ces rapports pacifiques entre Judéens et judéo-chrétiens ne furent 
pas de longue durée. Il est, du reste, dans notre nature d'idéali- 
ser peu à peu l'objet de notre adoration, et d'éprouver pour lui un 
enthousiasme d'autant plus vif qu'il se trouve plus éloigné de 
nous. C'est ce qui explique que les Ébionites ne se contentèrent pas 
longtemps de considérer Jésus comme un Messie, mais incon- 
sciemment, presque malgré eux, ils se rapprochèrent de la doc- 
trine pagano-chrélienne, et attribuèrent à Jésus des vertus divines 
et la puissance de faire des miracles. Cette nouvelle conception 
sépara de plus en plus les judéo-chrétiens du judaïsme, auquel 
cependant ils croyaient continuer à se rattacher. On vit ainsi se 
former de nombreuses sectes composées d'Ébionites et d'Hellènes, 
qui établirent une sorte de gradation allant depuis les judéo- 
chrétiens, sévères observateurs de la Loi de Moïse, jusqu'aux 
Antitaktes, qui méprisaient cette loi. Tout près des Ébionites 
se tenaient les Nazaréens. Eux aussi admettaient le caractère ^ 
obligatoire de la loi judaïque, mais ils expliquaient que Jésus 
était né d'une façon surnaturelle d'une vierge et du Saint-Esprit, et 
ils le douaient d'attributs divins. D'autres allaient encore plus loin, 
ils rejetaient en partie ou totalement les prescriptions judaïques. 



52 HISTOIRE DES JUIFS. 

Par suite de cette transformation dans la doctrine des judéo- 
chrétiens, il était fatal que la scission devint complète entre eux 
et les Judéens. Le moment devait forcément arriver où les Ébio- 
nites comprendraient eux-mêmes qu*ils n*appartenaient plus à la 
communauté judaïque, et où ils 5*en sépareraient complètement. 
La lettre de divorce adressée par le judéo-christianisme à la 
communauté-mère existe encore; elle prescrit aux partisans 
judaïtes de Jésus de s'éloigner totalement de leurs anciens coreli- 
gionnaires. VÉpître aux Hébreux explique, d'après la méthode 
aggadique de Tépoque, que le Messie crucifié a été à la fois la 
victime qui expie et le prêtre qui absout; elle montre que la Loi 
considère comme particulièrement agréables à Dieu les sacrifices 
dont le sang était aspergé dans le Saint des saints et la chair brû- 
lée en dehors du camp (du temple). L'épître continue ainsi : « Et 
c'est pour cacheter les péchés du peuple par son sang que Jésus 
a subi la mort en dehors des portes de Jérusalem. Sortons donc du 
camp (de la communauté juive) pour aller vers Jésus et supporter 
une partie de son opprobre; ici, nous n'avons plus la cité éter- 
nelle (Jérusalem, symbole de la nation judaïque); allons à la re- 
cherche de la cilé de l'avenir. » Lorsque les Nazaréens et d'autres 
sectes judéo-chrétiennes se furent définitivement séparés des 
Judéens, ils conçurent contre le judaïsme et ses adeptes une haine 
acharnée ; à l'instar des pagano-chrétiens, ils les poursuivirent de 
leur mépris et de leurs outrages. Comme la loi écrite avait pour 
eux aussi un caractère sacré, ils dirigèrent surtout leurs traits 
acérés contre les Tannaïtes et leur étude des lois traditionnelles, 
sur laquelle se portait, à cette époque, toute l'activité de la 
pensée juive. Chez les Ébionites comme chez les Judéens, on était 
habitué à juger tous les événements qui se présentaient au point 
de vue de l'Ecriture sainte et à trouver à leur sujet des allusions 
et des explications dans les écrits des prophètes. C'est ainsi que 
les Nazaréens appliquèrent aux Tannaïtes, qu'ils appelaient Deute- 
rotes^ et principalement aux deux écoles de Schammaï et de Hil- 
lel, ces paroles de blâme et de menace du prophète Isaïe (viii, 14) : 
« Il sera un écueil et une pierre d'achoppement pour les deux 
maisons d'Israël. » « Par les deux maisons, dirent-ils, le prophète 
désigne les deux écoles de Schammaï et de Hillel, d'où sont sortis 



LES JUDÉO-CHRÉTIENS ET LES DOCTEURS DE LA LOL 83 

les scribes et les Pharisiens, qui ont eu pour successeurs Akiba, 
Johanan, fils de Zakkaï, puis Éllézer et Delphon (Tarphon), et 
enfin Joseph le Galiléen et Josua. Ce sont là les deux maisons qui 
ne reconnaissent pas le Sauveur, et cela sera pour elles une cause 
d'achoppement et de chute. » Ils mettaient dans la bouche de 
Jésus des paroles de mépris contre les docteurs, paroles qui étaient 
peut-être vraies pour Tun ou Tautre d'entre eux, mais qui, apliquées 
à la classe tout entière, devenaient des assertions calomnieuses. « Â 
l'endroit (le Synhédrin) où siégeait Moïse, aurait dit Jésus, sont 
assis les scribes et les Pharisiens. Observez et accomplissez tout 
ce qu'ils vous diront d'observer, mais n'imitez pas leurs actions; 
ils parlent, mais n'agissent pas conformément à leurs paroles. 
Leurs actions n'ont qu'un seul but : par elles ils cherchent à atti- 
rer sur eux l'attention des hommes. Ils se parent de larges phy- 
lactères [Te filin) et mettent de longues franges (ZizU) à leurs vête- 
ments; ils aiment, à présider aux banquets, à trôner dans les 
synagogues, à être salués par les passants sur les places publi- 
ques, à être appelés partout du titre de Rdbhiy Rabbi,,. Malheur 
à vous, scribes et Pharisiens, race d'hypocrites, qui dévorez les 
biens des veuves, sous prétexte que vous adressez au ciel de 
longues prières ; le châtiment vous frappera... Malheur à vous... 
Vous offrez la dîme de la menthe, de Tanet et du cumin, et vous 
négligez les prescriptions les plus importantes ; vous agissez contre 
la fidélité, la justice et la charité. Vous faites bien d'observer ces 
petites pratiques, mais à condition de ne pas transgresser les 
commandements les plus importants. Vous êtes des imposteurs ; 
vous passez des moucherons au crible et vous avalez des cha- 
meaux... Vous nettoyez les coupes et les plats au dehors, et à l'in- 
térieur vous les laissez remplis de rapines et de pourriture. » 

Ainsi, ce judaïsme que les judéo-chrétiens s'étaient efforcés 
de maintenir intact, ils l'attaquaient maintenant, lui et ses chefs, 
avec la dernière violence. Par ces attaques, ils servaient, sans le 
vouloir, la cause des Hellènes et préparaient le terrain pour la 
doctrine paulinienne, qui se développa très rapidement et put 
bientôt se faire accepter comme le seul et vrai christianisme, 
comme le catholicisme (la religion pour tous). Les Ébionites et les 
Nazaréens furent absorbés peu à peu par la communauté toujours 



54 HISTOIRE DES JUIFS. 

croissante des pagano-chrétîens. Comme ces derniers, ils invo- 
quaient Jésus comme un Dieu dans leurs prières et ils flétrissaient 
les Judéens du nom de déicides. La haine qu'ils avaient vouée à 
leurs anciens coreligionnaires était si profonde que, pour leur 
nuire, ils se faisaient délateurs et les accusaient, auprès des auto- 
rités romaines, de conspirer et de fomenter des révoltes. Ceux des 
Ébionites qui continuèrent à rester fidèles à leurs premières opi- 
nions formèrent de petits groupes sans importance, méprisés des 
Judéens et des chrétiens. Au milieu de ce conflit de doctrines se 
produisit un phénomène singulier : à mesure que les Ébionites 
s'écartaient de la loi judaïque, les Hellènes, au contraire, s*en 
rapprochaient. 

En dehors de ces deux partis principaux, les judéo-chrétiens 
et les pagano-chrétiens, le christianisme vit se former dans 
son sein des sectes nombreuses sous les dénominations les plus 
étranges et avec les plus singulières tendances. Un demi-siècle 
après la destruction du temple, il s^était produit une évolution 
importante dans les deux religions qui se partageaient alors le 
monde, dans le judaïsme et le paganisme; le premier, qui, après l'ef- 
fondrement de la nationalité juive, fut privé de l'appui politique 
de l'État, se réorganisa et redevint florissant ; le second, en pleine 
possession de la puissance politique, se désagrégea et pencha 
vers sa ruine. Une activité extraordinaire régna à cette époque 
dans les esprits, une sorte d'eflfervescence intellectuelle d'où sor- 
tirent les productions les plus bizarres. Aux éléments provenant du 
judaïsme et du christianisme vinrent s'associer des éléments 
étrangers fournis. par le système judéo-alexandrin de Philon, 
par la philosophie grecque et, en général, par toutes sortes de doc- 
trines qu'il n'est plus possible de déterminer distinctement. C'é- 
tait un vrai chaos d'opinions et de croyances où se mêlaient, se 
pénétraient et se fondaient les unes dans les autres les idées les 
plus opposées et les plus disparates, pensées juives et pensées 
païennes, notions vieilles et idées neuves, vérités et erreurs, con- 
ceptions grossières et conceptions élevées. On aurait dit que toutes 
les doctrines de l'antiquité voulussent introduire dans le christia- 
nisme naissant quelque chose de leur essence pour acquérir une 
plus grande valeur et s'assurer une plus longue durée. Cet ac- 



LES GNOSTIQUES. m 

couplemeat d'éléments si opposés produisit des systèmes difformes 
et monstrueux. La vieille question de l'origine du mal et de la 
possibilité d'en concilier Texistcnce avec l'idée d'une Providence 
juste et miséricordieuse passionnait tous ceux que les apôtres 
chrétiens avaient familiarisés avec la pensée judaïque. On ne 
croyait pouvoir résoudre cette question qu'en imaginant une nou- 
velle conception de Dieu, dont les éléments étaient empruntés aux 
systèmes religieux les plus divers. La connaissance de Dieu, de 
ses rapports avec le monde et la vie religieuse et morale fut appelée 
ffnose, et ceux qui croyaient être en possession de cette connais- 
sance se nommaient eux-mêmes des gnostiques, c'est-à-dire des 
hommes supérieurement doués qui ont pénétré les mystères de 
l'harmonie universelle. Les gnosliques ou, pour mieux dire, les 
théosophes flottaient entre le judaïsme, le christianisme et le 
paganisme, c'est à ces trois religions qu'ils avaient emprunté 
leurs idées, leurs conceptions et leurs raisonnements, et ils se 
recrutaient parmi les Judéens, les chrétiens et les païens. La doc- 
trine gnostique exerça sans doute une sorte de fascination sur les 
esprits, puisque les autorités de la Synagogue et de l'Église furent 
obligées de multiplier les lois et les ordonnances contre la gnose, et 
que, malgré tout, elles ne purent empêcher certaines idées et for- 
mules gnostiques de pénétrer çà et là dans les esprits juifs et chré- 
tiens. La gnose s'était répandue en Judée, en Egypte, en Syrie, dans 
l'Asie Mineure, et surtout dans la capitale du monde, à Rome, où 
tous les systèmes religieux, toutes les théories trouvaient des par- 
tisans. Les gnostiques s'exprimaient dans un langage mystico- 
allégorique qu'ils empruntaient très souvent à des professions de 
foi judaïques et chrétiennes, mais qu'ils détournaient de son sens 
primitif. Les doctrines de quelques sectes gnostiques montrent 
clairement l'étrangeté et la bizarrerie de ce mouvement. Ainsi, 
les membres d'une secte se nommaient Caïnites, parce que, par 
opposition aux récits bibliques, ils plaçaient le meurtrier Caïn au- 
dessus d'Abel, sa victime. Les Sodomites pervertis, le sauvage 
Ésafl, Coré, cet ambitieux en révolte, étaient des personnages que 
certains gnostiques jugeaient dignes de leur estime et de leur vé- 
nération. C'est ce même esprit de révolte contre la Bible qui 
donna naissance à une autre secte, celle des OpMles ou Naasites, 



56 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui surent cependant justifier leur système par des arguments en 
apparence assez sérieux. Ils tiraient leur nom du mot grec ophis 
et du mot MhvQxxNahasch (serpent); ils avaient voué à ce reptile 
une profonde vénération, parce qu'il est représenté dans la Bible 
comme l'auteur du péché originel, et qu'à cette époque il était le 
symbole du mal, la forme que revêtait Satan. Les Ophites témoi- 
gnaient par leur culte leur reconnaissance au serpent d'avoir 
poussé le premier couple à désobéir à Dieu, par suite, de lui 
avoir appris à distinguer le bien du mal et d'avoir ainsi éveillé 
la conscience dans Thomme et donné naissance à la gnose. 

Les sectes gnostiques, dont les tendances étaient si variées et 
si contradictoires, professaient cependant quelques opinions com- 
munes. Les fondateurs de la gnose avaient une idée particulière 
de la divinité qu'ils opposaient à la conception judaïque. Selon 
eux, ce qu'on appelle Dieu est composé de deux principes, un 
Dieu suprême et un Créateur. Le Dieu suprême est appelé le Si- 
lence ou le Repos, il trône dans les sphères élevées et n'a aucun 
rapport avec le monde. Son essence est la bonté, l'amour et la 
miséricorde. Une partie de son essence est révélée au monde par 
des émanations, nommées Éons. Au-dessous de l'Être suprême, les 
gnostiques plaçaient le Créateur de l'univers, le Démiurge, qu'ils 
appelaient aussi le Souverain, C'est lui qui a créé et qui gouverne 
le monde ; il a délivré Israël et lui a donné des lois. De même que 
les attributs de l'Être suprême sont l'amour et la miséricorde 
s'exerçant en toute liberté, de même les attributs du Créateur 
sont la justice et la sévérité, qui se manifestent par les lois et les 
devoirs. A cette époque, on trouvait dans la Bible des appuis 
pour toutes les idées; il est donc naturel que les gnostiques aient 
découvert une allusion à leur conception d'un Dieu de bonté et 
d'un Dieu de justice dans ce verset du prophète Isaïe : « Nous 
nous rendrons en Judée pour nommer un autre roi, le fils du Dieu 
bienveillant {Todel). » Dans leur système, le Créateur a tiré le 
monde, à l'aide de la sagesse {Achamot), d'une matière préexistant 
de toute éternité, ou, comme ils s'exprimaient dans leur langage 
allégorique, « la sagesse a pénétré dans le sein de la matière et a 
créé la variété des formes, et ainsi elle est devenue plus terne et 
plus obscure. » Les gnostiques admettaient donc trois premiers 



ÉLISA BEN ABUYA. 57 

principes : le Dieu suprême, le Créateur et la matière. Ces trois 
principes ont donné naissance à tout ce qui se trouve dans le 
monde des corps et dans celui des intelligences. Ce qui est bon 
et généreux est une émanation du Dieu suprême, la loi et la jus- 
tice dérivent du Créateur, et Timperfection, l'iniquité et le mal ont 
leur source dans la matière. 

A ces trois puissances supérieures correspondent trois classes 
ou trois castes d'hommes. Il y a d'abord les hommes d'une intelli- 
gence remarquable (les pneumatiques), qui sont leur propre loi et 
leur propre règle; ils n'ont besoin ni do guide, ni de tutelle : tels 
sont les prophètes et les représentants de la vraie gnose. Au-des- 
sous d'eux se trouvent les hommes sensuels [psychiques), les ser- 
viteurs du démiurge ; ils subissent le joug de la Loi, et dans cette 
soumission ils puisent la force de triompher de leurs appétits, 
sans pouvoir s'élever cependant jusqu'aux pneumaniques. Au de- 
gré inférieur se tiennent enfin les hommes terrestres [hyliques) ; 
semblables aux animaux, ils sont attachés à la terre et à la ma- 
tière. Les types de ces trois classes d'hommes étaient, pour les 
gnostiques, les trois fils d'Adam. Seth représentait les pneuma- 
tiques, Abel les observateurs de la Loi, et Caïn les esclaves de la 
matière. Quelques gnostiques appliquaient même cette classifica- 
tion aux trois religions et considéraient le christianisme comme 
une manifestation de l'Être suprême, le judaïsme comme une 
création du démiurge, et le paganisme comme un produit de la 
vile matière. De nombreux Judéens se laissèrent égarer par les 
fausses lueurs de ces doctrines, où les vérités et les erreurs se 
mêlaient d'une façon étonnante, et ils désertèrent le judaïsme. 
Une seule apostasie, celle A'Misa ien Abuya, eut, plus tard, des 
conséquences funestes. Ce docteur connaissait, sans aucun doule, 
la littérature gnostique de cette époque; il savait par cœur des 
poésies grecques et portait toujours sur lui des ouvrages des Mi- 
néens. 11 est certain qu'il a accepté l'idée fondamentale de la 
gnose sur la dualité divine, et est devenu, comme les autres 
gnostiques, un détracteur et un adversaire du judaïsme. Il paraît 
même avoir adopté la morale relâchée des gnostiques et s'être 
adonné à une vie déréglée. Son apostasie le fit qualifier du nom 
de Aher (autre) , comme si sa conversion aux doctrines gnosti- 



58 HISTOIRE DES JUIFS. 

ques eût fait de lui un autre homme. Pour les Judéens, Aher 
devint la personnification éclatante de ces apostats qui se servent 
de la connaissance qu'ils ont acquise de leur ancienne foi comme 
d*une arme contre cette foi et ses partisans. 

Harcelé par les agressions incessantes que les chrétiens diri- 
geaient contre lui, le judaïsme dut songer à sa défense, lutter 
pour son existence et son avenir. L'ennemi pénétrait dans ses 
temples, profanait ses sanctuaires, obscurcissait sa conception si 
pure de la divinité, faussait et dénaturait ses doctrines, lui enle- 
vait ses partisans et leur inspirait la haine et le mépris pour tout 
ce qu'ils avaient respecté et vénéré. A des attaques aussi dange- 
reuses il fallait opposer une action prompte et énergique. On 
semblait être revenu à la période des Macchabées, à cette époque 
funeste où les hellénisants avaient allumé la discorde dans la 
maison d'Israël ; encore une fois les enfants se liguaient contre 
leur mère. Le petit groupe des Tannaïtes sentit le danger qui me- 
naçait le judaïsme ; il trembla pour la Loi, il eut peur de l'influence 
pernicieuse que les écrits des Minéens pouvaient exercer sur la 
masse ignorante des Judéens. « Les Evangiles (Guilion), dit Tar- 
phon, et tous les écrits des Minéens doivent être brûlés, quoiqu'ils 
contiennent le nom sacré de Dieu, carie paganisme est moins dan- 
gereux pour la loi judaïque que les sectes judéo-chrétiennes. Le 
premier ne méconnaît le judaïsme que parce qu'il en ignore les 
doctrines, tandis que les autres l'outragent, tout en le connais- 
sant. J'aimerais donc mieux chercher un refuge dans un temple 
païen que dans une assemblée de Minéens. » Ismaël, qui était ce- 
pendant de caractère plus calme que Tarphon, exprimait les 
mêmes sentiments à l'égard des judéo-chrétiens. « Il ne faut nul- 
lement craindre, dit-il, de brûler les noms sacrés de Dieu conte- 
nus dans les Évangiles, car ces écrits fomentent la haine entre 
les Judéens et leur Dieu. » On reprochait surtout aux apostats du 
judaïsme de chercher à nuire à leurs anciens coreligionnaires en 
les calomniant auprès des autorités romaines. Ils espéraient sans 
doute gagner par là les bonnes grâces des Romains et leur mon- 
trer qu'ils n'avaient aucune solidarité avec les Judéens. Aussi, les 
contemporains nommaient indifféremment les judéo-chrétiens Mi- 
néens ou délateurs. On raconte comme un fait certain qu'un 



SAMUEL LE JEUNE. 69 

jour, un haut fonctionnaire d'un César (probablement Domitien) 
se rendit dans Técole de Gamaliel pour y entendre les doctrines 
enseignées sur le paganisme. Pendant cette visite, le patriarche 
Gamaliel déclara qu'il était défendu d'agir avec injustice envers 
les païens, ou de se soustraire à Timpôt judaïque. 

Par suite de leur hostilité croissante contre leur ancienne foi, 
les judéo-chrétiens furent considérés par le Synhédrin de Jabné 
comme totalement séparés du judaïsme; ils furent déclarés, au 
point de vue religieux, inférieurs aux Samaritains et, sous cer- 
tains rapports, même aux gentils. Il fut interdit aux Judéens de 
goûter de leur viande, de leur pain et de leur vin, comme il leur 
avait été interdit, peu de temps avant la destruction du temple, 
de goûter des aliments des païens. Les écrits chrétiens furent traités 
comme les livres de magie, et frappés d'anathème ; il fut expressé- 
ment défendu d'avoir des relations avec les judéo-chrétiens, de 
leur rendre service, d'employer les remèdes dont ils se servaient 
en prononçant le nom de Jésus pour guérir les malades. On inséra 
à leur intention dans la prière journalière une formule de malé- 
diction contre les Minéens et les délateurs. Cette formule fut rédi- 
gée, sur Tordre du patriarche Gamaliel, par Samuel le jeune, et 
reçut le nom de Birhat-haminim, Elle paraît avoir servi en quel- 
que sorte d'épreuve pour faire reconnaître ceux qui étaient secrè- 
tement attachés au judéo-christianisme. En effet, il fut décidé 
que l'officiant qui passerait cette formule ou la prière pour la res- 
tauration de l'État judaïque serait contraint de cesser immédiate- 
ment sa fonction. Le Synhédrin notifia par des lettres adressées 
aux communautés les décisions qu'il avait prises contre les sectes 
judéo-chrétiennes. Celles-ci, informées de ces diverses mesures, 
reprochèrent aux Judéens de maudire Jésus trois fois par jour, 
dans la prière du matin, de l'après-midi et du soir. Cette imputa- 
tion, comme tant d'autres accusations dirigées contre les Juils, 
est injuste et repose sur un malentendu. Ce n'est pas au fondateur 
du christianisme ni à la généralité des chrétiens, mais aux seuls 
Minéens que s'appliquait la formule de malédiction. Toutes ces 
lois ne visaient nullement les pagano-chrétiens. Du reste, ces 
mesures restrictives ne durent pas froisser bien vivement les Na- 
zaréens et les autres sectes qui s'étaient détachés du judaïsme. 



60 HISTOIRE DES JUIFS. 

puisqu'ils avaient rompu de leur plein gré le lien qui les rattachait 
aux Judéens. 

Quoique les judéo-chrétiens fussent exclus de la communauté 
judaïque, leurs doctrines continuèrent à agir sur les Judéens. 
Certaines conceptions gnostiques, c'est-à-dire demi-chrétiennes, 
s'étaient introduites dans le judaïsme. Les idées sur la matière 
première de l'univers, sur les éons, sur la division des hommes en 
trois classes, sur l'existence de deux dieux, un dieu de la bonté et un 
dieu de la justice, avaient été accueillies avec faveur et avaient 
pénétré assez profondément dans les esprits pour se refléter dans 
la prière. Certains passages rappelaient clairement des pensées 
gnostiques ou chrétiennes. Des formules de prières, telles que les 
suivantes : Seigneur, les bons te louent, ou, Q,ue ton nom soit 
invoqué pour le bien, la répétition de ces mots : Seigneur, c'est 
toi que nous louons^ l'emploi de deux termes différents pour dé- 
signer Dieu, tout cela était considéré comme faisant allusion à la 
fausse doctrine des théosophes, qui faisait ressortir la bonté de 
Dieu au détriment de sa justice et attaquait ainsi le principe fon- 
damental du judaïsme. Le développement des conceptions gnosti- 
ques parmi les Judéens était favorisé par l'étude approfondie du 
chapitre de la Création et de la description du char divin donnée 
par le prophète Ézéchiel. Ces récits obscurs et étranges offraient 
un vaste champ à la fantaisie et a l'imagination ; grâce au sys- 
tème aggadique de cette époque, on découvrait dans toute expres- 
sion un peu singulière les significations les plus variées et les 
plus éloignées du sens réel. Plus ces questions étaient difficiles 
et embrouillées, plus elles présentaient d'attrait et de charme. 
Beaucoup de Judéens s'en occupaient avec passion et disaient, 
dans leur langage figuré de mystiques, qu'ils pénétraient dans le 
Paradis, On mentionne plusieurs docteurs qui se consacrèrent 
à cette profonde ou plutôt à cette fausse science, quoiqu'il fût 
parfaitement établi que des recherches de ce genre étaient exces- 
sivement dangereuses pour les croyances judaïques. Ainsi, il est 
raconté que de quatre docteurs qui avaient voulu approfondir ces 
questions, Ben-Zoma perdit la raison, Ben-Azaï mourut très 
jeune, Aher déserta le judaïsme, dont il devint un détrac- 
teur et un ennemi, et AkiM seul échappa heureusement au 



AKIBA ET LA GNOSE. 61 

danger et resta fidèle à la doctriae judaïque. Et, de fait, les 
idées d'Akiba sur Dieu, sur la Providence, sur les devoirs de 
riiomme ici-bas sont d'une grande élévation et contrastent singu- 
lièrement avec les conceptions de la gnose. C'est ce docteur qui 
émit cette pensée si remarquable : « Une Providence gouverne le 
monde, Thomme est libre, l'univers est régi par la douceur, le 
mérite consiste dans l'action (et non pas seulement dans l'étude). » 
Chaque mot de cette profonde maxime renferme une attaque contre 
les idées erronées de cette époque. 

Les Tannaïtes étaient assez perspicaces pour reconnaître les 
dangers résultant de la liberté d'examiner et de scruter les vérités 
supérieures du judaïsme, et ils prirent des mesures pour les écar- 
ter. Akiba, surtout, insista pour qu'on essayât d'arrêter le déve- 
loppement de cette doctrine qui conduisait à l'apqstasie et à 
l'immoralité. Il déclara qu'il était imprudent d'expliquer devant 
le peuple le texte de l'histoire de la Création et de la description 
du char divin, et qu'il ne fallait interpréter ces passages que de- 
vant un petit nombre d'élus. Seuls ceux qui possédaient des con- 
naissances suffisantes pour comprendre les allusions et les sous- 
entendus, et qui étaient âgés de plus de trente ans, pouvaient 
être initiés aux vérités supérieures. Pour proscrire les écrits anti- 
judaïques du milieu des Judéens, Akiba déclara que ceux qui les 
liraient encourraient le même châtiment que ceux qui nieraient 
la résurrection et l'origine divine de la Loi : ils n'auraient aucune 
part à la vie future. On supprima totalement les prières à double 
sens qui auraient pu paraître favorables aux idées des Minéens. 

Toutes ces mesures contre les idées gnostiques et chrétiennes 
furent très efficaces; grâce à elles, les conceptions du judaïsme 
sur Dieu, sur ses rapports avec le monde et sur les obligations 
morales de l'homme, conservèrent toute leur pureté. lies Tan- 
naïtes, comme jadis les prophètes dans leur lutte contre le paga- 
nisme, eurent l'immense mérite de protéger le judaïsme contre 
l'infiltration de théories fausses et dangereuses. Stimulés par 
finstinct de conservation, ils ont élevé une barrière entre les 
judéo-chrétiens et les Judéens et maintenu pures de tout alliage 
les doctrines judaïques; ils ont ainsi affermi le judaïsme et lui 
ont donné une force de résistance qui lui a permis de rester debout 



62 HISTOIRE DES JUIFS. 

au milieu des tempêtes qui, pendant plusieurs siècles, Font 
assailli de toutes parts. 

Grâce à la vitalité vigoureuse que le judaïsme avait ainsi acquise, 
il put exercer au dehors une influence assez considérable. Le 
christianisme, dont les origines étaient si humbles, se glorifiait 
d'avoir recruté, dans l'espace de deux générations, un nombre très 
élevé d'adhérents parmi les païens, qui avaient accepté la nouvelle 
doctrine et échangé leurs dieux nationaux contre un Dieu inconnu. 
Mais le judaïsme pouvait se glorîQer, à plus juste titre, des re- 
crues qu*il avait faites dans le paganisme. Du reste, la victoire du 
christianisme sur la religion païenne était due en grande partie 
au judaïsme, dont les principes et renseignement moral contri- 
buaient surtout à convertir les gentils. Les apôtres, qui avaient 
déclaré la guerre aux superstitions et aux croyances mythologi- 
ques des Grecs et des Romains, puisaient leurs convictions dans 
leur connaissance du judaïsme et empruntaient leurs armes aux 
prophètes qui avaient fustigé de leurs railleries mordantes Tido- 
lâtrie avec ses compagnons inséparables, le découragement et 
l'immoralité. Le judaïsme, au contraire, n'eut recours qu'à ses 
propres ressources pour remporter sur le paganisme des victoires 
d'autant plus significatives que Taustérité de ses pratiques devait 
attirer moins vivement les gentils que la religion facile des chré- 
tiens. De plus, le christianisme envoyait au loin ses apôtres zélés 
et ardents qui, à l'exemple de Paul, provoquaient les conversions 
par leur éloquence et leurs cures miraculeuses. Loin d'imposer 
aux nouveaux convertis des obligations sévères et pénibles, il se 
montrait pour eux plein d'indulgence, leur permettait de conser- 
ver en partie leurs anciennes idées, de vivre, comme par le passé, 
au milieu de leur famille, de leurs parents et de leurs amis. Le 
judaïsme employait des moyens tout différents. Il n'avait point 
d'apôtres éloquents, pleins d'activité et de feu pour le prosélytisme. 
Au désir de ceux qui voulaient se convertir à ses doctrines, il op- 
posait la difficulté d'observer ses nombreuses et rigoureuses pres- 
criptions. Les païens qui demandaient à embrasser le judaïsme se 
heurtaient à des obstacles sans nombre. Ils devaient se soumettre 
à l'opération douloureuse de la circoncision, se séparer de leur 
famille, se distinguer chaque jour de leurs plus intimes amis par 



LES PROSÉLYTES. 63 

la nourriture et la boisson. C'est donc un fait bien digne de re- 
marque que les conversions des gentils au judaïsme se multipliè- 
rent particulièrement à Rome dans la première moitié du siècle 
qui suivit la chute de TÉtat judaïque. Le philosophe Sénèque avait 
déjà déploré que, sous le règne de Néron^ le judaïsme eût des ad- 
hérents dans toutes les contrées. Trente ou quarante ans plus 
tard, Tacite formula la même plainte. Cet historien, aux vues si 
profondes, ne pouvait comprendre que des Romains de son temps 
se décidassent à supporter Topération de la circoncision, à mépri- 
ser leurs dieux, à renoncer à leur patrie, à abandonner parents, 
enfants, frères et sœurs, pour s'attacher au judaïsme. Les lois sé- 
vères que Domitien édicta contre les prosélytes démontrent 
que ces derniers se trouvaient en grand nombre dans Tempire 
romain. Josèphe raconte, comme témoin oculaire, qu'à cette époque 
les païens respectaient sincèrement le judaïsme, que beaucoup 
d'entre eux observaient le sabbat et les lois alimentaires, et célé- 
braient la fête des Illuminations. La foule surtout éprouvait une 
vive sympathie pour la religion judaïque. « Quiconque, dit cet 
historien, observe ce qui se passe autour de lui dans sa patrie et 
sa famille, ne démentira pas mes paroles... Même si nous n'étions 
pas disposés à admirer la grandeur de notre religion, nous y se- 
rions contraints par la vénération que la foule témoigne pour nos 
prescriptions. » Il est possible que les nombreux prisonniers de 
guerre juifs qui furent envoyés dans les régions les plus éloignées 
de l'empire romain aient inspiré à leurs maîtres une certaine 
estime pour les doctrines judaïques. Ce n'était pas chose si rare 
de voir des esclaves acquérir par leur vertu et leur instruction 
une grande influence sur leurs maîtres, dont ils modifiaient les 
idées et les mœurs. Juvénal, dans ses satires contre les vices et 
les folies de ses contemporains, raille les pères de famille qui 
respectent les usages religieux des Judéens et initient ainsi leurs 
enfants à la religion judaïque : 

Quand des enfants ont un père qui observe le sabbat, 
Ils adoreront bientôt la puissance du ciel et des nuages. 
Ils s*abstiendront de manger du porc, comme si c'était de la chair 
humaine. 



64 HISTOIRE DES JUIFS. 

Parce que le père s*en est abstenu ; bientôt ils se feront circoncire. 
Elevés dans le mépris des vieilles lois romaines, 
Ils n'étudient, ne pratiquent, ne révèrent que la loi judaïque. 
Et tout ce que Moïse a transmis à ses adeptes dans un livre mys- 
térieux. 
Ils n^indiquent la route qu^aux voyageurs de leur secte, 
Ils ne conduisent vers la source limpide que les circoncis. 
C'est la faute du père, qui consacre le septième jour à la paresse, 
Et craint de prendre part en ce jour aux moindres devoirs de la 
vie. 

Éliézer et Josua furent en désaccord sur les coaditions aux- 
quelles devaient se soumettre les prosélytes pour être admis 
comme Juifs. Le premier ne permettait d'accueillir que ceux qui 
s'étaient fait circoncire; le second déclarait qu'il suffisait aux 
convertis de se baigner dans une eau vive devant deux témoins 
idoines. Cette dernière opinion parait avoir prévalu ; de nom- 
breux Romains furent reçus dans la communauté judaïque sans 
s'être soumis à la circoncision. L'historien Josèphe qui, par son 
apologie du judaïsme et de la race juive, et probablement aussi 
par sa parole, s'efforça de recruter et a recruté des adhérents 
pour le judaïsme dans les classes élevées de la société romaine, 
déclara également que la circoncision n'était pas indispensable 
aux prosélytes. 

Le plus illustre des prosélytes juifs fut Aquïlas, Il était origi- 
naire du Pont, où il possédait des biens considérables. Versé dans 
la connaissance de la langue grecque et de la philosophie, il aban- 
donna, dans la maturité de l'âge, le culte du paganisme pour s'as- 
socier à une secte judéo-chrétienne, qui était très fière d'un tel 
adhérent. Mais il renonça bientôt au christianisme et embrassa la 
foi judaïque. Les chrétiens s'affligèrent de la défection d'Aquilas 
aussi vivement qu'ils s'étaient réjouis de sa conversion, et ils ré- 
pandirent des bruits calomnieux sur son compte. Âquilas avait des 
rapports fréquents avec les principaux Tannaïtes, tels que Gama- 
liel, Éliézer, Josua et surtout Âkiba, dont il devint le disciple. Il 
s'identifia si bien avec le judaïsme qu'il entra dans l'ordre des 
Compagnons et devint un plus strict observateur des lois de pureté 
lévitique que le patriarche lui-même. Lorsqu'à la mort de son père 



AQUILAS. 65 

il partagea la succession paternelle avec ses frères, il jeta dans la 
mer, afin de n'en tirer aucun profit, Targent qu'il avait reçu 
comme compensation pour la part qui lui revenait des idoles. Aquilas 
s'illustra par sa nouvelle traduction grecque de TÉcriture sainte. 
Il conçut le projet de donner de la Bible une traduction simple 
et définitive parce qu'il avait vu avec quelle excessive liberté les 
chrétiens traitaient la vieille traduction grecque. Comme ces der- 
niers lisaient la Bible pendant le service divin et qu'ils se ser- 
vaient pour cette lecture de la traduction alexandrine des 
Septante^ il leur importait beaucoup de trouver dans ce texte des 
allusions au Christ. De là, dans le texte grec qu'ils considéraient 
comme sacré, les altérations et les additions nécessaires pour 
introduire dans l'Écriture sainte des prophéties au sujet de la 
mission et de la divinité de Jésus. Ainsi les docteurs de l'Église 
invoquent à l'appui de la religion chrétienne certains passages de 
la Bible qui ne se trouvent ni dans le texte hébreu ni dans la ver- 
sion originale des Septante, Les sectes gnostiques, comme les 
chrétiens, arrangeaient le texte biblique de façon à le rendre favo- 
rable à leur doctrine. L'école d'un certain Aréimion est formel- 
lement accusée d'avoir altéré l'ancienne traduction grecque. Les 
Judéens, de leur côté, opposaient aux modifications introduites 
par les chrétiens d'autres modifications ayant pour but de faire 
disparaître toute allusion qui aurait pu être appliquée à Jésus. La 
version des Septante était devenue en quelque sorte un champ de ba- 
taille où luttaient des adversaires acharnés ; les traces de cette lutte 
sont encore visibles en partie dans les altérations du texte original. 
Cependant une bonne traduction grecque de la Bible était abso- 
lument nécessaire aux Judéens de langue grecque pour la lec- 
ture qu'ils faisaient au temple de la Thora et des Prophètes. L'usage 
régnait alors de traduire en langue vulgaire les chapitres de la 
Thora qui étaient récités dans les synagogues. Cette circonstance 
engagea Aquilas, qui connaissait l'hébreu et le grec, à faire une 
nouvelle traduction qui mit fin aux interprétations fantaisistes des 
Judéens et des chrétiens. Il s'en tint strictement au texte hébreu, 
qu'il traduisit mot à mot avec une scrupuleuse exactitude. 
Lorsqu'il fut devenu le disciple d'Akiba et qu'il eut adopté le 
système d'interprétation de son maître, il modifia en partie sa 
ni. 5 



66 HISTOIRE DES JUIFS. 

traduction et la rendit encore plus littérale et plus servile, sans 
songer qu'elle serait absolument incompréhensible pour les lecteurs 
grecs. La fidélité littérale de cette traduction est devenue prover- 
biale; elle s*étend jusqu'aux particules qui, en hébreu, avaient 
une double signification, et que le traducteur voulait rendre éga- 
lement en grec. Pour Âquilas, la version grecque devait être une 
sorte de gaze à travers laquelle on pourrait lire le texte hébreu. 
Cette version se répandit rapidement parmi les Judéens de 
langue grecque et supplanta la traduction d'Alexandrie. Même les 
judéo-chrétiens, qui étaient choqués des nombreuses altérations 
de la version des Septante, se servaient pour l'office du travail 
d'Aquilas. 

A ce moment eut lieu à Rome un événement qui produisit une 
profonde sensation; ce fut la conversion au judaïsme de Flavius 
Clémens. Clémens était un cousin de l'empereur Domitien, membre 
du sénat et ancien consul ; sa femme était également une proche 
parente de l'empereur. Ses deux fils avaient été nommés Césars 
par Domitien; l'un d'eux était donc l'héritier présomptif du trône. 
Quelle perspective éblouissante pour les Judéens ! Un parent de 
Titus, de celui qui avait détruit le temple, allait peut-être relever 
le sanctuaire de ses ruines ! Clémens avait tenu secret son atta- 
chement au judaïsme; mais sa conversion ne resta pas cachée aux 
Juifs de Rome ni aux chefs religieux de la Judée. Dès que cette 
nouvelle fut connue d'eux, les quatre principaux membres du Syn- 
hédrin, le patriarche Gamaliel, son collègue Eléazar ben Azaria, 
Josua et Akiba se rendirent à Rome. Arrivés tout près de la ville, 
ils entendirent le bruit et le grondement de la foule qui s'élevaient 
du Capitole ; ils songèrent alors avec une douleur amère au silence 
de mort qui régnait sur le mont sacré à Jérusalem, et ce contraste 
leur arracha des larmes. Akiba seul conserva toute sa sérénité et 
apaisa le chagrin de ses compagnons par ces paroles : « Pourquoi 
pleurer? Si Dieu fait tant pour ses adversaires, que ne fera-t-il pas 
pour ses bien-aimés ! » A Rome, les Judéens et les prosélytes les 
reçurent avec les plus grands honneurs ; ils leur soumirent en 
même temps plusieurs questions religieuses. Les docteurs étaient 
malheureusement arrivés à un moment peu propice. Domitien 
exerçait alors son pouvoir avec une cruauté inouïe. La sympathie 



TITUS, BÉRÉNICE ET DOMITIEN. 67 

de la dynastie des FlavieDs pour les partisans judéens de Tempirc 
romain avait disparu. Titus avait déjà paru oublier ce qu^il leur 
devait ; il cacha même au fond de son cœur son amour pour la 
princesse juive Bérénice. Lorsqu'il fut devenu le maître absolu de 
l'empire, Bérénice était retournée auprès de lui pour lui rappeler 
ses promesses de mariage ; mais elle était venue trop tôt ou trop 
tard. Titus commençait alors à jouer son rôle d^empereur ver- 
tueux, il voulait montrer aux Romains qu'il avait rompu complè- 
tement avec son passé et qu'il se résignait à renoncer à ses an- 
ciennes amours. Il renvoya donc Bérénice de Rome, mais, comme 
on se le disait tout bas dans les sphères élevées, il la con- 
gédia à contre-cœur. L'histoire de Bérénice est l'histoire même 
des rapports de la Judée avec Rome; celle-ci, au commencement, a 
prodigué aux Judéens ses faveurs, elle a fini par les condamner à 
l'exil et à la misère. On ignore combien d'années la princesse 
juive survécut à l'humiliation qu'elle dut subir. Titus ne se montra 
guère plus reconnaissant envers le frère de Bérénice, Agrippa II ; 
il est vrai qu'il lui laissa la principauté ou le royaume qu'il avait 
eu en possession jusque-là, mais il ne l'agrandit pas, comme l'avait 
fait son père. Le troisième Flavien, Domitien, n'accorda rien à 
Agrippa; il n'avait, du reste, aucune raison de le favoriser. A la 
mort d'Agrippa (vers l'an 92), Domitien conrisqua ses biens et les 
réunit à la province de Syrie. Cet empereur qui, comme Titus, 
avait promis, à son avènement au trône, de ramener l'âge d'or, se 
montra pendant son règne aussi débauché et aussi sanguinaire 
que Tibère, Caligula et Néron. Il était digne de son peuple et de 
son époque , dont Juvénal disait qu'il n'était pas facile de s* abstenir 
d'en parler dans ses satires. Les Judéens souffrirent amèrement de 
ce règne sanglant. La taxe judaïque fut perçue avec la plus grande 
rigueur et au mépris de tout sentiment de pudeur. Mais les prosé- 
lytes endurèrent des souffrances bien plus cruelles, ils eurent à sup- 
porter toutes les fureurs d'un despotisme sans frein. Ceux qui 
étaient dénoncés comme judaïsants étaient traînés- devant le tri- 
bunal, condamnés comme irréligieux, dépouillés de leurs biens, 
envoyés en exil et quelquefois même punis de mort. Tacite raconte 
dans son langage d'une si vigoureuse concision que, pendant les der- 
nières années de Domitien, « les exécutions n'avaient pas lieu par 



68 HISTOIRE DES JUIFS. 

intermittence et à des intervalles plus ou moins longs, elles ne for- 
maient qu'un coup unique et prolongé. » C'est aussi à ce moment (95) 
que Flavius Clémens fut condamné à mort. Rien ne put le sauver 
de la colère de Domitien, ni sa parenté avec Tempereur, ni sa dignité 
de sénateur et d'ancien consul. Les quatre docteurs qui étaient 
venus de Palestine pour s'entretenir avec lui et qui croyaient que 
par lui le judaïsme serait appelé aux plus hautes destinées, assis- 
tèrent à sa mort. Sa femme, Domitilla, qui fut exilée dans une île, 
révéla, paraît-il, aux docteurs qu'avant sa mort Clémens s'était 
fait circoncire. Josèphe, qui, même sous Domitien, vivait conforta- 
blement à Rome, semble avoir été impliqué dans le procès dirigé 
contre Clémens et les autres prosélytes juifs. Il jouissait, il est vrai, 
d'un grand crédit auprès de l'empereur Domitien et de l'impératrice 
Domitia, mais sa conduite dans la dernière guerre judaïque lui 
avait suscité parmi ses coreligionnaires des adversaires achar- 
nés qui n'hésitaient pas à l'accuser auprès de l'empereur. Un 
jour, le précepteur même de son fils l'accusa de trahison. Il ne 
continua pas moins à recruter avec zèle, parmi les païens instruits, 
des adhérents pour le judaïsme. Pendant ses moments de loisir, 
il travaillait à un ouvrage considérable sur l'histoire des Judéens 
depuis les origines jusqu'à la période qui a précédé les guerres 
judaïco-romaines ; il acheva cet ouvrage, divisé en vingt livres, 
dans la treizième année du règne de Domitien (93). Ayant rassem- 
blé, au prix des plus grandes peines et de dépenses considérables, 
les documents étrangers, il les utilisa, les concilia avec les 
récits historiques de la Bible et éleva ainsi un monument national 
qui faisait connaître aux classes instruites les actes et les doc- 
trines de la nation judaïque. Bientôt après, il érigea un mo- 
nument à sa propre honte. Justus deTibériade, son ancien adver- 
saire, avait publié l'histoire de la guerre judaïque, et, dans cette 
histoire, il avait présenté Josèphe comme l'ennemi des Romains. 
Josèphe craignit pour sa vie ; il savait que Domitien était très 
capricieux, et qu'au moindre soupçon ce tyran précipitait ses favo- 
ris du faîte des grandeurs dans la plus profonde misère. Il chercha 
donc à se défendre contre les attaques de Justus de Tibériade, et 
il publia, comme annexe à son livre Des Antiquités^ son auto- 
biographie, où il raconta sa conduite pendant la guerre. Pour se 



JOSÈPHE ET SES ÉCRITS. 69 

disculper, il ne craignit pas d'affirmer que, dès le début de la 
guerre, il avait tenu pour Rome, c'est-à-dire trahi sa patrie. 

Josèphe publia (en 93 ou 94) un quatrième ouvrage, qui n'ef- 
face pas totalement, il est vrai, l'acte de trahison dont il s'était 
accusé lui-même pour conserver les bonnes grâces de Domitien, 
mais qui montre son profond attachement pour sa race et sa reli- 
gion. Ce livre lui a valu la reconnaissance de ses coreligionnaires. 
Il réfuta avec un grand courage et une profonde conviction, dans 
deux livres intitulés Contre les Grecs ou Contre Apion, les 
fausses accusations dirigées contre le judaïsme et la nation juive, 
et il fit valoir avec chaleur la supériorité de la morale judaïque. 
Ces deux ouvrages furent spécialement écrits pour convertir au 
judaïsme les gentils instruits. Josèphe y mentionne avec une satis- 
faction évidente ce fait heureux que de nombreux païens grecs 
et romams vénéraient le Dieu d'Israël et suivaient ses lois. Il 
javait dédié ces livres à son ami Epaphrodite, un Grec très lettré, 
et aux compagnons de ce dernier, qui avaient marqué leur prédi- 
lection pour le judaïsme. Il est à croire que Josèphe a aussi 
défendu verbalement la cause de sa religion pour faire des pro- 
sélytes. Comme il demeurait dans le palais impérial, il a sans 
doute été en relations avec Flavius Clémens. 

Lorsque Domitien fit condamner à mort et exécuter les prosé- 
lytes juifs et son propre cousin Flavius Clémens, il ordonna en 
même temps d'ouvrir une enquête contre Josèphe, accusé d'avoir 
attiré les coupables au judaïsme ; Josèphe parait même avoir été 
exécuté. Mais les patriotes juifs ressentaient pour le célèbre his- 
torien une haine si ardente qu'ils ont gardé le silence sur sa 
mort, qui, peut-être, fut celle d'un martyr. Même les quatre 
docteurs qui ont laissé des traditions orales sur la mort de Flavius 
Clémens et se sont entretenus souvent avec Josèphe, pendant 
leur séjour à Rome, ne parlent pas de sa fin. Domitien paraît 
aussi avoir demandé au Sénat de décréter une persécution 
générale contre les Judéens de l'empire romain, mais il tomba 
sous le poignard des conjurés, et sa mort subite mit fin à ses 
projets sanguinaires. 

Le successeur du cruel Domitien fut le doux et honnête Nerva, 
Cet empereur était juste, sage et affable ; il lui manquait cepen- 



70 HISTOIRE DES JUIFS. 

dant la vigueur et l'activité de la jeunesse pour faire exécuter ses 
ordres et rafTermir Tempire romain si fortement ébranlé par les 
exécutions sanglantes et le gouvernement capricieux de Domitien. 
Son avènement au trône fut un bienfait pour les Judéens et les 
prosélytes. Pendant la courte durée de son règne (de septembre 96 
à janvier 98), Nerva, qui eut à redresser tant d'abus et à réparer 
tant d'iniquités dans l'admifiistration, consacra cependant une 
partie de son temps et de ses efforts à améliorer la situation des 
Judéens. La loi qui condamnait comme ennemis de la religion les 
prosélytes juifs ne fut plus appliquée, la taxe judaïque fut, sinon 
complètement abolie, du moins perçue avec une grande modéra- 
tion. L'autorité judiciaire reçut l'ordre de ne plus poursuivre ceux 
qui étaient accusés de s'être soustraits à cet impôt, et ce généreux 
acte de Nerva causa aux Judéens une satisfaction si profonde 
qu'ils frappèrent une médaille spéciale pour en perpétuer le sou- 
venir. Sur cette médaille, qui a été conservée, on voit, d'un côté, 
l'empereur Nerva, et, de l'autre, un palmier, symbole des Judéens, 
avec cette légende : Fisci judaici calumnia milata (les accu- 
sations touchant la taxe judaïque ne sont pas recevables). Ce 
résultat était peut-être dû aux efforts des quatre Tannaïtes qui se 
trouvaient encore à Rome à l'époque de la mort de Domitien et de 
l'avènement de Nerva, et qui défendirent probablement avec succès 
devant les autorités les doctrines du judaïsme. Nerva ne régna 
pas assez longtemps pour faire pénétrer dans le peuple l'esprit de 
justice et de tolérance dont il était animé envers le judaïsme. 



SOULÈVEMENT DES JUDÉENS. 71 



CHAPITRE III 

SOULÈVEMENT DES JUDÉENS SOUS TRAJAN 

ET ADRIEN 

(98-135) 

Nerva avait choisi pour successeur l'espagnol Ulpianus Trajan^ 
le vainqueur des Daces, près du Danube. Trajan, âgé de près de 
soixante ans, se prépara à réaliser son rêve de placer sous la do- 
mination romaine les pays asiatiques situés entre TEuphrate et le 
Tigre, l'Indus et le Gange, et à ceindre son front des lauriers 
d'Alexandre le Grand (114). Les pays parthes n'opposèrent qu'une 
faible résistance à Trajan, parce que ce vieil empire mi-grec et 
mi-persan était déchiré par les compétitions de divers prétendants. 
Seuls les Judéens, qui habitaient ces régions en très grand nom- 
bre, qui occupaient des villes et des territoires tout entiers et 
jouissaient d'une certaine autonomie politique sous l'autorité de 
leur prince de l'exil ou exilarque (Rèsch Golah), soutinrent la 
lutte par haine religieuse contre le conquérant romain. Quant aux 
Judéens de Babylone, ils voyaient en Trajan le successeur de ceux 
qui avaient détruit le temple et condamné leurs frères à une ser- 
vitude avilissante, et ils se préparèrent eux aussi à la guerre 
sainte. La ville de Nisiie^ habitée en tout temps par une nom- 
breuse population judaïque, se défendit avec une opiniâtreté hé- 
roïque et ne put être prise qu'après un siège fort long ; sa résis- 
tance fut cruellemente châtiée. La province à'Adiaiène^ sur le 
cours moyen du Tigre, était gouvernée par un souverain dont les 
ancêtres s'étaient convertis un siècle auparavant à la religion judaï- 
que; le roi d'Adiabène, Mebarsapès, appartenait peut-être lui-même 
à cette religion. Il lutta vaillammentcontre Trajan, mais il fut obligé 
à la fin de se soumettre également à la domination romaine. 



72 . HISTOIRE DES JUIFS. 

La Rome républicaine, pas plus que la Rome impériale, n'avait 
jamais connu des victoires aussi éclatantes que celles que rem- 
porta Trajan. Les campagnes de cet empereur furent une suite de 
triomphes. Lorsqu'il prit ses quartiers d'hiver à Antioche (hiver 
115-116) pour y recevoir les hommages des vaincus, Trajan put 
considérer la guerre comme terminée. Au printemps suivant, il se 
remit en campagne pour briser les dernières résistances de l'en- 
nemi et faire de ces contrées le boulevard de l'Inde, dont il rêvait 
la conquête. Mais le triomphateur fut troublé dans sa joie par la 
défection des peuples qu'il avait soumis entre le Tigre et l'Eu- 
phrate. Cette défection avait été préparée par les Judéens, qui 
organisèrent la révolte dans une grande partie de l'empire romain. 
Les Judéens de la Babylonie, comme ceux de l'Egypte, de la Cyré- 
naïque, de la Lybie et de l'île de Chypre, conçurent le projet hardi 
de secouer le joug romain. Poussés comme par une force irrésis- 
tible, que les auteurs romains qualifient d'esprit de folie, les 
Judéens de ces vastes territoires, si éloignés Tun de Tautre, pri- 
rent les armes ; ils montrèrent au vainqueur que la défaite n'avait 
ni brisé leur énergie, ni abattu leur courage, et qu'ils étaient 
supérieurs à tous ces peuples en décadence qui acceptaient avec 
une lâche résignation la domination de Rome. Cette unanimité 
entre tous les Judéens fait supposer qu*ils obéissaient à un plan 
prémédité et étaient dirigés par des chefs vaillants et actifs. La 
Judée elle-même se prépara à se soulever, et elle organisa l'insur- 
rection dans les régions voisines, sur l'Euphrate et en Egypte 
(automne 116 et hiver 117). Depuis la chute de l'État judaïque, 
une nouvelle génération avait grandi ; elle avait hérité de l'esprit 
ardent des zélateurs et conservé un souvenir très vif de l'indé- 
pendance de ses pères. L'espérance des Tannaïtes, exprimée en 
toute circonstance sous cette formule : Le temple sera bientôt 
reconstruit, avait entretenu dans l'âme de la jeunesse Tamour de 
la liberté. Les élèves n'avaient pas désappris dans les écoles le 
maniement des armes, ni oublié les vertus guerrières de leurs 
ancêtres. L'arrogance des autorités romaines contribua probable- 
ment à faire éclater la révolte. D'après une légende, la femme de 
Trajan, Plotine, aurait mis au monde un enfant le 9 du mois d'Ab, 
qui était un jour de deuil pour les Judéens en mémoire de la 



SOULÈVEMENT EN EGYPTE. 73 

destruction du temple, et Tauralt perdu pendant la fête des Illu- 
minations, célébrée en souvenir des victoires des Asmonéens. Elle 
aurait interprété le deuil des Judéens comme un acte d'hostilité et 
de malveillance et leur joie comme une cruelle raillerie, et elle 
aurait écrit à Trajan qu'au lieu de faire la guerre aux Barbares il 
devrait plutôt châtier les Judéens rebelles. 

Les chefs de l'insurrection paraissent avoir été Julien Alexan- 
dre et Pappos. Le premier était ou alabarque d'Alexandrie ou 
parent de l'alabarque, il descendait du célèbre Alexandre Lysi- 
maque. Son compap;non et lui jouissaient auprès des Judéens 
d'une très grande considération. Les insurgés paraissent s'être 
réunis en Judée, dans la plaine de Rimmon ou dans la grande 
plaine de JezréeL II n'existe aucune donnée certaine sur les pré- 
paratifs et les diverses péripéties de cette lutte, l'issue seule en 
est connue. Ce furent les Judéens de la Cyrénaïque, ces patriotes 
indomptables qui s'étaient déjà soulevés une première fois, immé- 
diatement après la destruction du temple, sur les instigations des 
zélateurs, contre la domination romaine, qui se battirent avec le 
plus d'acharnement. Leur chef s'appelait, d'après les uns. An- 
dreias, d'après les autres, Lucuas. Il est probable que l'un de ces 
noms était allégorique. Les Judéens d'Egypte, qui jadis avaient été 
dévoués aux intérêts romains, s'étaient également associés au 
soulèvement. Cette insurrection s.uivit au début le cours régulier 
de ces sortes de mouvements. Les rebelles attaquèrent d'abord les 
voisins de leur ville, massacrèrent les Grecs et les Romains et 
vengèrent sur leurs ennemis les plus proches l'effondrement de 
leur Etat. Enhardis par le succès, ils se réunirent en bandes et 
attaquèrent les légions romaines conduites par le général Lupus, 
Dans la première rencontre, l'ardeur et la farouche énergie des 
Judéens eurent raison de l'habileté stratégique et de la discipline 
des Romains. Lupus fut obligé de battre en retraite. Ce premier 
combat fut accompagné de massacres épouvantables; vainqueurs 
et vaincus se livrèrent à des actes de barbarie et de sauvage 
cruauté qu'expliquait seul chez les insurgés une implacable haine 
de race, longtemps contenue, qui ne pouvait s'assouvir que dans le 
sang. Les païens qui s'étaient enfuis après la défaite pénétrèrent 
dans Alexandrie, dont tous les habitants juifs capables de porter 



74 HISTOIRE DES JUIFS. 

les armes s'étaient joints à Tarmée des rebelles, s'emparèrent des 
Judéens qui s'y trouvaient et les firent mourir au milieu des plus 
atroces tortures. L'armée juive usa de représailles; elle envahit 
l'Egypte, s'empara du château fort d'Alexandrie, fit prisonniers 
les habitants et leur infligea tortures pour tortures. La population 
païenne de la ville chercha son salut dans la fuite en essayant 
d'atteindre le port. Les Judéens s'élancèrent à leur poursuite et 
les atteignirent près des navires. Il y eut là une lutte terrible. 
Appius, alors procurateur en Egypte, raconte qu'il n'échappa au 
massacre que grâce au hasard, et il ajoute que les Judéens dévo- 
rèrent la chair des prisonniers grecs et romains, se teignirent de 
leur sang et leur arrachèrent la peau pour s'en couvrir. Ce sont 
certainement de pures calomnies. 

Ce qui est avéré, c'est que les Judéens contraignirent les 
vaincus à descendre dans l'arène pour lutter contre les bètes fau- 
ves ou s'entre-tuer. Ce furent là les tristes représailles des jeux 
sanglants auxquels avaient dû prendre part, sur l'ordre de Ves- 
pasien et de Titus, les prisonniers juifs. On rapporte que dans la 
Cyrénaïque les Judéens tuèrent 200,000 Grecs et Romains et dé- 
peuplèrent tellement la Lybie, c'est-à-dire la région qui s'étend 
le long de la côte à l'est de l'Egypte, que quelques années plus 
tard il fallut y envoyer de nouveaux colons. Dans l'île de Chypre, 
où demeurait de tout temps une nombreuse population juive qui 
y avait élevé des synagogues, la révolte fut organisée et dirigée 
par un certain Artémion, Le nombre des rebelles était très grand, 
il se grossit probablement de tous les mécontents païens de Pile. 
Les insurgés détruisirent Salamis, capitale de l'île de Chypre, et 
tuèrent 240,000 Grecs. Trajan, qui était alors en Babylonie, crai- 
gnit vivement que ce soulèvement ne prît un plus grand dévelop- 
pement, il envoya contre les Judéens une puissante armée. Il 
plaça l'un de ses principaux généraux, Martius Turio^ à la tête 
de forces importantes sur terre et sur mer, et le chargea d'étouffer 
la révolte en Egypte, dans la Cyrénaïque et dans l'île de Chypre. 
Dans la région de l'Euphrate, où les Judéens avaient pris une atti- 
tude menaçante, malgré le voisinage de l'empereur avec une 
armée considérable, Trajan confia le commandement des troupes 
à son général favori, Lusiiis Quietus, prince mauresque d'un 



MARTIUS TURBO. 75 

caractère cruel qu'il avait désigné pour son successeur. On ne 
connaît pas le chef des Judéens en Babylonie. Un général romain, 
Maxime^ perdit la vie dans la bataille. Trajan était animé d*un tel 
désir de vengeance contre cette nation judaïque qui lui avait paru 
si faible et si abattue, qu'il donna Tordre à Quietus d'exterminer 
jusqu'au dernier Judéen de son district. Les légions romaines 
eurent à combattre les rebelles de trois côtés à la fois. Si les trois 
foyers de l'insurrection avaient pu se réunir en un seul, ou si les 
insurgés avaient pu se prêter un appui mutuel, le colosse romain 
aurait reçu dès ce moment le coup mortel qui l'abattit plus 
tard. 

Marlius Turbo, qui était chargé de se rendre maître de la révolte 
en Egypte et dans la Cyrénaïque, cingla à pleines voiles vers les 
points menacés, qu'il atteignit en très peu de temps. Il calcula 
sagement que toute précipitation de sa part servirait la cause des 
insultés, qui pourraient se jeter en grandes masses sur ses trou- 
pes et triompher dans un combat où l'enthousiasme l'emporterait 
sur la discipline. Il conçut le plan de les harceler sans relâche 
par de petites escarmouches pour les fatiguer et jeter la confusion 
dans leurs rangs. Les Judéens se défendirent avec vaillance, et ce 
ne fut qu'après une lutte longue et acharnée qu'ils déposèrent les 
armes. Cette issue était fatale; des bandes indisciplinées et mal 
armées devaient nécessairement succomber sous les attaques ré- 
pétées d'un ennemi supérieur en nombre et en science militaire 
et qui possédait une excellente cavalerie. Turbo fut inexorable 
pour les vaincus. Les légions entourèrent les prisonniers et les 
taillèrent en pièces, les femmes furent violées, celles qui résistè- 
rent furent tuées. La ville d'Alexandrie fut dévastée, la synagogue 
de cette ville, qui remontait à la plus haute antiquité et qui était 
une merveille de l'architecture égypto- grecque, fut saccagée. 
« Avec cette synagogue, dit une source judaïque, a disparu la 
gloire d'Israël. » La même source rapporte que le nombre des 
Judéens tués en Afrique fut si considérable que leur sang teignit 
les eaux de la mer jusqu'à Chypre. C'est là une allusion au mas- 
sacre des Judéens cypriotes. En effet, Turbo, après avoir étouffé 
l'insurrection judaïque, marcha contre l'île de Chypre. L'histoire 
ne donne aucun détail sur cette guerre; un seul fait est certain. 



76 HISTOIRE DES JUIFS. 

c'est Textermination totale des Judéens. Ceux-ci se sont sans doute 
défendus avec Ténergie du désespoir; car, depuis, la haine contre 
la race judaïque est restée héréditaire dans l'île, à tel point que les 
Cypriotes firent une loi par laquelle ils défendaient aux Judéens 
l'accès de Tîle, même en cas de naufrage. 

La guerre d'extermination que Lusius Quietus avait reçu l'ordre 
de faire aux Judéens de la Babylonie et de la Mésopotamie n'est 
pas connue dans ses détails. On sait seulement que des milliers 
de Judéens furent égorgés et les villes de Nisibe et d'Edessa com- 
plètement ruinées ; les maisons, les rues et les routes étaient 
jonchées de cadavres. Trajan, pour récompenser Quietus de la 
part considérable qu'il avait prise à la guerre contre les Judéens, 
le nomma gouverneur de la Palestine et l'investit de pouvoirs très 
étendus afin qu'il pût étouffer tout germe de révolte dans l'an- 
cienne patrie judaïque. 

Trajan fut moins heureux dans son expédition contre les Parlhes 
que ses généraux ne l'avaient été dans leurs campagnes contre 
les Judéens. Il dut abandonner la Babylonie, lever le siège ^Atra 
et renoncer à son projet de réduire ces pays en provinces ro- 
maines. Découragé par son insuccès, déçu dans ses plus chères 
espérances, il tomba malade ; il fut transporté dans cet état à Ân- 
tioche et mourut quelques mois après en Cilicie (117). Sa der- 
nière volonté d'avoir pour successeur son fidèle compagnon 
d'armes, Quietus, ne fut même pas exaucée. Sa femme, la rusée 
Plotine, persuada à l'armée que, avant sa mort, Trajan avait 
adopté comme fils et désigné comme successeur son parent 
Aelius Adrien. 

Au moment où Adrien devint empereur, plusieurs peuples 
étaient déjà en révolte et d'autres se préparaient à briser le joug 
de Rome. A la nouvelle de la mort de Trajan, dont on redoutait 
vivement l'énergie et l'implacable sévérité, l'insurrection se pro- 
pagea comme un feu dévorant au levant et au couchant ; les peu- 
ples parurent s'être concertés pour témoigner tous à la fois de leur 
volonté de vivre libres et indépendants. Le pays des Parthes, où 
Trajan avait essayé récemment d'établir la domination romaine, 
quelques contrées de l'Asie Mineure ruinées par la cupidité des 
fonctionnaires impériaux, la sauvage Mauritanie, la Sarmatie, la 



GUERRE DE QUIETUS CONTRE LES JUDÉENS. 77 

Bretagne, qui supportait avec impatience le joug romain, voulu- 
rent mettre à profil ce moment propice pour reconquérir leur indé- 
pendance. Les Judéens de la Palestine, qui haïssaient les Romains 
avec une sorte de fureur, avaient déjà organisé auparavant l'in- 
surrection que Quietus, sur l'ordre de Trajan, était allé combattre 
après avoir accompli sa sanglante mission dans les régions de 
TEuphrate. Mais àTavènement d'Adrien la révolte en Judée n'était 
pas encore domptée. 

Il n'existe aucune donnée précise sur cette guerre des Judéens, 
que les sources judaïques appellent guerre de Quietus (Polemos 
schel Quitos). D'après certains indices, cette lutte parait avoir été 
funeste aux Judéens, car aux signes de deuil public qui avaient 
été adoptés depuis la destruction du temple^ les docteurs de la 
Loi en ajoutèrent de nouveaux. C'est à cette époque qu'il fut dé- 
fendu aux fiancées de porter des couronnes le jour du mariage. 

Quietus paraît avoir détruit la ville de Jabné, qui était le siège 
du Synhédrin. Mais la Judée fut bientôt délivrée de ce soldat san- 
guinaire. Ce fut le nouvel empereur lui-même qui arrêta sa mar- 
che victorieuse. Adrien, plus ambitieux que vaillant, aimait mieux 
jouir d'une vie paisible au milieu des splendeurs impériales que 
s'exposer aux fatigues et aux dangers d'une existence guerrière. 
La perspective d'avoir à lutter contre des insurrections sans cesse 
renaissantes et à soutenir une guerre longue et pénible lui inspira 
une grande frayeur. Jaloux de la gloire de son prédécesseur, 
auquel le Sénat avait décerné des honneurs éclatants, mais trop 
faible pour essayer de l'égaler ou de le surpasser, Adrien aban- 
donna, pour la première fois, les traditions de la politique romaine, 
qui osait tout pour tout dominer, et il entra dans la voie de la conci- 
liation. H renonça à toute prétention sur les pays parthes, il en 
abandonna le gouvernement à des princes indigènes, et il fît des 
concessions importantes aux provinces en révolte. Il paraît s'être 
inspiré de la même politique de modération dans son attitude 
envers la nation judaïque, etavoir accédé en partie à ses deman- 
des. Les Judéens désiraient surtout qu'il rappelât Quietus et qu'il 
leur permît de rebâtir le temple. Le tout-puissant général fut des- 
titué. La jalousie d'Adrien fut certainement une des principales 
causes de la révocation de Quietus, qui était supérieur à Tempe- 



78 HISTOIRE DES JUIFS. 

reur en mérite et en gloire, mais cette révocation parait également 
avoir eu pour but de donner satisfaction aux réclamations des Ju- 
déens. Au moment où il reçut la nouvelle de sa disgrâce, Quietus 
faisait juger et condamner à mort les deux chefs de rinsurrection 
judaïque, Julien et Pappos ; Texécution devait avoir lieu à LaodU 
cée. Quietus leur dit en raillant : a Si votre Dieu est aussi puissant 
que vous le dites, que ne vous sauve-t-il de mes mains? — Tu 
n'es pas digne, lui répondirent-ils, que Dieu fasse un miracle à 
cause de toi, tu n*es pas le maître, tu n*es qu'un subordonné. » 
Les deux condamnés allaient être conduits au supplice, lorsqu'ar- 
riva Tordre d'Adrien qui révoquait Quietus de ses fonctions de 
gouverneur de la Judée. Le général disgracié quitta la Palestine 
et, peu de temps après, Adrien le fit exécuter. Le jour de la déli- 
vrance de Julien et de Pappos, qui était le 12 adar (février 118?), 
fut célébré par une fête commémorative qui devait perpétuer le 
souvenir de cet heureux événement; le Collège l'ajouta aux autres 
jours fériés qui rappelaient des faits analogues et l'institua 
comme demi-fête sous le nom.de /oî^r de Trajan (lom Tirianus). 
Avant de déposer les armes, les Judéens avaient exigé et obtenu 
qu'Adrien les autorisât à reconstruire le temple sur son ancien 
emplacement et à relever Jérusalem de ses ruines. L'empereur 
confia, paraît-il, la surveillance des travaux de reconstruction de 
la ville au prosélyte Aquilas. Il régnait une grande allégresse parmi 
les Judéens, qui aspiraient depuis cinquante ans au moment bien- 
heureux où ils posséderaient de nouveau un centre religieux. Un 
poète judéo-alexandrin exprima en vers grecs les sentiments qui 
animaient alors ses coreligionnaires. A l'exemple de ses prédé- 
cesseurs, le poète inconnu parla par la bouche d'une prophétesse 
païenne, la Sibylle, sœur d'Isis. La sibylle énumère d'abord toute 
la série des Césars romains, qu'elle ne désigne que par des allu- 
sions, et elle continue ainsi : 

... Et après lui 
Régnera un souverain au casque d'argent; une mer (1) 
Lui a donné son nom (2). C'est un homme généreux et perspicaeet 

(1) La mer Adriatique. 

(2) Adrien. 



LA SIBYLLE ET ADRIEN. 79 

Sous ton règne, ô prince grand et noble, prince à la sombre che- 
velure, 

Et sous le règne de ta race s'accompliront ces événements surpre- 
nants. 

La trompette ne fera plus retentir le signal de la guerre et du mas- 
sacre, 

L'ennemi n'accomplira plus, dans sa fureur, son œuvre de destruc- 
tion. 

De magnifiques trophées attesteront la victoire remportée sur le 
mal. 

Oublie tes chagrins, ne tourne pas ton glaive contre ta poitrine, 

le plus puissant des rejetons divins, la plus désirable des fleurs. 

Astre brillant, idéal noble et sacré. 

Beau pays de Judée, cité merveilleuse, chantée par des poètes. 

Les Hellènes, animés d'une même pensée et d'un même sentiment. 

Ne viendront plus fouler ton sol de leur pied impur ; 

De grands honneurs te seront rendus par de respectueux serviteurs 

Qui orneront la table de nombreux sacrifices. 

Prononceront des paroles sacrées et adresseront à Dieu leurs 
prières. 

Des justes, qui ont supporté avec résignation la souffrance et Taf- 
fliction. 

Accompliront des choses grandes, belles et glorieuses. 

Et les méchants qui ont lancé leurs blasphèmes contre le ciel 

Cesseront de semer entre frères la discorde et la haine, 

Et se tiendront cachés, jusqu'après la conversion du monde. 

Cette transformation heureuse se produira dans le pays des Hé- 
breux, 
Où le miel sort des rochers, où jaillissent les sources limpides. 
Où coule pour les justes un lait doux comme l'ambroisie. 

s 

Car, ils espèrent, dans la droiture et la sincérité de leur cœur. 
En Dieu seul, le créateur unique, l'Être suprême. 

De la patrie céleste descendit un homme bienheureux ; 

Dans ses mains il tenait un sceptre reçu de Dieu, 

Il régna avec gloire, et à tous les hommes de bien 

Il rendit les richesses qu'avaient dérobées ses prédécesseurs ; 

Il détruisit par le feu jusqu'aux fondements des cités entières. 

Et brûla les demeures des méchants qui avaient fait le mal 



80 HISTOIRE DES JUIFS. 

Au temps passé, mais la cité que Dieu aime devint 
Plus radieuse qu^une étoile, plus brillante que le soleil et la lune. 
Il la para de toutes les pompes et y éleva un sanctuaire 
Visible à tous les regards, superbe, et surmonté d'une tour. 
Les justes et les pieux purent alors contempler 
L'éternelle splendeur et la gloire éblouissante du Créateur. 
Le levant et le couchant ont célébré la magniGcence de Dieu, 
Car aucun malheur n'affligera plus la pauvre humanité. 
Il n'y aura plus ni adultère, ni amours honteuses d'adolescents, 
Ni meurtre, ni bruit de guerre; partout régnera la justice. 
Il apparaît enGn ce temps bienheureux où accomplira ces choses 
LPëeigneur qui commande au tonnerre, qui a fondé le temple su- 
perbe. 

Ainsi chantait et prophétisait la sibylle judaïque; elle rêvait la 
chute prochaine du paganisme. Au commencement de son règne, 
Adrien fut, en effet, un prince aimé des Judéens. Mais, si ceux-ci 
furent profondément heureux de posséder bientôt, comme 
ils l'espéraient, un nouveau sanctuaire, les judéo-chrétiens qui 
demeuraient en Judée suivaient avec une colère haineuse les 
progrès de cette restauration. Ils s'étaient attachés de toute la 
puissance de leurs nouvelles convictions à cette doctrine que Jé- 
sus, en sa qualité de Messie, de grand prêtre et de victime, avait 
rendu inutile le temple de Jérusalem. Ils ne furent pas les 
seuls à mettre obstacle à la reconstruction du sanctuaire, ils trou- 
vèrent des complices dans les Samaritains. Ces derniers, comme 
les judéo-chrétiens, cherchèrent à entraver par tous les moyens la 
reconstruction du temple. 

Adrien ne se montra si favorable aux Judéens que pour éviter 
à tout prix la guerre. En leur accordant ce qu'ils désiraient avec 
une ardeur passionnée, il ne désarma pas seulement ceux d'entre 
eux qui avaient déjà préparé un nouveau soulèvement, mais il 
s'en fit des alliés fidèles qui, dans sa pensée, combattraient à ses 
côtés dans le cas où les Parthes envahiraient le territoire romain. 
Les travaux de reconstruction du temple avancèrent rapidement. 
Julien et Pappos, les deux chefs que l'intervention d'Adrien 
avaient sauvés de la mort, les poussaient avec vigueur. Ils éta- 
blirent des comptoirs de change dans la Galilée et la Syrie, depuis 




PLAN DE RESTAURATION DE JÉRUSALEM. 81 

Acco jusqu'à Antioche,pour changer contre des monnaies du pays 
les monnaies étrangères que les Judéens du dehors envoyaient 
comme contribution à la restauration du sanctuaire. Il ressort de 
ce fait que les communautés juives de tous les pays participèrent 
à cette œuvre nationale. On entreprit en même temps, selon toute 
apparence, le relèvement de la ville de Jérusalem. Lorsque les 
ouvriers commencèrent à enlever les décombres qui couvraient 
l'emplacement du temple, ils mirent naturellement à découvert 
une grande quantité d'ossements humains, ce qui flt naître une 
certaine hésitation dans Tesprit des docteurs. Josua ben Hanania, 
ennemi de toutes les exagérations, leur dit : « N'avez-volft pas 
honte de déclarer impur le lieu où s'élevait jadis le sanctuaire ? » 
Ce beau rêve de rétablir à Jérusalem le centre de la religion 
ne tarda pas à s'évanouir devant la triste réalité. Dès qu'Adrien 
eut affermi son autorité et apaisé l'agitation des peuples prêts à 
se soulever, il chercha, à l'exemple de tous les princes de carac- 
tère faible, à éluder une partie de ses promesses et à revenir 
sur sa parole. On raconte que les Samaritains, irrités de voir 
le temple de Jérusalem, objet de leur éternelle haine, se relever 
de ses ruines, usèrent de tous les moyens auprès de l'empereu^r 
Adrien pour éveiller sa crainte au sujet des conséquences de cette 
restauration ; c'est ainsi que leurs ancêtres avalent déjà agi auprès 
des souverains de la Perse. Ils firent croire, paraît-il, à Adrien 
que le rétablissement du temple qu'il avait autorisé pour rattacher 
plus étroitement les Judéens à l'empire romain leur servirait, au 
contraire, de prétexte à une insurrection contre Rome. Il se peut, 
cependant, qu'Adrien et ses lieutenants en Judée aient eu cette 
crainte en dehors de toute instigation des Samaritains. Quoi qu'il 
en soit, l'empereur, qui n'osa pas revenir complètement sur ses 
promesses, essaya d'en restreindre la portée. D'après certains docu- 
ments, il aurait prescrit aux Judéens de construire la ville et le 
sanctuaire sur un nouvel emplacement, ou sur l'ancien emplace- 
ment, mais dans des dimensions moins considérables. Les Judéens, 
comprenant que l'empereur cherchait à les tromper, prirent les 
armes en grand nombre et se réunirent dans la vallée de Rimmon, 
dans la plaine de Jezréel. A la lecture de la lettre impériale, la 
foule fondit en larmes. Dès ce moment, la lutte parut imminente ; 
m. 6 



82 HISTOIRE DES JUIFS. 

OQ pouvait déjà prévoir qu'elle serait implacable. Il y avait cepen- 
dant dans le peuple des hommes perspicaces, amis de la paix, qui 
paraissent avoir eu conscience des dangers que présentait alors 
un soulèvement. Â la tête de ce parti se trouvait Josua. On le fit 
venir en toute hâte afin qu*il apaisât, par son autorité et son 
éloquence, les passions surexcitées de la foule. Josua s^adressa 
au peuple dans un langage qui agit toujours profondément sur 
l'esprit des masses; il leur raconta un apologue dont il put appli- 
quer la moralité à leur propre situation, a Un jour, dit-il, un lion 
dévora une proie; un os lui demeura dans le gosier. Saisi 
de frayeur, il promit une forte récompense à celui qui lui 
retirerait cet os. Une cigogne, au long cou, se présenta, guérit 
le lion et demanda son salaire. Le lion lui répondit en raillant : 

< Estime-toi heureuse d'avoir retiré ta tête de la gueule du 

< lion. » Nous aussi, continua Josua, nous devons remercier le 
ciel d'avoir échappé sains et saufs aux mains du Romain, et ne 
pas exiger de lui l'accomplissement de sa promesse. » Ce fut par 
ces sages paroles et par des discours analogues qu'il calma momenta- 
nément les assistants. Mais le peuple se sépara avec l'intention 
de s'insurger plus tard, et il se prépara à la révolte ave une téna* 
cité digne d*un plus heureux résultat. 

Josua était, à l'époque d'Adrien, le principal chef des Judéens, 
il parait même avoir occupé la dignité de patriarche, car Gamaliel 
mourut probablement dans les premières années du règne d'Adrien. 
On fit au Nassi des funérailles pompeuses qui attestèrent la 
haute considération dont il jouissait auprès du peuple. Josua et 
Eliézer avec leurs disciples prirent le deuil. Aquilas, le prosélyte, 
se conforma à l'antique usage observé aux obsèques des rois, et 
brûla des vêtements et des meubles d'une valeur de 70 mines (en- 
viron 600 francs). Aux reproches qu'on lui adressa sur sa prodi- 
galité, il répondit : « Gamaliel vaut mieux que cent rois qui n'ont 
rien fait pour l'humanité. » Toute cette pompe contrastait singu- 
lièrement avec la simplicité des vêtements mortuaires que Gama-» 
liel lui-même s'était fait préparer avant sa mort. En ce temps-là, 
les morts étaient habillés de vêtements précieux, et les dépenses 
qui en résultaient pesaient si lourdement sur les gens peu fortu- 
nés que souvent les parents abandonnaient le mort, sans lui ren- 



PLAN DE RESTAURATION DE JERUSALEM. 83 

dre les derniers devoirs, afln de se soustraire à des charges trop 
onéreuses. Pour remédier à d'aussi graves inconvénients, Gamaliel 
avait ordonné qu*on le revêtit après sa mort de simples habits de 
lin blanc. Depuis cette époque, les apprêts mortuaires eurent un 
caractère d'extrême simplicité, et la postérité reconnaissante adopta 
Tusage de vider une coupe de plus, en l'honneur de Gamaliel, au 
repas des funérailles. 

Gamaliel laissa plusieurs fils. L'ainé, Simon, parait avoir été 
trop jeune, à la mort de son père, pour remplir les fonctions de 
patriarche, et ce fut sans doute Josua que le Synhédrin éleva à 
cette dignité comme patriarche intérimaire. Ce docteur voulut, 
après la mort de Gamaliel, abolir plusieurs dispositions législa- 
tives que le Nassi avait établies, mais Johanan ben Nuri s'y 
opposa, et son opinion fut appuyée par la plupart des Tannaïtes. 
Deux autres docteurs considérables, Eléazar ben Azaria et Eliézer, 
paraissent également ne plus avoir vécu à l'époque d'Adrien. — 
C'est un fait presque certain que, après la mort de Gamaliel, le 
Synhédrin abandonna la ville de Jabné pour s'établir dans la haute 
Galilée, à Uscha, ville située tout près de Schefaram, d'Acco et 
de Sepphoris. Ismaël se trouvait parmi ceux qui émigrèrent à Uscha.. 
Le Synhédrin prit dans sa nouvelle résidence plusieurs mesures 
d'une haute importance morale et historique, qui furent définiti- 
vement adoptées sous le nom A' Ordonnances d' Uscha (Tekanot 
Uscha). Une de ces mesures devait empêcher les donations trop 
importantes de propriétés qu'on faisait alors aux œuvres de bien- 
faisance, donations qui étaient devenues très fréquentes à cette 
époque. Il fut détendu de distraire plus d'un cinquième de ses 
biens pour des œuvres de charité. Isèbab, qui plus tard mourut 
martyr, voulut distribuer toute sa fortune parmi les pauvres; 
Akiba s'appuya sur cette mesure pour s'y opposer. Une autre or- 
donnance d'Uscha paraît avoir eu pour but de réagir contre la 
sévérité excessive avec laquelle Gamaliel avait appliqué la peine 
d'excommunication. Il fut décidé qu'aucun membre du Synhédrin 
ne pourrait être frappé d'excommunication à moins d'avoir violé ou 
aboli la Loi tout entière, comme l'avait fait le roi Jéroboam. On voit 
par là que l'unité de la Loi était solidement établie et que des diver- 
gences d'opinions ou de doctrines ne pouvaient plus, comme jadis^ 



84 HISTOIRE DES JUIFS. 

produire de schisme dans le judaïsme. On n'était plus frappé que de 
la durelé de cette disposition qui permettait d'excommnuier des col- 
lègues et de leur interdire Taccès de Técole. Josua contribua sans 
doute pour une grande part à rétablissement de cette mesure. 

Les bons rapports entre Adrien et la nation judaïque ne subsis- 
tèrent pas pendant plus de dix ans; ils n'avaient eu, du reste, 
aucune chance de durée. L'empereur ne pouvait oublier qu'il avait 
été obligé de faire des concessions à ces Judéens méprisés, et ceux-ci 
ne pouvaient pardonner à Adrien d'avoir violé sa promesse et 
trahi leurs plus chères espérances. Cette aversion mutuelle 
se manifesta lorsque Adrien visita ou traversa la Judée. Le vani- 
teux empereur, pour acquérir le droit d'être appelé le père de la 
patrie^ et peut-être aussi par désœuvrement et sous l'impulsion 
d'une sorte d'agitation intérieure qui l'obligeait à être sans cesse 
en mouvement, avait visité presque toutes les provinces de l'im- 
mense empire romain. Il avait voulu tout voir de ses yeux, s'était 
informé de tout avec une curiosité puérile, et s'était entretenu 
avec des sages et des hommes intelligents de tous les pays. C'était 
un bel esprit qui avait la prétention de se croire profond philo- 
sophe et plus instruit en toutes choses que les autres hommes. Il 
est douteux qu* Adrien se soit rendu un compte exact des disposi- 
tions des provinces ; en tout cas, il se méprit entièrement sur les 
sentiments des Judéens. Lors de son voyage en Judée (été 130), il 
reçut les hommages obséquieux de tous ceux qui haïssaient le 
peuple autochtone, les vrais Judéens. Il vit venir au devant de 
lui, bas et rampants, pour le saluer comme un demi-dieu et même 
comme un dieu, les Romains, les Grecs abâtardis, peut-être 
aussi les Samaritains et les chrétiens. Un dialogue mimique 
qui eut lieu en sa présence entre un chrétien et Josua ben Hana- 
nia jette un certain jour sur l'attitude que les deux religions te- 
naient l'une vis à vis de l'autre. Le chrétien montra par ses mouve- 
ments que Dieu avait détourné sa face d'Israël ; Josua répondit par 
un geste que l'Éternel continuait à couvrir son peuple de son bras 
protecteur. Adrien se fit expliquer cette pantomime. L'empereur 
paraît, du reste, s'être entretenu à plusieurs reprises avec Josua; 
la tradition rapporte quelques-uns de ces entretiens, dont le sui- 
vant présente un certain caractère d'authenticité. Adrien dit un 



L'EMPEREUR ADRIEN. 80 

jour au Tannaïte : « Si tu es aussi savant que tu le prétends, dis-moi 
ce que je rêverai cette nuit. — Tu rêveras, lui répondit Josua, que 
les Perses (Parthes) te réduiront en esclavage et te forceront à 
garder de vils animaux avec un sceptre d'or. » La réponse dut 
produire une profonde impression sur le superstitieux César, qui 
redoutait vivement les Parthes et ne reculait devant aucun sacri- 
fice pour vivre en paix avec eux. 

Adrien était convaincu qu'il n*avait a craindre aucune hostilité 
de la part des Judéens, et il informa le sénat que la Judée avait 
manifesté, lors de son voyage dans ce pays, les dispositions les 
plus pacifiques. Le sénat décida de perpétuer le souvenir de cette 
heureuse communication, et il fit frapper, dans ce but, diverses 
médailles. Les unes représentaient l'empereur en toge, ayant de- 
vant lui la Judée à genoux, qu'il cherche à relever de cette humble 
posture : trois enfants (probablement la Judée, la Samarie et la 
Galilée) lui présentent des branches de palmier. Sur d'autres mé- 
dailles, on voyait la Judée etTempereur offrant ensemble des sacri- 
fices. Ainsi Adrien espérait que dans un avenir très prochain 
toute distinction de race et de religion s'évanouirait, et que la 
fusion serait complète entre les Judéens et les Romains. Pour 
aider à celte fusion, il conçut un projet d'une extravagance inouïe. 
Il voulut que la ville de Jérusalem, qu'il s'agissait alors de rebâ- 
tir, fût transformée en cité païenne. Pendant son séjour en Egypte, 
où il commit toutes sortes de folies, la profanation de la ville 
sainte fut définitivement résolue. Naturellement, les Judéens n'é- 
taient pas disposés à accepter avec résignation un acte qui devait 
faire disparaître le judaïsme comme race et comme religion. Il se 
produisit dans les esprits une dangereuse fermentation. Josua 
reprit, selon toute probabilité, sa tâche de conciliateur; il essaya, 
de ramener l'empereur à un sentiment plus juste de la situation 
et à apaiser la colère naissante des Judéens. Malgré son grand 
âge, il se rendit en Egypte auprès d'Adrien. Celui-ci resta sourd à 
tout conseil et à tout avertissement, et il accabla de railleries les 
religions judaïque, samaritaine et chrétienne, qu'il se flattait de 
connaître et qu'il déclarait proches parentes des croyances égyp- 
tiennes. Il écrivit à cette époque à son beau-frère : « Les archisyna- 
gogues, les Samaritains et les prêtres chrétiens n'adorent d'autre 



86 HISTOIRE DES JUIFS. 

divinité que Sérapis. Même le patriarche qui est venu en Égyple, — 
il voulait dire Josua, — a été contraint par les uns à adorer Sérapis, 
et par les autres à adorer le Christ. » Josua parait avoir échoué 
dans sa généreuse tentative. Il revint en Judée, où il mourut bien- 
tôt après dans un âge assez avancé; le chagrin contribua sans 
doute à hâter sa fin. On dit, a son grand éloge, qu*avec lui dispa- 
rurent la sagesse, la prudence et la modération. Après sa mort, 
la Judée fut secouée par de violentes convulsions ; elle se prépara 
à une insurrection formidable, et aucun de ses enfants ne fut 
alors assez puissant pour en arrêter l'explosion. Cette époque 
fut une des périodes les plus remarquables de l'histoire judaïque. 
Les agitateurs ne voulurent pas que le mouvement éclatât pen- 
dant le séjour d'Adrien en Egypte et en Syrie (130-131); mais dès 
ce moment on se prépara à la révolte. Les forgerons juifs, dans la 
prévision que les armes qu'ils fabriquaient pour les Romains ser- 
viraient contre les Judéens, ne firent plus que des armes de mau- 
vaise qualité et impropres à tout usage. Dans les montagnes de la 
Judée, si riches en cavernes, les conjurés établirent secrètement 
des allées souterraines et des cachettes, qui servirent, avant la 
lutte, d'arsenaux, et devinrent pendant la guerre d'excellents 
postes pour s'y embusquer et tomber à l'improviste sur l'ennemi. 
Akiba prit part à ces préparatifs avec une vaillante activité. Ce 
docteur avait été reconnu, après la mort de Josua, comme chef de 
la nation. Adrien croyait avec tant de conviction à la soumission 
absolue de la Judée qu'il ne s'aperçut de l'insurrection, qui se 
préparait presque sous ses yeux sur différents points de son em- 
pire, qu'au moment où elle sévit dans toute sa violence; l'habileté 
des Judéens avait triomphé de la vigilance des espions romains. 
Quand le mouvement éclata, tout était prêt : les armes, les voies 
de communication, les soldats et même un chef énergique dont la 
situation particulière inspirait à l'armée l'enthousiasme religieux et 
la valeur guerrière. Ce qui encouragea aussi les Judéens dans leur 
audacieuse entreprise et leur fit espérer de reconquérir leur na- 
lionalité, ce fut la chute de Césarée, ruinée quelques années 
auparavant par un tremblement de terre. Une croyance assez singu- 
lière s'était répandue parmi les Judéens au sujet de cette ville, 
qui était la capitale de la Judée, où des légions tenaient garnison, 



BARCOKEBA. 87 

OÙ résidait le gouverneur romain et qui était aussi odieuse à la 
nation judaïque que Rome même. Comme la splendeur de Césarée* 
datait de la chute de Jérusalem, les Judéens croyaient que sa 
destruction marquerait le relèvement de la ville sainte. 

Le principal héros de Tinsurrection fut BarcoXéba. Cet agita- 
teur inspira une terreur profonde à Rome, qui trembla devant lui 
comme elle avait tremblé jadis devant Brennus et Annibal. On ne 
sait absolument rien de la famille et de la jeunesse de ce person- 
nage, si vilipendé et si méconnu. Comme tous les héros de révo- 
lution, il surgit subitement comme la personnification la plus écla- 
tante des aspirations et des haines du peuple, répandit la terreur 
autour de lui et se dressa de toute sa hauteur au milieu du mou- 
vement insurrectionnel. Son véritable nom était Bar-Koziba. Ce 
nom lui venait d'une ville de Koziba, et n'était nullement un so- 
briquet déshonorant, signifiant le fils du mensonge. Ce fut Akiba 
qui l'appela Barcokeba. Plein d'enthousiasme pour ce vaillant et 
infatigable champion de Tindépendance nationale, il s'écria : 
Voici le roi Messie, et il lui appliqua le verset : « Koziba s'est 
levé radieux comme un astre {kokab) dans la maison de Jacob. » 
La valeur immense de Barcokeba affermit ce docteur dans son 
espérance de voir Torgueil de Rome brisé, Israël briller d'un nou- 
vel éclat, et le Messie régner dans son éblouissante splendeur. Il 
cita, à ce sujet, le verset du prophète Haggée (ii, 21) : « Encore 
un peu de temps, et j'ébranlerai le ciel et la terre, je renverserai 
le trône des riches et je détruirai la puissance des païens. » Mais 
tous ne partageaient pas ses rêveries religieuses. Un docteur, 
Johanan ben Torta^ lui dit : « Akiba, Therbe aura poussé de tes 
mâchoires avant que ne vienne le Messie. » Toutefois, le respect 
et l'admiration d'Akiba pour Barcokeba suffirent pour faire briller 
le chef de l'insurrection d'une auréole divine et lui assurer une 
autorité indiscutable sur tous les Judéens. 

Un auteur chrétien raconte que Barcokeba, pour tromper la 
foule, faisait semblant de cracher du feu en souffiant de sa bouche 
de l'étoupe enflammée. Mais les sources juives ne mentionnent 
rien des prétendus miracles que le roi-Messie aurait opérés ; elles 
parlent seulement de son étonnante force corporelle, et elles rap- 
portent qu'il pouvait rejeter avec les genoux les pierres que les 



88 HISTOIRE DES JUIFS. 

balistes romaines lançaient sur rarmée judaïque. Nulle part il 
n'est accusé de s*être fait passer pour Messie par ambition per- 
sonnelle, il ne poursuivait que le but glorieux de reconquérir la 
liberté de son peuple, rendre à sa race son ancienne splendeur, 
et expulser définitivement Fétranger de son pays. Dn homme 
d*une audace aussi généreuse et doué des plus hautes qualités 
militaires, aurait mérité, malgré son insuccès, d'être jugé avec plus 
d'équité. La postérité s'est laissé égarer sur son compte par les 
relations ennemies et n'a trouvé pour lui que des paroles de blâme 
et de mépris. 

Les Judéens de tous les pays accoururent en foule pour se grou- 
per autour de Barcokeba et prendre part au soulèvement, les Sa- 
maritains eux-mêmes vinrent se joindre à leurs anciens adver- 
saires, n y eut même des païens qui se rangèrent sous le drapeau 
du roi-Messie dans l'espoir d'abattre le despotisme de Rome. Une 
source judaïque évalue le nombre des insurgés à 400,000, et l'his- 
torien païen Dion Cassius à 580,000, et certes ces chiffres ne pa- 
raissent pas exagérés. Le colosse romain tout entier semblait 
être secoué par une commotion puissante et menacé d'une com- 
plète destruction. Barcokeba, confiant dans sa valeur et son 
immense armée, se crut invincible, et il proféra ces paroles 
orgueilleuses : a Seigneur, si tu ne veux pas nous secourir, abs- 
tiens-toi, du moins, de protéger nos ennemis, et nous serons sûrs 
de la victoire. » 

A un déploiement de forces aussi consiiéTsMGyTinnius Eu/us^ 
qui était alors gouverneur de la Judée, ne put opposer que 
des troupes peu nombreuses. Les légions romaines durent reculer 
devant ce Messie intrépide, qui n'avait qu'à frapper le sol du pied 
pour en faire sortir des soldats. Rufus battit en retraite, aban- 
donnant aux insurgés une forteresse après l'autre. Au bout d'une 
année (132-133), 50 places fortes et 985 villes ouvertes et villages 
étaient entre les mains des Judéens, qui eurent bientôt conquis 
sur les Romains la Judée tout entière, la Samarie et la Galilée. 

Adrien considéra d'abord ce soulèvement comme un mouvement 
sans importance. Lorsqu'il apprit les défaites répétées de ses trou- 
pes, il envoya en Judée des légions de la Phénicie, de l'Arabie 
et de rE2:ypte. Ces renforts étaient commandés par ses meilleurs 



LA GUERRE DE BARCOKEBA CONTRE LES ROMAINS. 89 

généraux, par Marcéllus, gouverneur de la Syrie, Lollius Urbir- 
cris, lieutenant de Tempereur, et Sextus Cornélius Dexter, com- 
mandant de la flotte syrienne. Ceux-ci ne furent pas plus heureux 
que Rufus. Les Judéens, flers de ce succès inespéré, crurent que 
leur triomphe était définitif et que le joug romain était brisé pour 
toujours. Ceux qui avaient rendu méconnaissable sur leur corps 
le signe de Talliance pour se soustraire à la taxe judaïque, se 
firent circoncire une seconde fois afin de ne pas être exclus du 
royaume messianique. La ville de Jérusalem était également 
retombée au pouvoir des Judéens, qui songèrent sans doute à 
relever le temple. Mais le tumulte des armes et les attaques in- 
cessantes des Romains ne leur permirent pas d'entreprendre cette 
œuvre de restauration. Pour affirmer avec éclat l'indépendance 
de la Judée, Barcokeba fit frapper des monnaies judaïques, qui 
furent appelées monnaies de Kozïba, Elles portaient comme 
légende les mots : Liberté de Jérusalem ou Liberté d'Israël; sur 
aucune d'elles n'était inscrit le nom de Barcokeba. Malgré leur 
haine profonde pour les Romains, les vainqueurs ne firent subir 
aucun mauvais traitement aux prisonniers de guerre. Seuls les 
judéo-chrétiens de la Judée furent traités avec rigueur; ils étaient 
exécrés par les Judéens, qui les considéraient comme des blasphé- 
mateurs et surtout comme des espions et des délateurs. Depuis 
qu'ils avaient refusé de prendre part à la guerre nationale, ils 
étaient devenus plus odieux encore à ceux qui luttaient avec une 
passion farouche pour leur liberté. Un auteur chrétien, très ancien, 
raconte que Barcokeba somma les chrétiens de renier Jésus et de 
se joindre aux insurgés, et que ceux qui refusèrent de se sou- 
mettre à cet ordre furent sévèrement punis. 

Lorsque l'État fut reconstitué, les autorités appliquèrent de nou- 
veau la législation judaïque et citèrent devant leur tribunal leurs 
concitoyens qui violaient ou outrageaient la loi. Les chrétiens 
restèrent libres de suivre leurs pratiques religieuses, et aucun 
historien ne rapporte qu'ils aient été obligés de reconnaître Bar- 
cokeba comme un nouveau Messie. Le nouvel État juif ne 
paraît avoir exercé aucune contrainte sur les consciences. Les 
chroniqueurs chrétiens qui ont vécu plus tard ont présenté, avec 
leur exagération habituelle, le châtiment de la flagellation infligé 



90 HISTOIRE DES JUIFS. 

à certains chrétiens comme une persécution accompagnée de tor- 
tures et d'exécutions capitales ; Thistoire ne mentionne aucun fait 
qui confirme de telles assertions. Seuls les Évangiles, qui parlent 
en termes voilés de Barcokeba et des luttes de cette époque, font 
connaître en partie Tattitude des autorités judaïques vis-à-vis des 
chrétiens. Ils semblent indiquer que la discorde régnait parmi les 
chrétiens, dont une grande partie aimait passionnément la liberté 
et dénonçait aux tribunaux juifs ceux dont le zèle pour les insur- 
gés leur paraissait trop modéré. D'après ces Évangiles, Jésus 
aurait prédit qu'il reviendrait sous sa forme corporelle pour assister 
au jugement dernier pendant cette époque orageuse qui serait une 
des plus importantes périodes de l'histoire. Cette prétendue pro- 
phétie de Jésus montre quels sentiments d'inquiétude, de malaise 
et de sombre tristesse agitaient en ce moment les esprits, a Pre- 
nez garde, aurait dit le Christ, de ne pas vous laisser égarer ; car 
plusieurs personnes viendront sous mon nom, se présenteront 
comme le Messie et tromperont la foule. Si vous entendez des 
cris de guerre et le cliquetis des armes, ne vous effrayez point, 
il faut que ces événements arrivent. Mais cela ne sera pas la 
fin. Une nation se révoltera contre l'autre et un royaume se sou- 
lèvera contre l'autre. Il y aura des tremblements de terre, des 
temps de disette et de terreur. C'est le commencement des souf- 
frances. Soyez sur vos gardes, vous serez dénoncés aux tribunaux 
(Synhédrin) et aux écoles (Synagogues), et vous serez flagellés. — 
Un frère trahira son frère, un père son fils, les enfants se révolte- 
ront contre leurs parents. Vous serez haïs de tous à cause de mon 
nom; bienheureux ceux qui auront confiance en moi jusqu'à la 
fin. » Telles étaient les consolations qu'un docteur de l'Église 
adressa aux chrétiens de la Judée. — Il semble qu'à l'époque de 
Barcokeba, le Synhédrin ait pris une mesure pour arrêter le dé- 
veloppement de cette doctrine, si répandue alors parmi les judéo- 
chrétiens, que Jésus était un dieu, et pour imposer un signe per- 
mettant de distinguer les chrétiens de ceux qui appartenaient au 
parti national juif. L'usage s'était établi depuis plusieurs siècles 
de ne pas prononcer le tétragramme lahveh tel qu'il est écrit dans 
la Bible, mais de le remplacer par le mot Adonaï (seigneur). Comme 
les chrétiens s'étaient habitués peu à peu à appeler Jésus du nom 



LA GUERRE DE BARCOKEBA CONTRE LES ROMAINS. 91 

de Seigneur, le Synhédrin ordonna de prononcer de nouveau le 
tétragramme comme dans les temps les plus anciens, et de Tinter- 
caler dans la formule de salut qu'on s'adressait en s'abordant. 

Le nouvel État réorganisé par Barcokeba avait déjà près de deux 
années d'existence (été 132-134). Adrien suivait avec anxiété les 
progrès de la révolution en Judée, et il craignait qu'elle n'eût des 
effets désastreux pour l'empire romain. Tous les renforts qu'il 
avait envoyés contre elle avaient été battus, ses meilleurs géné- 
raux avaient perdu leur gloire sur les champs de bataille de la 
Judée. Il dut rappeler de la Bretagne, qui s'était également ré- 
voltée contre Rome, le plus habile général de son époque pour 
l'envoyer contre les Judéens. Jules Sévère lui parut être le seul 
guerrier qui pût se mesurer avec Barcokeba- En arrivant sur le 
théâtre de la guerre, Sévère trouva les Judéens établis dans des 
positions si habilement choisies et si fortes qu'il n'osa pas leur 
livrer immédiatement bataille. Pendant toute cette guerre, les 
Judéens s'appuyèrent surtout contre le pays qui s'étendait le long 
de la Méditerranée et dont la ville de Betar occupait le centre. Le 
circuit de cette place forte devait être immense, si l'on songe à la 
population considérable qui y était enfermée pendant le dernier 
acte de ce drame terrible. On raconte que Betar avait déjà une 
certaine importance même avant la destruction du temple. 

En dehors de Betar, Barcokeba avait encore mis plusieurs autres 
points en état de défense, et il en avait, probablement confié la 
garde à des gouverneurs spéciaux. Au nord, près de la haute Ga- 
lilée, à l'entrée de la grande plaine de Jezréel (Esdrelome), se 
dressaient trois forteresses qui formaient presque un triangle 
depuis la Méditerranée jusqu'au lac de Tibériade. A l'ouest, tout 
près d'Acco, se trouvait Kdbul, ou Chaïmlon; à trois milles de là, 
au sud-est, s'élevait la forteresse de Sichin, et à la même distance, 
du côté de l'est, près de Tibériade, était Magdala, Ces trois villes, 
Kabul, Sichin et Magdala, étaient très peuplées et elles formaient 
des postes avancés qui devaient empêcher les Romains d'envahir 
la Judée par la Syrie et la haute Galilée. Une autre place que Bar- 
cokeba avait mise en état de défense fut la ville de Tur-Simon, 
ainsi nommée de Simon l'Hasmonéen. 

Jules Sévère jugea d'un coup d'œil la situation. Après s'être 



92 HISTOIRE DES JUIFS. 

rendu compte des formidables travaux de relranchements, des 
excellentes positions des Judéens et du nombre considérable de 
soldats dont le fanatisme décuplait Fardeur guerrière et la vaillance, 
il recooaut qu*il lui serait impossible de remporter une victoire 
dans ces conditions, et il évita de livrer une bataille décisive. 
Comme Tavalt fait Vespasien, il traîna la guerre en longueur par 
des marches et des contremarches. Il comptait surtout sur le 
manque de vivres qui devait forcément se produire dans un petit 
pays fermé de toutes parts, où la charrue avait partout été dé- 
laissée pour répée. Il se borna donc à couper les vivres aux Judéens, 
à attaquer un par un les différents corps ennemis et à les écraser 
peu à peu avec sa cavalerie. Cette tactique lui réussit à merveille. 
Pour frapper les Judéens de terreur, il faisait mettre tous les pri- 
sonniers à mort. Les péripéties de cette lutte sont certainement 
aussi mémorables et présentent un intérêt aussi puissant que la 
guerre des zélateurs ; mais il n'existe aucun document qui ait 
conservé aux générations futures un récit détaillé de ce duel 
à mort entre Rome et la Judée. Les faits d*armes des chefe des 
zélateurs, Bar-Giora et Jean de Giscala, ont été racontés, il est vrai, 
par un ennemi implacable du parti zélote, mais ils sont parvenus 
à la postérité, tandis que la lutte suprême de la nation judaïque 
et la gloire militaire du dernier héros de la Judée n'ont pas trouvé 
un seul historien. Même les relations de la guerre judaïque sous 
Adrien, que Torateur romain Antonius Julianus et le Grec Ariston 
de Pella écrivirent dans Tintérêt des Romains, ont disparu; il 
n'en reste plus aucun fragment important. On ne connaît de cette 
guerre que quelques faits très rares qui sont tous un écla- 
tant témoignage de la vaillance des Judéens et de leur ardent 
patriotisme. 

Dans leur plan d'invasion, les Romains, tenant compte, sans 
aucun doute, de la situation géographique de la Judée, péné- 
trèrent dans ce pays par le nord, du côté de la Syrie et de la Phé- 
nicie, où ils se heurtèrent, probablement, dès le début de la cam- 
pagne contre les trois forteresses Kabul, Sichin et Magdala. Les 
sources judaïques racontent la chute de ces villes d'après des dé- 
positions de témoins oculaires, et indiquent les motifs qui amenè- 
rent ces diverses catastrophes. Kabul succomba par suite des 




LA FORTERESSE DE BETAR. 93 

divisions intestines qui y éclatèrent; Sichin tomba par la magie, 
et par là il faut probablement entendre une attaque imprévue, et 
Magdala, le lieu de naissance de la célèbre pécheresse Marie- 
Madeleine, par la débauche. La chute de ces trois places fortes, 
qui formaient la ligne de défense de la frontière judaïque, marqua 
la fm prochaine de la guerre ; c'est ainsi que, pendant la première 
révolution des Judéens, la prise des forteresses de Jotapata et de 
Gadara avait été le prélude de la conquête de la Judée par Rome. 
Dn deuxième point où la lutte paraît avoir été très vive fut la 
plaine de Rimmon, qui avait été le berceau de l'insurrection. Les 
légions romaines durent passer par cette plaine pour pénétrer 
dans le cœur du pays, et ils y livrèrent une bataille sanglante dont 
la légende a exagéré, selon son habitude, Timportance et les 
funestes effets. De Rimmon, Tarmée romaine marcha probable- 
ment sur les villes de la montagne royale. D'après une tradition, 
100,000 Romains auraient pénétré, Tépée au clair, dans la forteresse 
de Tur-Simon et y auraient commis un carnage épouvantable 
pendant trois jours et trois nuits. Toutes les cinquante places fortes 
qui avaient été entre les mains des Judéens étaient tombées sous 
les coups du bélier romain. Les généraux envoyés par Adrien 
contre les insurgés avaient livré, d'après les uns, cinquante-deux, 
et d'après les autres, cinquante-quatre batailles. Le cercle de fer 
dont l'armée romaine enveloppait Betar se rétrécit de plus en 
plus autour de celte forteresse, dans laquelle Barcokeba s'était 
jeté avec l'élite de ses troupes et où s'étaient réfugiés les fuyards 
de toute la Judée. La lutte présenta en ce moment un intérêt pal- 
pitant ; les deux plus grands généraux de leur temps, Barcokeba 
et Jules Sévère, se trouvèrent l'un en face de l'autre, et des 
coups qu'ils allaient se porter dépendaient les destinées d'un peu- 
ple tout entier. L'histoire n'a pas encore fait ressortir avec une 
vigueur suffisante la grandeur de ce spectacle, où l'on voyait une 
nation soutenue par la passion religieuse, l'amour de l'indépen- 
dance et la haine de race, lutter avec l'énergie du désespoir contre 
des légions fortement disciplinées et des conquérants cruels et 
rapaces. 

Les Judéens enfermés dans Betar durent être excessivement 
nombreux, car la tradition multiplie les hyperboles à ce sujet afln 



M HISTOIRE DES JUIFS. 

de bien indiquer qae la population de cette iorieresse était parti- 
culièrement considérable. Elle rapporte, entre antres, qu'il y avait 
à Betar plusieurs centaines d'écoles qui contenaient des élèves en 
si grande quantité que ceux-ci se vantaient de pouvoir exterminer 
Tennemi avec leurs tuyaux de plume. 

Le siège de Betar dura près d'un an et fut Tacte final de cette 
guerre, qui s'était prolongée pendant trois ans et demi. On ne sait 
absolument rien sur les incidents de ce siège et les causes qui 
amenèrent la chute de la forteresse. Ce qui est certain, c'est que 
le manque de vivres et d'eau potable contribua à précipiter le 
dénouement. Dn document judaïque rapporte que « le fleuve 
lorédél'Aaçalman refusa traitreusemenl ses eaux pendant la 
guerre, » ce qui veut dire que les chaleurs de Tété l'avaient mis à 
sec. Une relation samaritaine fort obscure raconte que l'envoi des 
vivres amenés dans Betar, pendant le siège, par une voie secrète 
fut subitement arrêté. Il parait hors de doute que cette ville si 
vaillamment défendue tomba par suite d'une trahison des» Sama- 
ritains. Voici ce qu'on se racontait à ce sujet parmi les Judéens. 
Éléazar, de Modin, revêtu d'un cilice et couvert de cendres, 
priait et jeûnait pour que la ville de Betar ne fût pas prise ; sa 
piété inspirait aux assiégés la confiance, cette âme de la guerre, 
et les encourageait à la résistance. Adrien (ou son général), dé- 
couragé de cette lutte opiniâtre, se disposait à lever le siège, lors- 
qu'un Samaritain lui promit de lui faire prendre la ville en rendant 
suspect aux yeux des Judéens le pieux Eléazar, qui était comme 
le génie tutéiaire de la cité, a Tant que cette poule piaillera dans 
les cendres, ajouta-t-il, Betar sera imprenable. » Là-dessus, ce 
Samaritain pénétra dans la ville par une allée souterraine, s'ap- 
procha d'Éléazar pendant qu'il était en prières et lui murmura 
mystérieusement quelques mots à l'oreille. Cette action parut sus- 
pecte aux assistants, qui arrêtèrent le Samaritain et le conduisi- 
rent devant Barcokeba. Interrogé sur ses intentions, il répondit 
par les pleurnicheries habituelles aux espions : « Si je t'avoue la 
vérité, dit-il, je serai tué par mon maître, et si je te la dissimule, 
je mourrai par toi ; mais j'aime mieux être tue que trahir mon 
maître, i» Barcokeba soupçonna Éléazar d'avoir des intelligences 
avec l'ennemi; il cita le docteur devant lui et Tinvita à lui faire 



LA FORTERESSE DE BETAR. 95 

coaDaitre le sujet de son entretien avec le Samaritain. Élcazar, 
qui avait à peine remarqué, dans son profond recueillement, la pré- 
sence du Samaritain, répondit qu'il ne savait absolument rien. 
Barcokeba, croyant que cette prétendue ignorance n'était qu'une 
habile dissimulation, se mit dans une telle colère qu*il poussa vio- 
lemment Éiéazar du pied. Éléazar tomba mort. Une voix retentit 
alors et dit : ir Tu as paralysé le bras d'Israël et aveuglé ses yeux, 
aussi ton bras sera sans force et ton œil sans lumière. » Peu de 
temps après, Betar succomba. Une autre légende raconte qu'Adrien 
ayant perdu tout espoir de s*emparer de Betar voulut s'éloigner 
de cette ville. Mais deux frères samaritains, Manassé ei Ephraïm^ 
retenus prisonniers chez les Judéens pour une escapade, lancèrent 
dans le camp romain une lettre enveloppée dans de l'argile par 
laquelle ils faisaient savoir à l'empereur qu'il suffisait de faire garder 
les issues de deux souterrains, par lesquels les assiégés recevaient 
des vivres du dehors pour prendre la ville par la famine. Adrien 
suivit c» conseil et il s'empara de Betar un jour de sabbat. Il sem- 
ble ressortir de ces récits légendaires que, grâce aux indications 
d'un traître, les assiégeants purent s'introduire dans la forteresse 
par des voies souterraines. Les vainqueurs accomplirent dans 
Betar d'horribles massacres. On raconte que les chevaux avaient 
du sang jusqu'aux naseaux, et qu'un fleuve de sang s'étendit de- 
puis la ville jusqu'à la mer, distante de 4 milles, et fut assez puis- 
sant pour charrier de grandes roches. Trois cents crânes d'enfant 
furent trouvés brisés contre un rocher, et de toute la jeunesse de 
Betar le seul flls du patriarche Gamaliel échappa à la mort. Le 
chifi're des victimes qui seraient tombées pendant la guerre de 
Barcokeba est tellement élevé qu'il est à peine possible de croire 
qu'il soit exact, et cependant il est unanimement confirmé par les 
historiens juifs et grecs. Dion Cassius raconte qu'outre ceux qui 
moururent de faim ou furent brûlés dans des incendies, plus 
d'un demi-million de Judéens périrent. La tradition judaïque rap- 
porte que l'ennemi entassa les cadavres par rangées et les 
abandonna sans leur donner la sépulture. Les Romains n'avouè- 
rent pas leurs pertes, qui furent très importantes. Adrien 
se réjouit prol'ondément de ce succès inespéré, mais en trans- 
mettant la nouvelle au Sénat, il n'osa pas ajouter la formule 



96 HISTOIRE DES JUIFS. 

habituelle : Moi et Varmée nous nous portons bien. Le Sénat ne 
lui accorda pas les honneurs du triomphe pour la guerre judaïque, 
parce qu*ii s'était tenu éloigné du champ de bataille ; ces honneurs 
furent décernés à Jules Sévère. Adrien se borna à faire frapper 
une médaille commémorative, qui fut distribuée aux soldats comme 
témoignage de reconnaissance pour les services qu'ils avaient ren- 
dus pendant cette campagne. Cette médaille portait comme légende : 
Exercitus judaicus « Honneur aux vainqueurs des Judéens. » 
Suivant une tradition, Betar tomba le 9 du mois d'ab (135) ; c*est 
également le 9 ab que le temple avait été dévoré deux fois par les 
flammes. On ne sait rien de la fin de Barcokeba, ce vaillant héros 
de rinsurrection judaïque. Un document, qui n'est pas entièrement 
digne de foi, raconte qu'un soldat rapporta la tête de Barcokeba 
au général romain et se vanta de l'avoir tué. Mais, plus tard, on 
retrouva son corps enveloppé dans les plis tortueux d'un énorme 
serpent, ce qui fit dire aux vainqueurs : a Un être divin a tué Bar- 
cokeba, les hommes n'auraient jamais rien pu contre lui. » Le 
dernier héros des Judéens a, du moins, échappé à la honte d*ètre 
enchaîné au char de triomphe du vainqueur et d'être exposé, 
comme ses prédécesseurs Jean de Giscala et Simon Bar-Giora, 
à la curiosité et aux railleries de la foule. 



CHAPITRE IV 



SUITES DE LA GUERRE DE BARCOKEBA 

(135-170) 

Au lendemain do la désastreuse guerre de Barcokeba, la Pales- 
tine offrait le plus douloureux spectacle. Un nombre immense de 
Judéens avaient péri, des milliers de prisonniers juifs étaient 
vendus à vil prix comme esclaves sur les marchés de Hebron et 
de Gaza, d'autres étaient envoyés en Egypte, où ils mouraient de 
faim et de misère. Les Judéens qui restaient encore dans leur 



RUFUS EN JUDEE. 97 

patrie se cachaient dans des cavernes pour échapper à la fureur 
des soldats romains, ou bien ils erraient au hasard dans la cam- 
pagne, se nourrissant des cadavres étendus sans sépulture dans 
les champs. La nation juive gisait encore une fois sanglante et 
mutilée aux pieds d'un vainqueur sans pitié. Ce soulèvement fut 
son suprême effort pour reconquérir son indépendance. Mais, 
malgré les ravages efi'rayants que la guerre avait causés en Pales- 
tine, Adrien pensa que les.Judéens n'étaient pas encore sufftsam- 
ment affaiblis et qu'ils continuaient à rester une menace pour 
Rome. Il conçut un projet qui devait les réduire à une impuissance 
absolue. Ce projet consistait à anéantir la religion juive et à arra- 
cher du cœur des Judéens le souvenir de leurs aïeux et de leur 
culte. Ce fut Rufus qu'Adrien chargea d'exécuter ce plan. Ce gé- 
néral, qui avait été battu sur les champs de bataille de la Judée, 
était maintenant appelé à déployer son courage et sa vaillance 
contre de malheureux vaincus, faibles, désarmés, brisés par la 
plus effroyable catastrophe. Les armes dont il se servait dans 
cette lutte étaient les vexations, les persécutions et l'espionnage. 
Le capitaine qui avait étouffé la rébellion de Barcokeba, Sévère, 
était retourné en Bretagne. Rirfus Tit passer la charrue autour de 
la ville de Jérusalem et sur l'emplacement du temple, où restaient 
sans doute encore quelques traces des nouvelles constructions que 
les Judéens avaient commencé à élever. Ce fait eut lieu le 9 du 
mois A'db, date qui rappelle aux Juifs tant de souvenirs doulou- 
reux, peut-être une année après la prise de Bétar (136). A la 
place de l'ancienne Jérusalem, probablement un peu plus au nord, 
à l'endroit où se trouvaient les faubourgs, s'éleva une ville nou- 
velle. Adrien y établit des vétérans, des Phéniciens et des Syriens. 
Elle était construite sur le modèle des cités grecques, pourvue de 
deux places de marché, d'un théâtre et d'autres édifices publics, 
et divisée en sept quartiers. Adrien put enfin réaliser son pian de 
transformer la ville sainte en une cité païenne ; il fit placer sa 
statue sur la montagne de Sion, et il y construisit un temple en 
l'honneur de Jupiter Capitolin, le dieu protecteur de Rome; des 
statues d'autres divinités romaines, grecques et phéniciennes 
ornaient ou plutôt souillaient les rues de Jérusalem. Même le nom 
si ancien et si vénéré de Jérusalem devait disparaître ; il fut rem- 
m, 7 



98 HISTOIRE DES JUIFS. 

placé par celui SJElia Capitolina^ du nom de l'empereur iElius 
Adriea et de Jupiter Capitolin. Dans tous les actes publics, Jéru- 
salem s*appelait désormais i£lia, et l'ancien nom tomba dans un 
tel oubli qu'un siècle plus tard un gouverneur de la Palestine 
demanda à un prélat qui s'intitulait évéque de Jérusalem où 
cette ville était située. A la porte du Sud, d'où Ton se rendait à 
Bethléhem, on sculpta en demi-bosse une tète de porc, ce qui fut 
particulièrement pénible pour les Judéens. 11 était interdit à ces 
derniers, sous peine de mort, de pénétrer dans Tenceinte de la 
ville. Sur le mont Gfarizim, où se trouvait autrefois le sanctuaire 
des Samaritains, Adrien fit ériger un temple en Thonneur de Ju- 
piter. Un autre temple fut élevé à Vénus sur la place de Golgotha, 
devant Jérusalem, et, dans une caverne de Bethléhem, on rendit les 
honneurs divins à une image d* Adonis. Adrien suivit la politique 
néfaste d'Antiochus Épiphane, qui profana tout ce que les Ju- 
déens vénéraient comme sacré, il dirigea contre eux des persécu- 
tions sanglantes pour les contraindre à embrasser le paganisme. Il fit 
publier un décret en Palestine qui défendait, sous les peines les 
plus sévères, la circoncision, l'observation du sabbat et Tétude de 
la Loi. Ce ne fut que sur un seul pdint qu* Adrien s'écarta du sys- 
tème de persécution du roi de Syrie, il n'obligea pas les Juifs à 
adorer les divinités romaines. Mais il appliqua ses proscriptions à 
tous leurs usages, il interdit même des actes qui, en réalité, 
n'avaient aucun caractère religieux, tels que l'acte de délivrer 
une lettre de divorce, de marier le mercredi, et autres faits de ce 
genre. Cette période malheureuse, qui s'étend depuis la chute de 
Bétar jusqu'à la mort d'Adrien, fut surnommée l'époque de ïop- 
pression religieuse^ du danger ou de la persécution. 

Toutes ces lois, appliquées avec une implacable rigueur, attei- 
gnirent durement les Judéens. Les personnes pieuses étaient très 
perplexes dans cette situation critique, elles ne savaient pas si 
elles devaient continuer à observer toutes les pratiques, même au 
péril de la vie, ou s'il était, au contraire, de leur devoir de ména- 
ger une existence qui pourrait être utile au judaïsme, déjà si 
aflaibli, et de se soumettre à la douloureuse nécessité de transgres- 
ser les lois religieuses. Il n'existait à cette époque aucun Collège 
légalement constitué qui fût en droit de se prononcer dans cette 



PERSÉCUTIONS DIRIGÉES CONTRE LE JUDAÏSME. 99 

question. Ceux des docteurs qui avaient survécu à la guerre de 
Barcokeba se réunirent dans un grenier, à Lydda, pour délibérer 
sur celte grave affaire. Parmi les membres de cette réunion, on 
nomme Akiba, Tarphon et José le Galiléen; il s'y trouvait sans 
doute aussi Ismaël, ce docteur si conciliant et si modéré, dont le 
caractère ressemblait beaucoup à celui de Josua. 11 était facile de 
prévoir qu'entre des docteurs d'esprit si divers il se produirait des 
divergences d'opinion dans une question d'une telle gravité. 

Les rigoristes paraissent avoir déclaré qu'en temps de persécu- 
tion religieuse, tout juif est tenu de subir le martyre plutôt que de 
trangresser la moindre prescription. Ismaël émit une opinion dia- 
métralement opposée. D'après lui, il serait permis de transgresser 
toutes les lois pour échapper à la mort, parce qu'il est dit dans 
la Tora que les prescriptions sont destinées à assurer la vie à 
ceux qui les observent et non pas à les faire périr. Ce docteur 
était d'avis de se soumettre momentanément à la législation 
oppressive des Romains. La réunion s'arrêta à un moyen terme, 
elle établit une différence entre les lois fondamentales du judaïsme 
et les ordonnances de moindre importance, et elle décida que, si 
l'on y était contraint sous peine de mort, on pouvait enfreindre 
en secret toutes les prescriptions religieuses, à l'exception 
des trois suivantes : la défense d'adorer des idoles, de contracter 
une union prohibée et de commettre un homicide. Cette décision, 
qui montre dans quelle situation difficile se trouvaient alors 
les juifs, semble avoir contenu une clause secrète qui permettait, 
en cas de nécessité, de transgresser en apparence ou de détourner 
les lois, mais qui prescrivait de les observer en toute autre cir- 
constance aussi rigoureusement que possible. Mais tous ne se 
conformaient pas aux mesures prises par les docteurs. Il y en 
avait beaucoup, il est vrai, qui faisaient semblant, devant les 
délateurs romains, de transgresser les prescriptions religieur 
ses. La nécessité les rendait inventifs, et Ton est profondément 
touché des mille subterfuges qu'ils employaient pour échap- 
per à la mort sans trahir leur foi. La lecture de la Tora se faisait 
sur les toits, loin des regards inquisiteurs des espions. Akiba lui- 
même, remarquant un jour qu'il était surveillé par un Romain, fit 
signe à ses disciples, qui l'entouraient, de réciter la prière (lu 



100 HISTOIRE DES JUIFS. 

Scherna a voix basse. L'observance de la moindre pratique était 
très sévèrement punie; un certain ^r^^â:;^, surpris au moment 
où il examinait les mezouzot aux portes, dut payer une amende 
de mille denars; un homme, du nom A'Élisa^ qui appartenait 
probablement aux débris qui restaient encore de Tassociation des 
Esséniens, fut condamné à avoir le crâne fracassé, parce qu'il avait 
mis des phylactères [TephiUn), Il était même dangereux de porter 
le costume national juif. Aussi deux disciples de Josua se per- 
mirent-ils de s'habiller à la façon des gens du pays, et ils répli- 
quèrent à ceux qui leur en firent un reproche : « La désobéis- 
sance aux ordres impériaux équivaut à un suicide. » 

Ismaël décrit en termes d'une rare vigueur cette époque 
funeste où les Judéens étaient sans cesse menacés des tortures 
et de la mort. » Depuis que l'impie Rome nous courbe sous 
une législation inique et nous interdit de pratiquer notre reli- 
gion et surtout de circoncire nos enfants, il serait de notre 
devoir de nous abstenir du mariage et d'éviter d'avoir des enfants; 
mais en agissant ainsi, nous ferions disparaître la race d'Abraham. 
Il vaut mieux transgresser momentanément les lois religieuses 
qu'introduire dans le culte de nouvelles aggravations auxquelles 
le peuple ne pourrait absolument pas se soumettre. » Néanmoins, 
il s'en rencontrait beaucoup qui considéraient comme une lâcheté 
coupable de recourir à la ruse pour observer les pratiques, et 
qui sacrifiaient joyeusement leur vie à l'accomplissement de leurs 
devoirs religieux. Un récit de cette époque montre, sous une forme 
dramatique, l'inflexible rigueur des Romains pour les Judéens cou- 
pables d'observer leur religion. « Pourquoi es-tu condamné à la 
flagellation? — Parce que j'ai eu en mains un lulab à la fête des 
cabanes. — Pourquoi veut-on te crucifier? — J'ai mangé du pain 
azyme pendant Pâque. — Et toi, pour quelle raison dois-tu mourir 
par le feu, et toi par le glaive? — Parce que nous avons étudié la 
Loi et fait circoncire nos enfants. » On ne se contentait pas tou- 
jours de tuer simplement les accusés, on leur infligeait les plus 
atroces tortures. Les tribunaux romains avec leurs épouvantables 
châtiments furent les dignes précurseurs de l'Inquisition ; ils inven- 
taient des supplices que la cruauté la plus raffinée aurait de la 
peine à imaginer. On plaçait des boulets rouges sous l'aisselle des 



DÉFENSE D'ÉTUDIER LA LOI. 101 

condamnés, on leur enfonçait des roseaux pointus sous les ongles, 
on enveloppait de laine mouillée la poitrine de ceux qui devaient 
monter sur le bûcher, pour prolonger leur supplice; en un mot, on 
infligeait à ces malheureux des traitements féroces dont le seul 
souvenir fait aujourd'hui encore tressaillir d'horreur. 

Malgré ces odieuses persécutions, les Judéens essayaient sou- 
vent de tromper la surveillance vigilante des autorités romaines, 
et ils y seraient parvenus assez facilement, si leurs moindres 
gestes n'avaient pas été épiés par des délateurs juifs. Ces misé- 
rables appartenaient, les uns, à cette classe abjecte d'hommes 
sans foi ni loi qui commettent pour de l'argent les plus horribles 
forfaits, les autres, à la communauté des judéo-chrétiens, qui vou- 
laient montrer par là aux Romains qu'il n'y avait rien de commun 
entre eux et les juifs, d'autres, enfin, à une secte qui travaillait 
avec acharnement à la destruction et à Tanéantissement de la 
religion juive. Un des plus implacables parmi ces derniers était 
Ahèr, Ce fut surtout lui qui apprit aux autorités romaines à recon- 
naître les actes que les Judéens considéraient comme religieux. 
Les espions étaient ainsi initiés à toutes les pratiques juives et 
flairaient de loin l'accomplissement d'une cérémonie interdite. Le 
bruit d'un moulin à bras leur annonçait la préparation de la 
poudre nécessaire à la guérison d^un enfant nouvellement cir- 
concis, les illuminations leur indiquaient la célébration d'un ma- 
riage, et ils se guidaient d'après ces indices pour surprendre les 
Judéens et les dénoncer aux tribunaux. 

Adrien et ses lieutenants faisaient surveiller et punissaient avec 
une sévérité particulièrement rigoureuse les réunions des docteurs 
et l'ordination des disciples. Ils avaient sans doute été informés 
que ces deux faits suffiraient pour maintenir intacte la doctrine 
juive et soutenir le courage des Judéens. Il était certain que si les 
Romains parvenaient à arrêter l'enseignement de la Loi, à rompre 
la chaîne des traditions et à empêcher la préparation et la forma- 
tion de nouveaux docteurs, le judaïsme serait atteint dans sa 
force vitale et dans son existence. Aussi menaçaient-ils les docteurs 
qui tiendraient des écoles ou accorderaient l'ordination à leurs 
élèves de leur appliquer, avant de les faire mourir, les plus épou- 
vantables supplices, et de rendre les communautés elles-mêmes 



102 HISTOIRE DES JUIFS. 

responsables de leur crime. La ville où auraîl lieu une ordination 
devait être détruite avec ses environs. Ce fut probablement Ahèr 
qui fit diriger la persécution contre Tétude de la Loi. On raconte 
de lui qu*il livra des docteurs à la mort et éloigna par la terreur 
des disciples des écoles. 

José ben Kisma, entre autres, conseillait la prudence ; 11 répé- 
tait souvent que la patience et la soumission feraient plus que la 
violence et la lutte, n rencontra un jour Hanania den Teradian, 
un rouleau de la Loi sur les genoux, et occupé à enseigner au mi- 
lieu d'un groupe de disciples : « Mon frère, lui dit José, ne vois-tu 
donc pas que le ciel lui-même favorise les Romains? Ils ont 
détruit le temple, fait périr des justes, exterminé des hommes 
pieux, et cependant ils existent encore! Pourquoi t*exposes-tu à 
enseigner la Loi malgré Tinterdiction de nos ennemis? Je ne 
serais pas surpris de le voir condamner au feu, toi et le livre 
saint. » La modération de José lui valut les faveurs du gouverneur 
de la Judée , et, lorsqu'il mourut, les plus hauts personnages 
accompagnèrent son convoi. Mais la plupart des Tannaites ne 
partageaient pas les sentiments de José, ils décidèrent qu'ils con- 
tinueraient à former des disciples au risque de périr. Us esti- 
maient que rétude de la Loi était chose plus importante que 
l'accomplissement des pratiques, et cette opinion parait avoir été 
sanctionnée et érigée en loi par les docteurs réunis à Lydda. Ces 
derniers s'étaient, en effet, soumis dans certains cas aux ordres 
des Romains et avaient traugressé quelques prescriptions^ mais 
ils étaient tous prêts à mourir plutôt que de fermer les écoles. 

Un récit très ancien rapporte que dix docteurs subirent le 
martyre parce qu'ils s'étaient occupés de Tétude de la Loi; 
rhisloire ne donne que le nom de sept de ces martyrs. On 
exécuta en premier lieu Ismaël, descendant du grand prêtre 
Elisa et créateur des treize règles d'interprétation, et, avec lui, 
un docteur appelé Simon. Les deux condamnés se consolèrent 
l'un l'autre au moment d'aller au supplice et s'affermirent mu- 
tuellement dans leur croyance à la justice divine. Akiba pro- 
nonça une oraison funèbre en mémoire de ces deux héros de 
la foi, et il termina son discours par cet avertissement qu'il 
adressa à ses disciples : w Préparez-vous à mourir, une époque 




LES DIX MARTYRS. 103 

néfaste s*ouvre pour Israël. » Sa lugubre prédiction se réalisa 
malheureusement très vite, et bientôt il fut arrêté lui-même, 
accusé d'avoir enseigné la Tora, et jeté en prison. C'est en vain 
que Pappos ben Juda^ un de ceux qui prêchaient sans cesse la 
modération et la prudence, avertit Âkiba que des espions surveil* 
laient ses moindres démarches et il l'engagea à ne plus réunir ses 
disciples autour de lui; Akiba refusa de tenir compte de ses 
conseils. Le hasard voulut qu'ils se rencontrassent en prison. 
Pappos déplora amèrement qu'il eût été condamné pour une raison 
frivole et mondaine et qu'il fût privé de mourir pour une sainte 
cause. 

Rufus, gouverneur et juge criminel de la province, reconnut 
dans Akiba le chef et le conseiller des Judéens, et il le traita avec 
la plus grande rigueur. Après l'avoir tenu enfermé longtemps 
dans un cachot, il le livra entre les mains du bourreau. iMais il ne 
lui suffit pas de faire mourir le docteur juif, il lui fit infliger 
auparavant les plus atroces tortures. L'exécuteur lui arracha la 
peau avec des crochets de fer. Le sublime martyr, gardant le sourire 
sur les lèvres malgré son horrible supplice, récita lentement la 
prière du Schéma. Rufus, étonné de cette merveilleuse énergie, 
demanda à Akiba s'il possédait un charme pour dominer à ce 
point la souffrance. « Je ne suis pas magicien, répondit Akiba, 
mais je suis profondément heureux que tu m'aies offert l'occasion 
de mourir pour mon Dieu. » Il exhala son âme avec ces mots, 
qui sont la base du judaïsme : Dieu est un. La mort d'Akiba^ 
admirable comme sa vie, laissa un vide immense; les Judéens 
en ressentirent une amère douleur. « Avec lui, dirent-ils, a 
disparu l'appui de la Loi et se sont taries les sources de la 
sagesse. » 

Après Akiba, on exécuta Hanania ien Teradion, celui-là 
même auquel José ben Kisma avait conseillé de fermer son école. 
On lui demanda pourquoi il avait enfreint l'ordre impériaL 
« Parce que Dieu me l'a ordonné, » répondit-il. Il fut enveloppé 
dans un rouleau de la Loi et brûlé sur un bûcher de saules encore 
verts. Pour faire durer son supplice plus longtemps, on lui plaça 
de la laine mouillée sur le cœur. Sa femme, à ce que l'on croit; 
fut également condamnée à mort, et sa fille fut emmenée à Rome et 



104 HISTOIRE DES JUIFS. 

déshonorée. Juda ben Baba ferme la liste de ces martyrs. Ses 
contemporains professaient pour lui un tel respect qu'ils le consi- 
dérèrent au moment de sa mort comme pur de tout péché. Crai- 
gnant que, par suite de Texécution des principaux savants, la 
tradition ne disparût en Israël dans le cas où les disciples qui sur- 
vivaient ne seraient pasordonnés, Juda résolut de donner rordination 
aux sept élèves survivants d*Âkiba. D se rendit pour cet objet 
dans une vallée située entre les villes d'Dscha et de Schefaram, en 
Galilée, imposa ses mains sur la tète des jeunes gens et leur con- 
fera ainsi le titre de docteur et Adjuge. Des soldats romains, que 
des délateurs avaient probablement mis sur leurs traces, les sur- 
prirent dans Taccomplissement de cette cérémonie. Juda eut à 
peine le temps d'engager ses jeunes collègues à prendre la fuite; 
ils s*y refusèrent d*abord et ne s*y décidèrent que sur ses instances 
réitérées. Lui-même attendit tranquillement l'arrivée de la petite 
troupe et s'offrit aux coups des soldats. Son corps fut criblé de 
coups de lance. La terreur que Rufus inspirait aux Judéens était 
telle qu'aucun docteur n'eut le courage de prononcer l'éloge 
funèbre de Juda. — Ainsi finit dans les souffrances et les sup- 
plices la deuxième génération des Tannaïtes. Cette génération 
avait compris un grand nombre de docteurs d'un caractère élevé 
et d'une intelligence supérieure. 

Adrien et son lieutenant Rufus ne persécutaient pas seulement 
les survivants de la guerre de Barcokeba, ils s'acharnaient même 
après les morts. Ils défendirent de donner la sépulture à ceux qui 
étaient tombés sur les champs de bataille, afin que la vue de ces 
nombreux cadavres terrifiât les Judéens et étouffât en eux toute 
velléité d'insurrection. Ces corps, qui se décomposaient rapidement 
sous les rayons d'un soleil ardent, empestaient l'air; les autorités 
s'en préoccupaient peu, elles auraient, au contraire, été très satis- 
faites qu'à toutes les calamités qui avaient désolé la Palestine vint 
s'ajouter une épidémie qui exerçât de nouveaux ravages dans ce 
pays. Mais quelques personnes pieuses parmi les Judéens, qui, 
comme on sait, ont un respect tout particulier pour les morts, ne 
purent pas se résigner à cette pensée que les corps de leurs 
malheureux frères resteraient la pâture des bêtes sauvages et des 
oiseaux de proie. Il se trouva un homme qui essaya de parler 



LES JUDÉO-CHRÉTIENS. 105 

au cœur de ceux qui, pour vivre en paix avec les Romains, 
voulaient se conformer à leurs ordres, il s*eiTorça de leur faire 
comprendre qu'ils étaient tenus de sacrifier leur repos et leur 
tranquillité au devoir d'ensevelir secrètement les morts pendant 
la nuit. Dans ce but, il composa un ouvrage, le livre de ToMt ou 
Tobias, qui traitait principalement de l'obligation d'enterrer les 
cadavres qu'un tyran voulait laisser sans sépulture, et de la récom- 
pense considérable attachée à l'accomplissement d'un acte si méri- 
toire. Le héros de ce livre est un personnage très pieux, appelé 
Tobit, qui s'est attiré d'abord de nombreux désagréments pour 
avoir enseveli des hommes que le roi avait fait exécuter, et que 
Dieu a comblé plus tard de bénédictions. Le contenu de cet ouvrage 
ne laisse aucun doute sur l'époque de sa composition, il date 
certainement du temps d'Adrien. 

Les judéo-chrétiens qui, pendant la guerre, étaient établis en 
grande partie au delà du Jourdain, dans les villes de ce qu'on 
appelait la Décapole, souffrirent également des suites du soulève- 
ment de Barcokeba. La construction d'un temple païen sur la 
montagne sainte, fait que la Bible qualifie àH abomination de la déso- 
lation^ indiquait, selon eux, que le jour du jugement était proche, 
que le monde allait finir et que Jésus allait réapparaître dans les 
nuages. Les judéo-chrétiens, et peut-être tous les chrétiens, sans 
distinction d'origine, étaient confondus par les Romains avec les 
Judéens et atteints par la persécution qu'Adrien dirigeait contre 
les communautés juives. Le premier Évangile, composé à cette 
époque, c'est-à-dire environ un siècle après la mort de Jésus, 
l'Evangile de Mathieu, dont la partie primitive trahit un auteur 
judéo-chrétien, dépeint ce temps désastreux sous les plus sombres 
couleurs. « Lorsque vous verrez Tabominalion de la désolation 
(dont parle Daniel) s'élever à un endroit où elle ne devrait pas se 
trouver, que tous les habitants de la Judée s'enfuient dans la 
montagne, que nul de ceux qui se sont réfugiés sur les toits n'en 
descende pour prendre quelque chose dans la maison ; que celui 
qui est dans les champs ne revienne pas en ville pour chercher 
ses vêtements. Malheur aux femmes enceintes et aux nourrissons 1 
Plaise au ciel que vous ne soyez pas contraints de prendre la fuite 
en hiver ou le jour du sabbat! » Il importait donc à tous les 



106 HISTOIRE DES JUIFS. 

chrétiens de se faire reconnaitre par les autorités roniaioes comme 
une communauté absolument distincte des Judéens, afin de ne 
plus être exposés, à Tavenir, à partager leur sort. On prétend que 
deux docteurs de TÉglise, Quadratus et Âristides, remirent à 
Adrien un écrit où ils déclinèrent toute solidarité avec les juifs. 
De cette époque date la fusion de toutes les sectes judéo- et pagano- 
chrétiennes en une seule communauté. Les judéo-chrétiens 
renoncèrent complètement aux lois juives qu'ils avaient encore 
plus ou moins observées, acceptèrent le christianisme tel qu*il 
s'était constitué sous l'influence des paganoH^hrétiens, et placèrent 
pour la première fois un évéque non circoncis, liarc^ à leur tète. 
Ce fut au temps d'Adrien que la séparation entrejuifs et chrétiens 
devint définitive, à partir de ce moment ils ne se traitèrent plus 
en membres ennemis d'une même famille, mais en antagonistes 
d'origine absolument distincte. 

Pendant cette époque désastreuse, on vit des Judéens qui avaient 
exposé leur vie pour la défense de leur foi se convertir au chris- 
tianisme. La chute de Jérusalem, l'échec des diverses tentatives 
faites pour reconstruire le temple, la cessation des sacrifices, les 
confirmèrent dans cette pensée que c'en était fait du judaïsme, que 
Dieu lui-même désirait la disparition de l'ancienne religion et le 
triomphe de l'Église. Il y eut aussi de nombreux Judéens, demeu- 
rant dans le voisinage des Samaritains, qui adoptèrent les croyances 
de ces derniers et allèrent adorer Dieu dans le temple du mont 
Garizim. On raconte, en effet, qu'à l'époque des persécutions 
d'Adrien les habitants de treize villes entrèrent dans la commu- 
nauté samaritaine. Le judaïsme était-il donc condamné à dispa- 
raître dans son pays d'origine? Beaucoup le craignaient. Les 
savants et notamment les sept disciples encore vivants d'Akiba 
s'étaient réfugiés, la mort dans l'âme, à Nisibis et à Nehardea, et 
si la persécution avait sévi plus longtemps, la Babylonîe aurait 
pris dès ce moment dans le judaïsme la place considérable qu'elle 
devait occuper un siècle plus tard. 

La mort d'Adrien, qui survint trois ans après la chute de Bctar 
(été 138), produisit une amélioration sensible dans la situation des 
Judéens. Cet empereur devint, comme Antiochus Épiphane, la per- 
sonnification de la haine contre la race juive; les Judéens et les Sa- 



FIN DES PERSÉCUTIONS. 107 

marilaios ne prononçaient jamais son nom sans le faire suivre de 
cette formule de malédiction : « Puisse Dieu réduire ses ossements 
en poussière I » Ses victimes virent certainement dans sa fin mi- 
sérable un châtiment dont Dieu Tavait fjrappé pour le punir des maux 
dont il avait accablé la nation juive. Le successeur et fils adoptif 
d'Adrien, Titm Aurelitcs Antonin, surnommé le Pietcx^ était 
d'un caractère plus doux et plus bienveillant. Une matrone ro- 
maine de Césarée, peut-être Ru/a, la femme du procureur, 
touchée des souffrances des Judéens, leur conseilla de s'adres- 
ser au nouvel empereur, par Tentremise des autorités de la 
province, pour obtenir un adoucissement à leur sort. On suivit ce 
conseil. Quelques Judéens, ayant à leur tête Juda ben Schamua^ 
se rendirent auprès du gouverneur et le supplièrent d'avoir 
pitié d'eux. « ciel I s'écrièrent-t-ils pendant une nuit, ne sommes- 
nous pas vos frères, les enfants d'un même père? Pourquoi nous 
traitez-vous avec tant de cruauté? » Ces démarches furent accueil- 
lies favorablement par le gouverneur, qui demanda à l'empereur 
Tautorisation de se montrer dorénavant moins dur envers les Ju- 
déens. On raconte que le 15 ab (août) fut annoncée l'heureuse 
nouvelle qu'il était permis d'ensevelir les guerriers juifs. Le 28 adar 
(mars 139 ou 140) arriva un message plus agréable encore : les 
lois décrétées par Adrien étaient abolies. Ce jour fut inscrit dans 
le calendrier parmi les dates heureuses. On sait aussi par une 
source romaine que l'empereur Antonin le Pieux permit de nouveau 
aux Judéens d'opérer la circoncision, il leur était seulement inter- 
dit de circoncire des prosélytes. Ces différentes mesures mirent 
sans doute fin a la persécution religieuse. Antonin maintint cepen- 
dant le décret qui défendait aux Judéens l'entrée de Jérusalem. 
En apprenant que le régime d'exception qui pesait sur les 
Judéens avait cessé, un grand nombre de fugitifs revinrent dans 
leur patrie. Les sept disciples d'Akiba, les seuls gardiens survi- 
vants de l'héritage sacré de la Tora, qui s'étaient rendus en Baby- 
lonie, reprirent la route de la Palestine, et là ils renouèrent la chaîne 
des traditions religieuses interrompue par la guerre et les persé- 
cutions d'Adrien. La plupart de ces docteurs étaient doués d'une 
énergie et d'une vaillance remarquables, leur zèle et leur activité 
inspirèrent force et confiance à leurs compatriotes ; ils encourar 



108 HISTOIRE DES JUIFS. 

gèrent le petit groupe de Judéens revenus en Palestine à rester 
définitivement dans le pays, et les communautés juives dispersées 
dans les diverses parties du monde à se remettre en relations 
avec la Palestine et à la soutenir de leur appui matériel et moral. 
La Palestine redevint donc encore une fois le centre du judaïsme 
et le siège de la pensée juive. Ces docteurs différaient d'opinion, 
il est >Tai, dans Tinterprélation de la Loi, chacun d*eux croyant 
être Tunique représentant des vraies traditions et de la vraie doc- 
trine, mais ils étaient unis dans un amour commun pour leur foi 
et leur patrie. Ces docteurs étaient Meîr^ Juda 6en Ilaî^ José 
hen Halafta^ Johanan d'Alexandrie^ Simon ben Yohaï, Éléazar 
ben Jacob et enfin Néhémie, Dès leur retour en Judée, ils se ren- 
dirent ensemble dans la plaine de Rimmon, devenue si fameuse 
dans la dernière guerre, et là ils résolurent de remettre de Tordre 
dans le calendrier, que les récents événements avaient fait négliger. 
 la première réunion, ils discutèrent vivement sur l'interpré- 
tation d'une loi établie par Akiba, mais ils ne tardèrent pas à se 
réconcilier, s'embrassèrent en frères, et les moins pauvres parta- 
gèrent avec ceux qui ne possédaient rien. Ils tinrent une seconde 
réunion à Uscha, patrie de Juda, où le Collège avait siégé avant 
le soulèvement de Barcokeba, et ils convoquèrent dans cette ville 
tous les savants de la Galilée. Ceux-ci répondirent en grand nombre 
à cette invitation, les habitants leur offrirent une généreuse et cor- 
diale hospitalité. Cette réunion se proposa de fixer de nouveau 
un certain nombre de traditions qui avaient été obscurcies ou 
totalement oubliées à la suite des dernières calamités; elle prit 
quelques résolutions importantes, et se sépara. Avant de partir, 
les principaux organisateurs de la réunion adressèrent aux assis- 
tants de solennels adieux. Ben Haï remercia particulièrement ceux 
qui étaient venus du dehors pour prendre part à ces délibéra- 
tions; d'autres docteurs remercièrent les habitants d'Uscha de 
Taccucil fraternel qu'ils avaient fait à leurs hôtes. Le judaïsme, 
qui semblait avoir perdu toute unité et toute cohésion et avoir été 
totalement désorganisé, se releva donc encore une fois de sa chute, 
et, comme autrefois, il dut son salut à Tétude de la Loi. 

A cette époque, Tenseignement religieux reçut une nouvelle 
impulsion, les écoles se rouvrirent, et les Tannaïtes de celte gé- 



LE PATRIARCHE SIMON BEN GAMALIEL II. 109 

nération reprirent activemeat Tœuvre commencée par leurs pré- 
décesseurs. Les plus importants de ces docteurs, qui exercèrent 
une influence plus ou moins considérable sur les événements de 
ce temps, étaient /S'm^?;^//, flls du patriarche Gamaliel; Nathan^ 
qui était venu de Babylonie; Melr et Simon len Yohaï. Simon II 
n'avait échappé que par un hasard extraordinaire aux massacres 
qui avaient eu lieu à Jabné et aux persécutions ultérieures diri- 
gées contre lui. Le questeur chargé par Rufus de le mettre en 
prison lui avait fait connaître le danger qui le menaçait et lui avait 
facilité la fuite. Simon s'était rendu en Babylonie. Aucun docu- 
ment n'indique combien de temps il resta dans ce pays et 
dans quelles circonstances il fut appelé à la dignité de pa- 
triarche. Cette dignité avait encore acquis aux yeux des Judéens 
une plus grande importance à la suite de Teffondrement définitif 
de leur nationalité, parce qu'elle leur rappelait l'heureuse époque 
de leur indépendance. Simon, peut-être ébloui par l'éclat presque 
royal dont il avait vu briller l'exilarcat en Babylonie, s'efforça 
d'entourer le patriarcat d'un lustre plus vif et de faire décerner 
aux titulaires des honneurs plus pompeux. Il ne semble avoir 
assisté ni à la grande réunion d'Uscha ni aux conférences reli- 
gieuses qui avaient lieu de temps à autre dans cette ville; il s'éta- 
blit probablement à Jabné, ville que le souvenir de son père lui 
rendait particulièrement chère et près de laquelle il possédait sans 
doute des terres. Les disciples d'Akiba paraissent au contraire 
s'être établis surtout à Uscha, peut-être pour être plus indé- 
pendants du patriarche, et Simon, pour ne pas rester seul, 
fut obligé de rejoindre ses collègues. On compléta le Collège en 
nommant Nathan le Babylonien vice-président et Meïr orateur de 
l'assemblée. On verra plus loin comment le patriarche faillit être 
destitué, comme l'avait été son père, en voulant faire disparaître 
régalité qui n'avait jamais cessé de régner jusque-là entre les 
membres dirigeants du Collège. 

On sait peu de chose sur l'enseignement religieux de Simon ; le 
Talmud rapporte seulement qu'il déclarait lois définitives les dé- 
cisions adoptées par le Collège et citait sous son propre nom celles 
qui n'avaient pas encore été acceptées par la majorité. Dans les 
controverses sur des points juridiques, il attachait une plus grande 



110 HISTOIRE DES JUIFS. 

importance aux usages reçus qu'au simple raisonnement. Cer- 
taines localités, où demeuraient des docteurs célèbres, avaient en 
effet adopté quelques usages établis par ces docteurs et que le pa- 
triarche s'efforçait de faire pénétrer dans le peuple comme lois 
générales. Il voulait aussi que toute sentence prononcée dans 
une question religieuse par un tribunal, fût-elle erronée, restât 
déflnitive parce qu'autrement les juges perdraient toute autorité. 
n émit cette maxime d*une rare élévation : « Le monde repose sur 
trois principes fondamentaux : la vérité, la justice et la paix. » 

La personnalité la plus remarquable de cette époque était, sans 
conteste, Meïr, dont Tintelligence profonde, la raison vigou- 
reuse et les connaissances étendues rappelaient son maître 
Âkiba. Son vrai nom, tombé dans un complet oubli, était Miasa ou 
Moïse (prononciation grecque de Mosé). Une légende, qui est su- 
jette à caution, le fait descendre d'une famille de prosélytes et 
même de l'empereur Néron, qui aurait échappé à ses meurtriers 
et se serait converti au judaïsme. Ce qui est certain, c'est que 
Meïr est né dans l'Asie Mineure, très probablement dans la Cap- 
padoce, à Césarée. Il gagna sa vie en faisant des copies des livres 
saints, et il était tellement familiarisé avec les difficultés si nom- 
breuses de l'orthographe hébraïque, qui élèvent la profession de 
copiste de la Bible presqu'à la hauteur d'un art, qu'il transcrivit 
un jour de mémoire sans une seule faute tout le livre d'Esther. Ce 
métier lui rapportait trois sicles par semaine, il en consacrait 
deux tiers aux besoins de sa famille et le troisième tiers à l'entre- 
tien d'élèves indigents. Il avait épousé Beruria (Valérie), fille de 
Hanina ben Teradion, qui était très instruite et dont Josua même 
louait les connaissances juridiques. Meïr fréquenta pendant quel- 
que temps l'école d'Ismaël, mais l'enseignement sec et aride de ce 
docteur lui déplut, il devint alors le disciple d'Akiba, dont la mé- 
thode influa profondément sur sa direction d'esprit. Meïr était 
encore très jeune quand son maître, le préférant à Simon ben Yohaï, 
lui accorda Tordination. Mais on ne voulut pas en tenir compte à 
cause de son âge. Meïr fit une allusion malicieuse à ce fait dans la 
sentence suivante : « Ne considérez pas le vase, mais son con- 
tenu ; souvent des vases neufs sont remplis de vin vieux, il arrive 
aussi que des vases vieux ne contiennent pas même du vin nou- 



CARACTÈRE DE MÈÎR. 111 

veau. » On cite eacore de Meïr plusieurs traits d'un esprit flu et 
mordant. Ce docteur devint également célèbre comme fabuliste ; 
sur le seul chacal, qui joue un rôle prépondérant dans les contes 
orientaux, il composa trois cents fables. 

On connaît le récit poétique de la résignation dont Meïr et sa 
femme firent preuve à la mort subite de leurs deux fils. Voici ce 
récit en quelques mots. Les deux fils de Meïr moururent subite- 
ment un jour de sabbat pendant qu'il était à l'école ; sa femme, 
Beruria. lui cacha ce triste événement pour ne pas l'affliger pen- 
dant le sabbat. La fête terminée, Beruria demanda incidem- 
ment à son mari si elle était tenue de rendre un dépôt qui lui avait 
été confié. Sur la réponse affirmative de Meïr, elle le conduisit dans 
la chambre où ses deux enfants étaient étendus sans vie et le 
consola par les paroles que lui-même venait de prononcer; il ac- 
cepta ce malheur avec résignation en répétant que Dieu avait 
donné et qu'il avait repris. — La modestie et le désintéressement 
de Meïr étaient aussi grands que sa résignation, il aimait à faire 
entendre et à mettre en pratique cette maxime : « Occupe-toi 
moins de tes intérêts matériels que de Tétude de la Loi, et sois 
humble devant tout le monde. » 

Les contemporains comme la postérité louaient hautement la 
science et le caractère de Meïr. Son collègue José le dépeignit à 
ses compatriotes de Sépphoris comme un homme d'une ardente 
piété et d'une moralité élevée. Un proverbe disait qu'il suffisait 
de toucher au bâton de Meïr pour acquérir la science. Dans son 
ardeur d'accroître son savoir, il entrait en relations même avec des 
personnes contre lesquelles régnaient certains préjugés, il allait 
jusqu'à fréquenter l'apostat et délateur Ahèi\ et comme on lui 
reprochait d'avoir des rapports avec un homme aussi méprisable, 
il répondait sous la forme sentencieuse qu'il affectionnait : a II se 
présente sous ma main une grenade savoureuse, je mange la 
chair et je jette la pelure. » Un jour de sabbat, il accompagna à 
pied Ahèr qui était à côté de lui à cheval, et les deux savants 
s'avançaient ainsi en discutant sur l'interprétation de quelques 
passages de la Bible. Tout à coup Âhèr dit à son compagnon : 
« Meïr, tu ne peux pas aller plus loin, c'est ici qu'il faut s'arrêter 
le sabbat (à une distance de 2,000 coudées), retourne sur tes pas. » 



112 HISTOIRE DES JUIFS. 

Meïr lui répliqua : « Retourne, toi aussi. » — « Même s'il y a mi- 
séricorde à tous les péchés, répondit Ahèr, mes fautes à moi ne 
me seront jamais pardouqées. Dieu m'a accordé tous les dons de 
Tesprit et je les ai employés pour le mal. » Quand plus tard Ahèr 
tomba malade, Meïr alla le voir et le pressa de faire pénitence ; 
il se flatta de l'avoir amené au repentir avant sa mort. Une légende 
ajoute que Meïr étendit son manteau sur la tombe d'Âhèr, d'où mon- 
tait une colonne de fumée, et prononça ces paroles, imitées d'un 
verset de Ruth : « Reste couché ici-bas dans la nuit; lorsque 
brillera l'aurore de la béatitude, le Dieu de miséricorde te déli- 
vrera, s'il ne te sauve pas, c'est moi qui serai ton rédempteur. » 
Meïr fréquentait beaucoup un philosophe païen, probablement 
Euonymos de Gadara. Les docteurs, étonnés qu'un gentil connût 
le judaïsme, disaient que Dieu avait communiqué de sa sagesse 
aux deux plus grands philosophes de la gentilité^ à Biléam et à 
Euonymos, afin qu'ils pussent instruire les peuples. Euonymos 
ayant perdu ses parents, Meïr lui rendit visite pour lui exprimer 
ses condoléances. Ce docteur émit, du reste, cette opinion qu'un 
païen qui étudiait la Tora avait autant de mérite qu'un grand 
prêtre juif, car il est dit dans l'Écriture sainte : « Tels sont les 
commandements que V homme doit observer pour vivre ; » or le 
terme homme comprend tout le monde, Israélites et païens. Il ne 
faudrait cependant pas conclure de ces paroles que Meïr estimait 
plus haut l'étude de la Loi que la possession de la nationalité juive, 
car il déclara que ceux qui demeuraient en Judée et parlaient la 
langue sacrée seraient récompensés dans l'autre vie. Par suite de 
ses relations avec des savants non-juifs, Meïr paraît s'être familiarisé 
avec le stoïcisme, qui était à cette époque la philosophie dominante 
chez les lettrés romains. Mais le mérite que les stoïciens attribuaient 
à leur doctrine, Meïr l'attribuait à la Tora : il prétendait qu'elle ai- 
dait l'homme à marcher vers la perfection et à atteindre l'idéal. 
« Celui qui étudie la Tora pour elle-même, dit-il, acquiert de nom- 
breux avantages : il est aimé de tous, il aime Dieu et les hommes, 
devient pieux et modeste, juste, intègre et loyal, s'éloigne du pé- 
ché, se rapproche de la vertu, gagne l'estime et le respect de ses 
semblables, supporte les offenses, pardonne les injures et s'élève 
au-dessus du reste des hommes. » Tel était pour Meïr l'idéal du sage*. 



DIALECTIQUE DE MEIR. 113 

Meïr suivait dans son enseignemeut la méthode de dialectique 
d'Akiba ; admettant comme définitives les règles d'interprétation 
formulées par ses prédécesseurs, il s'en servait aussi bien pour 
établir que pour abolir certaines pratiques. Ses conteinporains 
racontent qu'on ne pouvait jamais connaître exactement, dans les 
controverses, Topinion personnelle de Meïr, ce docteur se plaisant 
a soutenir avec une égale force de logique le pour et le contre de 
chaque proposition. Il poussait la dialectique à un tel degré de 
raffinement qu'il arrivait parfois à modifier totalement le sens de 
prescriptions clairement définies par la Tora. II est difficile aujour- 
d'hui de savoir s'il employait ce procédé pour faire admirer les 
finesses d'un esprit souple et fertile, ou simplement pour éclairer 
d'un jour plus vif la question en discussion; ses contemporains 
eux-mêmes n'osèrent pas se prononcer sur les motifs qui le gui- 
daient dans l'emploi de cette méthode de sophiste. Beaucoup de 
ses collègues blâmaient ce système, qui non seulement n'aidait 
pas à la découverte de la vérité, mais faussait l'intelligence des 
disciples. Un des élèves de Meïr, Symmachos ben José, s'était 
approprié et avait exagéré la méthode du maître. On disait de lui 
qu'il était un raisonneur assez subtil pour discuter indéfiniment sur 
n'importe quelle question, mais qu'il n'était pas capable d'en indi- 
quer une solution convenable. Après la mort de Meïr, on exclut de 
l'école plusieurs de ses disciples, entre autres Symmachos, parce 
qu'ils sacrifiaient l'enseignement de la Loi au stérile plaisir de 
briller. 

Les décisions juridiques de Meïr se distinguent par un caractère 
particulier de rigoureuse sévérité. En voici quelques-unes. Le 
mariage de celui qui constitue à sa femme une dot inférieure à 
celle qu'on donne d'habitude (deux mines pour une jeune fille et 
une mine pour une veuve) est une union immorale, parce que le mari 
a toute facilité pour payer une somme aussi modique et, consé- 
quemraent, pour répudier sa femme. — Celui qui introduit la 
moindre modification dans la formule établie par la Loi pour l'acte 
de divorce rend cet acte nul, et les enfants issus d'un nouveau 
mariage contracté par la femme répudiée sont considérés 
-comme adultérins. — Ayant appris que des Samaritains qui 
avaient été contraints, sous le règne d'Adrien, d'observer la reli- 
ai. 8 



114 HISTOIRE DES JUIFS. 

gion païenne continuaient à adorer des idoles, il interdit Tusage 
du vin de tous les Samaritains. — Pour certains délits peu graves, 
tels que le prêt à intérêt, il était d*avis dinfliger aux coupables 
une forte amende; il voulait, par exemple, que le prêteur fût 
condamné à perdre capital et intérêts. Les aggravations qu'il 
introduisit dans la législation ne furent acceptées ni par ses con- 
temporains ni par la postérité. Meir était surtout très sévère pour 
lui-même, à tel point que, même dans les cas où il n'était pas 
d'accord avec ses collègues, il n'enfreignait jamais leur défense. 

Meïr ne continua pas seulement l'œuvre d'Âkiba par sa mé- 
thode d'enseignement, il reprit également le travail que son maître 
avait commencé pour coordonner les différentes lois religieuses. 
Il groupa les mischnot non pas d'après leur étendue, mais d'après 
leur contenu; il rangea méthodiquement et par ordre de matières 
les haiakot éparpillées au hasard et par fragments dans le recueil 
d'Âkiba. Il n'avait cependant nullement la prétention d'imposer 
son recueil aux différentes écoles; chaque docteur était libre d'en- 
seigner les haiakot dans la forme et dans l'ordre qu'il lui plaisait 
de choisir. Ce docteur savait rendre son enseignement vivant et 
attrayant; ses conférences étaient toujours suivies par un grand 
nombre de disciples. Il remplaçait de temps à autre l'étude aride 
des questions juridiques par l'explication des a^adot, qu'il ren- 
dait souvent compréhensibles à son auditoire a l'aide de fables 
qu'il composait pour cet objet. Son école et sa résidence se trou- 
vaient probablement à Ammails, près de Tibériade ; il se rendait 
sans doute à Uscha toutes les fois que le Synhédrin avait à déli- 
bérer sur une question importante. Ses rapports avec le patriarche 
Simon étaient très tendus; cette circonstance l'engagea à quitter 
la Judée pour retourner dans son pays natal, en Asie Mineure. 

Un collègue de Meïr, Simon ben Yohaï, de la Galilée, était doué, 
comme lui, d'une intelligence remarquable, mais il possédait des 
connaissances moins variées. C'est à tort que ce docteur passe 
pour un thaumaturge et un mystique, et qu'on lui attribue la créa- 
tion de la Kabbale. Sa vie est peu connue; l'histoire en sait cepen- 
dant assez pour pouvoir affirmer qu'il n'avait rien d'un mystique 
ou d'un rêveur, qu'il était au contraire d'un caractère froid et 
sensé. Sa jeunesse est enveloppée d'une complète obscurité, et 



SIMON BEN YOHAÏ. 115 

lorsqu'il revînt en Palestine avec ses collègues, dont il avait par- 
tagé l'exil pendant les persécutions d'Adrien, son activité person- 
nelle se confondit avec les efforts communs tentés par le Synhé- 
drin d'Uscha pour réorganiser le judaïsme. Autant Yohaï paraît 
avoir été en crédit auprès des autorités romaines, autant son fils 
Simon était haï d'elles et les haïssait. Accusé par le gouverneur 
d'avoir médit de la puissance romaine, il fut condamné à la peine 
capitale. Il échappa à la mort par la fuite, et c'est ce fait qui a donné 
naissance aux nombreuses légendes qui se sont formées autour du 
nom de Simon. Cependant, ni ses décisions juridiques, ni ses sen- 
tences, ni ses controverses, n'indiquent un esprit rêveur ; il suit 
au contraire dans son enseignement une méthode qui est tout l'op- 
posé du mysticisme. Ainsi, il explique d'une façon simple et natu- 
relle les prescriptions de la Tora, et ce sont ces explications qui 
lui servent de point de départ pour déduire de ces prescriptions 
des lois nouvelles. Cette méthode est certainement plus ration- 
nelle que le système d'Akiba, qui rattachait les nouvelles lois qu'il 
formulait à des mots, à des syllabes ou à des lettres qui lui parais- 
saient superflus dans la Tora. Voici un exemple de la façon de 
raisonner de Simon. La Bible défend d'une manière générale 
d'opérer une saisie judiciaire chez une veuve. Simon n'applique 
cette défense qu'à une indigente; il estime qu'il n'est pas néces- 
saire de procéder avec les mêmes ménagements à l'égard d'une 
veuve qui est riche. — Simon était un des rares docteurs qui 
n'avaient ni métier, ni commerce; il était le seul de son temps qui 
se consacrât exclusivement a l'étude de la Loi. Il était établi et 
enseignait à Tekoa, en Galilée. De nombreux disciples fréquen- 
taient son école, et, comme il survécut à tous ses collègues, son 
autorité s'étendit au loin et ses décisions furent adoptées par la 
génération suivante. 

Un des. docteurs les plus aimés de cette époque était Juda ben 
Haï. Sa modestie, sa souplesse et son éloquence lui acquirent 
une grande influence, et il parvint à produire une certaine dé- 
tente dans les relations entre les Romains et les Judéens. Aussi 
fut-il surnommé le prudent^ ou encore le premier des orateurs. 
Il n'avait aucune fortune, il vivait d'un métier. Ses sentences 
favorites étaient que « le travail honore l'ouvrier, » et que « celui 



ii6 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui ne foit pas apprendre on métier à son fils Tenrôle parmi les 
malCutenrs. » Son enseignement ne se distingnait par aucun trait 
particulier. — Josiben Halafla exerçait également un métier, 
comme Juda ben Haï, et même un métier infime, il était corroyeur. 
Ce docteur s*appliquait surtout à recueillir les documents de This- 
toire juive, et laissa, sous le nom de Suite de faits historiques 
"[Seder olam), une chronique qui va depuis la création du monde 
jusqu'à la guerre de Barcokeba. Dans Thistoire biblique, il s'ef- 
force de déterminer les dates, d'élucider les passages obscurs et de 
combler les lacunes à l'aide des traditions. A partir de Tépoque 
d'Alexandre le Grand, la chronique de José présente un intérêt 
très vif, elle donne sur les événements des informations très 
sûres, mais malheureusement trop concises. — On sait peu de 
chose sur les autres disciples d'Akiba. — Outre les écoles de Ga- 
lilée, il en existait encore d'autres, tout au sud de la Judée, qui 
suivaient la méthode d'Ismaël, mais qui végétaient dans l'isole- 
ment. On ne connaît que deux docteurs de cette région, Josia et 
Jonathan, 

A cette époque, vivait également en Judée Nathan, de Baby- 
lonie, fils de i'exilarque, une des figures les plus originales de ce 
temps. On ne sait pas s*il commença ses études en Judée ou dans 
la Babylonie, on ne connaît pas mieux les motifis qui l'ont engagé 
à renoncer à la situation élevée qu'il occupait dans son pays natal 
pour se rendre en Palestine. Nathan a surtout laissé le renom d'un 
jurisconsulte émérite, et ce fut probablement sa profonde connais- 
sance du droit juif, ou peut-être son origine princière, qui le fit 
nommer à Uscha à la vice-présidence du Collège. — Parmi les 
docteurs établis en dehors de la Palestine, on peut citer Juda ben 
Batyra, de Nisibis, qui, sans doute, recueillit dans sa maison les 
fugitifô de la Judée ; Hanania^ neveu de Josua, à Nahar-Pakod, 
que son oncle envoya en Babylonie pour l'arracher à l'influence 
des judéo-chrétiens, et enfin Mattia ben Harasch^ à Rome, qui, 
le premier, enseigna la Loi en Europe. 

Les juifs de Rome et, en général, tous les juifs disséminés en 
Europe étaient encore incapables d'agir de leur propre initiative, 
ils avaient besoin de la direction de la mère patrie. Comme ils ve- 
naient de pays de langue grecque, d'Alexandrie ou de l'Asie Mi- 




LES COMMUNAUTÉS DE L'EUROPE ET DE LA BABYLONIE. 117 

neure, ils continuaient à parler la langue de ces pays, ils ignoraient 
pendant longtemps la langue hébraïque et négligeaient totalement 
rétude de la Loi. Les juifs de Rome se divisaient en six commu- 
nautés et avaient six synagogues, la synagogue des Augustins, 
celle des Agrippim^ celle du champ de Mars ou des Campiens, 
celle du faubourg de Sabnra^ celle de Volumnius^ et enfin celle des 
Eléeris. Chacune d'elles avait à sa tête un chef qui portait un titre 
grec, celui de Archisynagogue, Archon ou bien Guérusarque^ . 
il n*était désigné que rarement sous le titre romain de père de la 
syTiagogue. Les inscriptions que les Judéens gravaient sur les mo- 
numents funéraires étaient également en grec, et cela non seule- 
ment à Rome, mais aussi dans les autres villes de Tltalie, à Bres- 
cia, à Capoue, à Naples, etc. Les différentes communautés 
juives de Tltalie continuaient à recevoir l'impulsion religieuse du 
Collège établi en Palestine ; ce dernier déléguait auprès d'elles des 
envoyés (apostoli) qui leur faisaient connaître les nouvelles me- 
sures que décrétaient les docteurs palestiniens et qui recueillaient en 
même temps les subsides destinés à Tenlretien des écoles et du 
patriarcat. Ces messagers formaient en quelque sorte le trait 
d'union entre l'autorité centrale de la Palestine et les communau- 
tés du dehors. 

Pendant que les docteurs de la Galilée s'appliquaient à réveiller 
le sentiment national dans le cœur des Judéens, à réorganiser le. 
Synhédrin, à fixer la loi orale afin de la défendre contre 
l'oubli et d'en faciliter l'enseignement, les Judéens de Baby- 
ionie faillirent rompre l'unité du judaïsme; ils voulurent organiser 
des communautés indépendantes de la Palestine. La prudence et 
l'habileté du patriarche Simon II, fils de Gamaliel, empêchèrent 
que cette scission ne se produisit. Hanania qui, comme on l'a vu 
plus haut, s'était rendu en Babylonie sur les instances de son 
oncle Josua, essaya de constituer un centre religieux dans sa nou- 
velle patrie. Il organisa à Nahar-Pakod, probablement dans le voi- 
sinage de Nehardea, une sorte de synhédrin dont il prit la 
présidence ; un certain Nehunyan paraît avoir été le vice-prési- 
dent de cette assemblée. Les communautés babyloniennes, qui 
dépendaient jusque-là des autorités religieuses de la Judée et que 
l'affaiblissement des écoles de ce pays menaçait de laisser sans 



118 HISTOIRE DES JUIFS. 

direction, saluèrent avec bonheur rétablissement d^un synhédrin 
en Babylonie, elles acceptaient ses décisions avec un joyeux empres- 
sement. Hanania déterminait les années embolismiques el fixait 
les dates des fêtes absolument comme le faisaient les docteurs de 
la Judée. Mais lorsque le Collège fut reconstitué à Oscha, il ne 
pouvait pas laisser subsister à côté de lui une autorité qui mena- 
çait de diviser les Judéens et de provoquer la formation d*un 
judaïsme oriental et d*un judaïsme occidental. Pour prévenir cette 
rupture, le patriarche Simon II envoya auprès de Hanania deux 
délégués, Isaae et Natkan^ avec une lettre très habile qui portait 
celte suscription particulièrement flatteuse : A Sa Sainteié Hor- 
nania. Cette qualification surprit très agréablement le président 
du synhédrin de Babylonie, il accueillit les docteurs palestiniens 
avec une grande cordialité et les présenta avec des paroles élo- 
gieuses à la communauté. Une fois assurés des sympathies de la 
foule, les délégués firent connaître le but de leur voyage. Pendant 
un office à la synagogue, Tun deux lit dans la Tora : « Telles sont 
les fêtes de Hanania » (au lieu de : les fêles de Dieu) ; Taulre mo- 
difia ainsi un passage des Prophètes : 4 La loi sort de Babylone et 
la parole de Dieu de Nahar-Pakod » (au lieu de : sort de Siou et 
de Jérusalem). Les assistants comprirent par ces changement iro- 
niques quMl était contraire à la Loi et dangereux pour l'unité du 
judaïsme de laisser subsister en Babylonie un synhédrin indépen- 
dant de la Palestine, et ils furent saisis de remords. Hanania s*ef- 
força d^efTacer l'impression produite par les docteurs en essayant 
de les rendre suspects à la communauté; ce fut en vain. Isaac et 
Nathan, s'adressant alors directement aux assîslants, leur dirent 
que la constitution d'un synhédrin en Babylonie était aussi illégale 
que la construction d'un autel dont Hanania et Nehunia seraient 
les prêtres, et qu'elle équivalait à la renonciation au culte d'Israël. 
Hanania répliqua a ces déclarations en mettant en doute la légiti- 
mité de rautori té du synhédrin palestinien, dont les membres étaient, 
d'après lui, des hommes sans grande valeur. Là-dessus, les délégués 
lui répondirent : « Ceux qui étaient petits au moment où tu les as 
quittés ont grandi. » Hanania ne cessa de lutter contre les délé- 
gués que sur le conseil de Juda ben Bathyra, de Nisibis, qui l'en- 
gagea à se soumettre sans conditions au synhédrin de la Terre 




DISSENSIONS AU SEIN DU COLLÈGE. 119 

Sainte. Hanania envoya immédiatement des courriers dans les 
communautés voisines pour contremander les ordres qu*il avait 
donnés au sujet de la fixation des fêtes. Ainsi finit le synhcdrin 
de la Babylonie. 

Sur ces entrefaites, éclata au sein du Collège d'Uscha une 
querelle qui faillit avoir les mêmes conséquences que la discus- 
sion de Gamaliel et de Josua. Simon voulait entourer la dignité de 
patriarche d'une étiquette plus pompeuse, et abolir Tégalité qui 
avait régné jusqu'alors entre les différents dignitaires du Collège. 
En l'absence du vice-président, Nalhan, et de l'orateur de l'Assem- 
blée, Meïr, il établit une nouvelle hiérarchie qui le plaçait, en sa 
qualité de président, bien au-dessus de tous les autres membres 
du Collège. Auparavant, la foule qui assistait à une séance pu- 
blique du Synhédrin était tenue de se lever à l'entrée du pré- 
sident ainsi qu'à l'entrée des autres membres du bureau, et elle 
ne pouvait se rasseoir que lorsqu'elle en avait reçu l'autorisation. 
Dorénavant, cet honneur ne devait plus être rendu qu'au pa- 
triarche ; pour le vice-président, le premier rang seul de l'audi- 
toire se lèverait. Lorsque Nathan et Meïr remarquèrent, à leur 
retour, les nouvelles dispositions prises par Simon, ils s'enten- 
dirent secrètement entre eux pour essayer de le faire destituer. 
Ils résolurent de lui soumettre quelques questions ardues de 
casuistique, de l'embarrasser de leurs objections, de montrer à 
l'assemblée son infériorité dans les controverses juridiques et de 
le faire déclarer indigne de la fonction qu'il occupait. Il parait 
même qu'il était déjà entendu que Nathan, qui descendait de la 
famille de l'exilarque et, conséquemment, de la maison de David, 
serait élevé à la dignité de patriarche, et que Meïr serait nommé 
son suppléant. Ce plan fut divulgué à Simon, qui se défendit avec 
tant d'habileté qu'il parvint à faire exclure ses deux adversaires 
du Synhédrin. Ces derniers, qui étaient probablement les doc- 
teurs les plus savants du Collège, se vengèrent de cette mesure 
en demandant fréquemment par écrit à leurs anciens collègues de 
les éclairer sur certains points obscurs de casuistique. Ces de- 
mandes mettaient parfois le Collège dans un cruel embarras, et 
José fut un jour amené à faire cette remarque : a Nous sommes 
dans l'école, et nos maîtres sont dehors. » Plus tard, Nathan et 



120 HISTOIRE DES JUIFS. 

Meïr furent réintégrés dans leor dignité; mais, sur les instances 
de Simon, les lois qu'ils formulaient n'étaient pas promulguées 
en leur nom. Nathan se réconcilia plus tard avec le patriarche; 
Meîr persista dans son opposition. Simon proposa alors de 
le frapper d'excommunication. Meîr protesta contre cette pro- 
position en s'en référant i une loi établie par le Synhédrin 
d'Uscha et en vertu de laquelle aucun membre du Collège ne 
pouvait être excommunié. « Je ne tiendrai aucun compte, dit-il, 
de l'anathème que vous prononcerez contre moi tant que vous ne 
m'aurez pas fait savoir à qui, pour qud motif et sous quelle con- 
dition cette puniticm peut être appliquée. » D est probable qu'il 
cessa à partir de ce moment d'assister aux séances du CoUege. U se 
rendit plus tard en Asie Mineure. Il est possible que le patriarche 
l'envoya dans ce pays, en apparence comme délégué, mais en 
réalité pour l'éloigner de la Palestine. D mourut en Asie Blineure. 
Avant sa mort, il prononça ces paroles, qui impliquaient un 
blâme contre ses collègues : c Annoncez aux habitants d'Israël 
que, par suite du message dont j'ai été chargé, je suis mort dans un 
pays étranger. > Conformément à sa dernière volonté, il fut en- 
terré dans un port de mer. 

Le patriarcat de Simcm était souvent attristé par les vexations 
et les persécutions que les Romains infligeaient aux Judéens. Le 
puissant vainqueur faisait sentir aux malheureux vaincus le poids 
de son despotisme et de son orgueil hautain. « Nos ancêtres, dit 
Simon, n'ont connu les souffrances que de nom, nous, au contraire, 
nous y sommes soumis depuis des jours, des années, et de longues 
périodes; plutôt qu'eux, nous aurions le droit de nous montrer 
impatients. Si nous voulions inscrire, comme eux, le souvenir de 
nos jours de deuil et de nos rares moments de tranquillité, le plus 
grand rouleau ne pourrait y sufBre. » L'arrogance des Romains, 
d'une part, et, d'autre part, la ténacité des Judéens, que les plus 
sanglantes défaites n'avaient pu laîre renoncer à l'espoir de recon- 
quérir la liberté, paraissent avoir donné naissance en Judée à un 
nouveau soulèvement dans la dernière année d'Antonin le Pieux 
(vers le printemps de 161), mais on ne possède aucune information 
sur cet événement. Cette levée de boucliers semble avoir eu 
lieu à l'époque où les Parthes se préparaient à se rendre com- 




LA JUDÉE SOUS MARC-AURËLE. 121 

plèlement indépendants de Rome. Malgré les nombreuses dé- 
ceptions que leurs espérances avaient dëjà subies, les Judéens 
continuaient à compter sur l'appui des Parthes pour secouer le 
joug de leurs maîtres. Simon ben Yohaï, ennemi implacable des 
Romains, disait : « Si tu vois un coursier parthe attaché a un 
tombeau du pays d'Israël, tu peux espérer dans la venue du Messie. » 
Il est probable que le gouverneur de la Syrie étouffa cette tentative 
de rébellion avant l'arrivée des Parthes. La guerre parthe, qui se 
prolongea pendant plusieurs années (161-165), éclata seulement 
après la mort d'Antonin le Pieux, au moment où, par suite des 
dispositions prises par Adrien, les Romains avaient pour la pre- 
mière fois deux empereurs à leur tête, le philosophe Marc-Aurèle 
Antanin et le libertin Lucius Verus Commode. Au début de la 
campagne, les Parthes, commandés par leur roi, Vologuèse, s'avan- 
cèrent jusqu'en Syrie, battirent le gouverneur de cette province, 
Atidiîis Cornélien, qui venait peut-être de dompter la rébellion 
des Judéens, mirent les légions en fuite et occupèrent ce pays. Le 
deuxième empereur, Verus, se rendit en toute hâte en Orient avec 
de nouvelles troupes. Ses généraux, qui étaient de vaillants et 
habiles guerriers, livrèrent plusieurs batailles aux Parthes et 
parvinrent à les vaincre, pendant que lui-même s'adonnait, à 
Antioche, à Laodicée et à Daphné, à la plus grossière débauche. 
Les Judéens ne prirent pas une part directe à cette dernière 
guerre, mais ils témoignèrent ouvertement de leurs sympathies 
pour les Parthes. Verus les en châtia en les persécutant. Il leur 
enleva d'abord leur juridiction ; on ne sait pas s'il abolit totale- 
ment leur juridiction civile, ou s'il interdit seulement la nomi- 
nation de juges juifs. Ensuite, il soumit les membres du Synhédrin à 
une surveillance très rigoureuse. Un jour, on rapporta aux auto- 
rités romaines une conversation que Juda, José et Simon ben Yohaï 
avaient tenue, à ce qu'il semble, dans une séance publique à Uscha, 
sur la politique impériale. Juda, qui comprenait les dures nécessités 
de la situation, avait mis en relief les qualités des Romains : « Ce 
peuple, avait-il dit, a exécuté des travaux considérables; il a bâti 
des villes avec d'immenses marchés, construit des ponts et établi 
des bains pour le bien-être de tous. » José avait gardé le silence, 
mais Simon ben Yohaï avait répliqué avec colère : « Toutes les 



122 HISTOIRE DES JUIFS. 

uikms des Romains sont inspirées par régoîme et la eopidité; 
dans les villes, ils entretiennent des maisons de débauche; dans 
les bains, ils se livrent aux orgies, et pour les ponts flsfontpay^ 
un droit de péi^. » On assure qu*un prosélyte, Judm, eommuniqua 
eet entretien aux Romains. Juda ben Daî, qui avait glorifié les 
Romains, en fut récompensé; José, qui s*était tu, fut exilé à Lao- 
dieée, et Simon ben Tc^iaï, le censeur, lut condamné à mort. 

L'empereur Lucius Verus i^t encore d'autres mesures contre 
les Jodéens ; on raconte qu*il renouTela contre eux les décrets 
d'Adrien. Il leur interdit, sous peine de mort, d'observer le repos 
du sabbat et de circoncire leurs fils, et il défendit avec une 
rigueur toute particulière aux femmes juives de prendre des 
bains de purification. Ce qu'il y eut encore de plus fâcheux à ce 
moment, c'est qu'un des docteurs les plus instruits (José) étant 
exilé et un autre non moins savant (Simon ben Tohai) étant mis au 
ban de l'empire, le Collé^^e, dont Tautorité religieuse s'étendait 
sur tout le judaïsme et qui avait son siège à Uscha, fut obligé de 
se dissoudre. 

Cette période de persécutions ne dura heureusement pas long- 
temps. On rapporte, en effet, que Simon ben Yohaî, qui s'était en- 
fui après sa condamnation à mort et s'était caché dans une ca- 
verne, en put sortir au bout de quelques années sans être 
inquiété par les autorités romaines. De nombreuses légendes 
se sont formées autour du séjour que Simon ben Tohaî fit dans 
cette caverne. Voici à quoi parait se réduire la réalité. Ce docteur 
n'eut pendant plusieurs années d'autre nourriture, dans sa ca- 
chette, que des caroubes, ce qui nuisit beaucoup à sa santé. Un 
jour, il apprit que quelque heureux événement avait favorablement 
modifié la situation des Judéens, — il est à supposer que ce fut la 
mort de l'empereur Lucius Verus {169j, — Simon quitta alors sa ca- 
verne et se rendit à Tibériade, où il prit des bains pour rétablir 
sa santé ; il y guérit. Pour témoigner sa reconnaissance envers les 
eaux bienfaisantes de cette ville, il déclara que Tlbériade^ où au- 
cun Juif pieux ne voulait s'établir pendant des siècles, était une 
cité pure et pouvait être habitée par les plus rigoureux observa- 
teurs de la Loi. Ce n'est qu'à partir de cette époque que Tibériade 
devint réellement une ville juive. 



% 



SIMON BEN YCHAf. 123 

Les lois édictées par Liicius Verus contre les Judéens ne dispa- 
rurent pas immédiatement avec cet empereur, Simon ben Yohai 
fut envoyé à Rome auprès de Marc-Aurèle pour en obtenir Taboli- 
tion. Il se fit accompagner dans ce voyage par le fils de José, Éléor 
zar, qui savait probablement parler le latin. La légende, qui 
suit chacun des pas de Simon, rattache à ce voyage à Rome 
une aventure merveilleuse. Elle raconte que ce docteur délivra 
la fille de Tempereur, nommée Zucilla, du démon Bartholomaion 
dont elle était possédée, et que Tempereur reconnaissant lui permit 
d'enlever des archives de TÉtat les documents qui lui convien- 
draient; il y prit et détruisit les édits rendus contre les Juifs. Cette 
légende paraît reposer sur un fait réel. Éléazar ben José, le compa- 
gnon de Simon, se vanta, en effet, d*avoir vu à Rome les vases du 
temple, le diadème du grand prêtre et le rideau du Saint des Saints 
que Titus avait emportés de Jérusalem en guise de trophées. Il ne 
fut certainement autorisé que par faveur spéciale à examiner tous 
ces objets. Il ne faudrait cependant pas en conclure que Marc-Aurèle 
était Tami des Judéens. On verra plus loin qu'il se montra, au 
contraire, plus sévère pour eux que son prédécesseur. Il est pos- 
sible que les Judéens, dont la haine pour Rome était toujours vi- 
vace et qui prenaient part avec empressement à toutes les guerres 
qui pouvaient affaiblir la puissance de leurs maîtres détestés, 
aient aidé le prétendant au trône, Avidus Cassitcs, dans sa lutte 
contre Marc-Aurèle, et que ce dernier les en ait châtiés en les 
traitant avec une grande rigueur. 



124 HISTOIRE DES JUIFS. 



\ 



CHAPITRE V 



PATRIARCAT DB JUDA LE SAINT ; DERNIËRB GÉNÉRATION 

DBS TANNAÎTES 

(i7«-2S0) 



La dernière généralion des Tannaïtes eut un remarquable trait 
de ressemblauce avec la première. De même que celle-ci s'était 
îocarnée tout entière dans Johaoan ben Zaccaî, de même la der- 
nière génération fut personniDce par un des docteurs de cette 
époque, Juda. Johanan avait formé de nombreux disciples qui, à 
leur tour, avaient fondé des écoles dont chacune suivait une direc- 
tion spéciale et une méthode particulière. La tradition avait été ainsi 
soumise à des interprétations diverses. Le patriarche Juda I^, fils 
de Simon n, fondit de nouveau les différentes doctrines en une 
seule et mit ainsi fin à Tactivité des Tannaïtes. Juda était sans 
conteste le docteur le plus illustre de son temps, il occupe une 
place considérable dans Thistoire du judaïsme. Vivant à une 
époque néfaste pour les Judéens (il est né vers 135 et mort vers 
210], il se distingua, dès sa jeunesse, par son intelligence remar- 
quable, sa maturité d*esprit et sa pénétration, et il occupa de 
bonne heure le premier rang parmi ses condisciples. Il ne se con- 
tenta pas de suivre les leçons d'un seul maître, il fréquenta plu- 
sieurs écoles, comme s'il avait pressenti qu'il devrait recueillir un 
jour les opinions les plus divergentes et clore les débats juridiques 
des Tannaïtes. 

Juda fut élevé à la dignité de patriarche après la mort de son 
père et à l'époque où la mort de l'empereur Verus mit fin aux per- 
sécutions dont souffraient les Judéens (vers 170}. 11 possédait des 
richesses immenses; on disait que ses étables seules avaient plus 
de valeur que tous les trésors du roi de Perse. Il vivait néanmoins 



JUDA LE SAINT. 125 

très simplement, et il consacrait sa fortune à subvenir aux besoins 
des nombreux disciples qui affluaient de la Palestine et du dehors 
pour suivre ses leçons. Pendant Teffroyable famine qui sévit, 
en même temps que la peste, sous le règne de Marc-Aurèle, dans 
tout Tempire romain, le prince juif distribua des vivres parmi les 
nécessiteux. Il résolut d'abord de n'accorder aucun secours aux 
hommes ignorants et grossiers et de ne venir en aide qu*à ceux 
qui s'occupaient de l'étude de la Loi. Mais quand son disciple 
Jonathan ben Amram, qui craignait de tirer le moindre profit ma- 
tériel de ses connaissances religieuses, lui eut dit ces paroles : 
• Nourris-moi non pas pour me récompenser de ce que j'étudie la 
Tora, mais comme on nourrit un corbeau affamé, » Juda reconnut 
qu'il avait tort d'imposer des limites à sa bienfaisance, et il répartit 
immédiatement des secours entre tous ceux qui en avaient besoin. 
Dans une autre occasion encore, Juda obéit d'abord à un premier 
mouvement de mauvaise humeur et revint après réflexion à des 
sentiments plus généreux. Les filles de l'apostat Ahèr, qui étaient 
dans le besoin, lui demandèrent de les secourir; il les repoussa 
d'abord en leur disant que a les orphelins d'un apostat ne méritent 
aucune pitié ». Sur leur observation que leur père s'était consacré 
pendant de nombreuses années à l'étude de la Loi, Juda se re- 
pentit de ses paroles blessantes et accueillit leur demande. 

Supérieur à tous ses collègues par sa fortune et ses connaissances 
juridiques, Juda réussit facilement à faire conférer au patriarche une 
autorité sans contrôle et à lui faire octroyer tous les privilèges 
que possédait auparavant le seul Collège. Après qu'Uscha eut 
perdu son importance, le siège de l'académie et du Synhédrin fut 
d'abord transféré, du temps de Juda, à Bet-Schearim, au nord-est 
de SépphoriQ, et plus tard à Sépphoris même. Le patriarche choisit 
cette dernière ville pour son air pur et son climat salubre; il espé- 
rait pouvoir s'y guérir d'un mal dont il souffrit très longtemps. 11 
semble qu'à Sépphoris était également établi un grand Conseil de 
soixante-dix membres, chargé de se prononcer sur les questions 
religieuses. Mais le Collège professait un tel respect pour Juda 
qu'il lui accorda plein pouvoir pour prendre à lui seul telle déci- 
sion qui lui paraîtrait convenable. On lui accorda même ou il se 
fit accorder l'importante prérogative d'élever les. disciples ou grade 



126 HISTOIRE DES JUIFS. 

de juge et de docteur; il pouvait conférer ces titres sans eu déli- 
bérer préalablement avec le Collège, tandis que ce dernier était 
obligé d'en référer à Juda. La nomination des chefs religieux des 
communautés, des juges et des membres du Collège dépendait 
donc de la volonté du patriarche. Du temps de Juda, il n'y eut plus 
au Collège ni vice-président {Ab-Bel-Din)^ ni orateur public (JTîz- 
Aam). Juda, le prince {ffanassi)^ était tout; il avait presque le 
pouvoir d'un pape. Le Synhédrin s'était affaibli lui-même, il 
n'avait plus qu'une apparence de vie; le patriarche seul faisait 
tout. Le respect dont jouissait Juda lui valut le surnom de raàH^ 
comme s'il eût été le représentant par excellence de la Loi. 

Juda étendit encore son autorité en décrétant que nul docteur, 
quelque savant qu'il fût, n'avait le droit de statuer sur des 
questions religieuses à moins qu'il n'y fût autorisé par le patriarcat. 
Cette mesure obligea les communautés juives, palestiniennes ou 
autres, à s'adresser au patriarche quand elles avaient besoin de 
fonctionnaires religieux, de juges ou d'instituteurs. Ainsi, les ha« 
bitants de Simonias^ ville située au sud de Sépphoris, demandèrent 
à Juda de leur envoyer un homme qui pût à la fois prêcher, remplir 
la fonction déjuge, surveiller la synagogue, rédiger les contrats ci- 
vils et religieux, instruire la jeunesse, en un mot, soigner toutes les 
affaires de la communauté. Le patriarche leur recommanda son 
meilleur disciple, Lévi ben Sissi. Deux autres disciples de Juda, 
Bada Bar Baîuiy de Kafri, eiÂàda Âreia, tous deux Babyloniens, 
durent également demander préalablement l'autorisation du pa- 
triarche pour avoir le droit de statuer sur des questions religieu- 
ses ou juridiques dans leur pays. Un seul dignitaire juif occupait 
une situation aussi élevée que le patriarche, c'était l'exilarque, 
en Babylonîe. Ce dernier avait même une supériorité considérable 
sur Juda, il était nommé et soutenu par les autorités parthes, 
tandis que les Romains toléraient à peine rel4stence du patriarcat. 

Juda était d*une susceptibilité excessive, il traitait avec la plus 
grande rigueur les élèves à qui il arrivait, ne fût-ce qu'en plai- 
santant et sans intention coupable, de le froisser dans son amour- 
propre. Il recommanda, sur son lit de mort, à son fils de se mon- 
trer très sévère pour les disciples, c'est ce qu'il fit, du reste, 
lui-même pendant qu'il occupait le patriarcat. Parmi les nom- 




JUDA LE SAINT. 127 

breux Babyloniens qui fréquentaient i*académie de Sépphoris, 
se trouvait un savant nommé Hiyya (abréviation d*Ahiyya), dont 
les contemporains louaient la rare intelligence, les mœurs austè- 
res et le zèle infatigable à instruire le peuple. Juda lui-même 
avait pour Hiyya la plus grande estime; il disait de lui : « L*homme 
aux conseils sages est venu me voir des région lontaines. » Et 
cependant, il ne lui pardonna pas une légère plaisanterie que 
Hiyya se permit à son égard dans les circonstances suivantes. 
Juda dit un jour : a Si Texilarque Huna venait en Judée, je ne 
pousserais certes pas Tabnégation au point de me dépouiller en sa 
faveur de la dignité dont je suis revêtu, mais je lui rendrais de 
grands honneurs parce qu'il descend, par la lignée masculine, de 
la maison de David. » Quand Huna fut transporté, après sa mort, 
en Judée, Hiyya dit au patriarche : « Huna arrive. 9 A ces mots, 
Juda pâlit; quand il eut appris qu'il s'agissait du cadavre de Huna, 
il punit son disciple de sa plaisanterie en lui défendant de se pré- 
senter devant lui pendant trente jours. Il infligea également une 
punition à un autre de ses disciples, Simon Bar-Kappara, qui avait 
froissé sa susceptibilité. Bar-Kappara joignait à des connaissances 
juridiques très étendues un esprit pétillant et caustique et un 
certain talent poétique. Ce qui reste des poésies de Bar-Kap- 
para montre que ce savant maniait la langue hébraïque, rajeunie 
par de nombreux néologismes, avec élégance et habileté. Il avait 
également composé des fables, elles sont toutes perdues. Un jour, 
en joyeuse compagnie, le malicieux Bar-Kappara se permit de 
faire rire de Bar-Eleasa, le gendre riche, mais vaniteux et igno- 
rant, du patriarche Juda. Tous les assistants ayant adressé des 
questions à Juda, excepté Bar-Eleasa, Bar-Kappara poussa ce der- 
nier à faire comme les autres; il rengagea à soumettre à la saga- 
cité de son beau-père une énigme, qu'il lui indiqua. Cette énigme, 
dont la vraie solution n'est pas encore connue aujourd'hui, contient, 
selon toute apparence, des allusions ironiques à des membres de 
la famille du patriarche ; en voici à peu près le texte : 

a Elle regarde du haut du ciel, se montre bruyante dans la maison 
et effraie tous les êtres ailés ; les jeunes la voient et se cachent, les 
vieillards se lèvent et restent debout, les fuyards s'écrient ohl ohl et 
ceux qui tombent dans le piège sont pris par leur propre faute. » 



128 HISTOIRE DES JUIFS. 

Bar-Eleasa proposa naïvement cette énigme à Juda. Celui-ci 
s'aperçât probablement au sourire de Bar-Kappara qu'il s'agis- 
sait d'une plaisanterie qu'on voulait faire à son gendre, et il dit 
d'une voix courroucée à Bar-Kappara : « Je ne te reconnaîtrai pas 
comme docteur. » En effet, Bar-Kappara n'obtint jamais l'ordina- 
tion. On autre disciple, Mar-Samuel, qui était un des savants les plus 
célèbres de la Babylonie, et dont les soins et l'habileté guérirent 
Juda de sa longue et douloureuse maladie, ne put non [rfus être 
ordonné docteur. Juda voulut un jour s'excuser auprès de Samuel 
de ne lui avoir pas accordé l'ordination. Samuel répondit en riant 
que cela avait été arrêté ainsi dans le livre d'Adam, c n y est écrit, 
dit-il, que j'aurai le titre de savant, mais non celui de raôbi^ et 
que je guérirai ta maladie. » — Un autre Babylonien, Hanina, qui 
fut compté plus tard parmi les autorités religieuses de son temps, 
fit remarquer un jour à Juda qu'il n'avait pas bien prononcé un mot 
des Prophètes, c Qui t'a dit que ce mot doit être prononcé autre- 
ment? demanda le patriarche. — Hamonuna de Babylonie, répliqua 
Hanina. — Quand tu le reverras, lui dit Juda, tu lui annonceras que 
je t'ai donné le titre de savant. » Le patriarche indiqua par là qu'il 
n'élèverait jamais Hanina au grade de docteur. Cette susceptibilité 
formait le côté faible de Juda, elle avait peut-être son origine dans 
la santé débile du patriarche ; néanmoins, elle irritait parfois les 
disciples, mais ceux-ci vénéraient trop Juda pour manifester tout 
haut leur mécontentement. Le vin délia cependant un jour les 
langues, et, à un banquet, les fils jumeaux de Hiyya, Juda et His- 
kiyya, exprimèrent ouvertement ce que leurs camarades pensaient 
tout bas : « Le Messie ne pourra venir, dirent-ils, que lorsque les 
deux maisons princières dlsraël, le patriarcat en Palestine et 
l'exilarcat en Babylonie, auront disparu. » 

Juda mit à profit le pouvoir presque absolu dont il jouissait pour 
supprimer certaines pratiques que le temps avait consacrées, 
mais que la nouvelle situation des Judéens rendait très difficiles à 
observer. Il semble avoir aboli, entre autres, l'usage d'allumer 
des feux sur les montagnes de la Palestine pour annoncer la néo- 
ménie. H décida que les communautés seraient dorénavant infor- 
mées de cette date par des messagers. Cette mesure fut prise 
probablement à la suite de l'hostilité qui avait éclaté entre les 




JUDA LE SAINT. 129 

Judéens et les Samaritains. Ces derniers allumaient, en effet, des 
torches sur les montagnes avant le temps voulu afin d'induire les 
Judéens en erreur. En général, sous le patriarcat de Juda, les rap- 
ports des témoins concernant Tapparitioa de la nouvelle lune 
avaient bien moins d'importance qu'auparavant pour la fixation 
des fêtes. On tenait surtout compte des calculs astronomiques pour 
en déterminer la date, Taudition des témoins n'avait plus 
qu'un intérêt secondaire. Aussi Juda recevait-il la déposition de 
personnes qui auparavant étaient jugées indignes de témoigner. 
Ce n'était plus le patriarche lui-même qui proclamait la néoménie, 
mais son suppléant. A cette époque, cette proclamation avait lieu 
à Eïn-Tdb, qui se trouvait dans la province de Judée, proba- 
blement tout près de Lydda. 

Juda facilita également au peuple l'accomplissement des pra- 
tiques relatives à Tannée sabbatique et aux dîmes. Malgré la chute 
de l'État juif, ces lois étaient restées en pleine vigueur, mais elles 
pesaient très lourdement sur les Judéens, appauvris par la guerre, 
les épidémies et les impôts de tout genre. Juda ne les abolit pas 
entièrement, mais il en allégea les charges. Le patriarche déclara, 
d'un autre côté, que le territoire de certaines villes frontières, qui 
avait été considéré jusque-là comme appartenant à la Judée, n'en 
faisait plus partie, il exempta ainsi les récoltes de ce territoire des 
impôts qui frappaient les produits du sol de la Palestine. Ces villes 
n'avaient pas toujours appartenu à la Judée, elles étaient peu- 
plées en grande partie de Grecs et de Romains. Juda fut blâmé 
de cette réforme par sa propre famille ; il répondit simplement : 
« Mes aïeux m'ont légué le soin d'accomplir cet acte. » 11 était 
même disposé à abolir totalement les lois concernant l'année 
sabbatique, mais il ne voulut pas prendre une mesure d'une telle 
gravité sans avoir consulté préalablement l'opinion de ceux ijui 
lui paraissaient y être opposés. Il en parla à Pinhas ben Jaïr, 
gendre de Simon ben Yohaï et homme d'une piété sévère et méti- 
culeuse, qui observait surtout très strictement les lois relatives 
au prélèvement des dîmes. C'était probablement une année où la 
récolte s'annonçait comme devant être mauvaise. Le patriarche 
dit à Pinhas : « Il y aura manque de blé. » — « L'endive a par- 
faitement réussi, » répliqua Pinhas, il voulut dire par là que s'il 
ni. 9 



iaO HISTOIRE DES JUIFS. 

y a insufQsance de blé, on peut se nourrir de légumes, et qu*il 
n*y a aucune raison de transgresser une loi religieuse. Juda com- 
prit et renonça à son projet. 

L'œuvre qui a fait briller le nom de Juda d'un très vif éclat et 
lui a assuré Timmortalité est la rédaction de la Mischna (vers 
189). Depuis qu*on avait mis par écrit, sous le nom A'Adoyot^ un 
certain nombre de décisions juridiques, la loi orale avait pris un 
développement considérable, on avait établi de nouvelles pra- 
tiques déduites soit de prescriptions déjà existantes soit de ver- 
sets de la Tora. Dans les controverses des diverses écoles, de 
nombreux points de doctrine n'avaient pas été élucidés, de nom- 
breuses questions étaient restées sans solution. Juda prit pour 
base de son travail la compilation d*Akiba complétée et mise en 
ordre par Meïr. Il examinait soigneusement le pour et le contre 
de chaque opinion, et il fixait définitivement les lois d*après cer- 
tains principes. Il essaya de grouper méthodiquement les diverses 
halakot relatives aux prières et formules eulologiques, aux pré- 
lèvements a faire sur les produits du sol, au sabbat, aux fêtes et aux 
jeûnes, au mariage, aux vœux et au naziréat, au droit civil et 
pénal, aux sacrifices, à la pureté lévitique et à maint autre objet. 
Mais il ne réussit pas à suivre dans son recueil un ordre rigou- 
reux, parce que la matière elle-même ne comportait pas cet ordre, 
et aussi parce qu'il voulait s'en tenir aux divisions adoptées par 
ses prédécesseurs. 

La Mischna de Juda est écrite dans un style concis, l'expres- 
sion est ingénieuse, pittoresque, et elle se grave facilement dans 
la mémoire. La langue de ce recueil est un hébreu abâtardi, 
mélangé de nombreuses expressions araméennes, grecques et 
latines. Juda avait une prédilection marquée pour la langue 
hébraïque, par contre il montrait une vive antipathie pour la 
langue syrienne, qui était parlée par les habitants de Galilée, 
cette langue n'étant pas soumise, à ses yeux, à des règles suffi- 
samment précises. L'hébreu était encore en usage en Judée, 
principalement dans les villes. La servante de Juda connaissait si 
bien cette langue que souvent des disciples du dehors lui deman- 
daient le sens de mots hébreux qui leur étaient inconnus. On ma- 
niait l'hébreu avec une grande facilite, et certaines idées, notions 




RÉDACTION DE LA MISCHNA. 131 

ou définilions, empruntées au domaine général des connaissances 
de cette époque, étaient rendues très fldèlement dans celle 
langue.. 

La Mischna n'était nullement destinée dans la pensée de son 
auteur à devenir le code définitif de la loi orale, Juda ne l'avait 
composée que pour son usage personnel ; il voulait s'en servir en 
quelque sorte comme d'un fil conducteur pour ne pas s'égarer 
dans son enseignement au milieu de ce dédale de milliers de 
halakot. Mais l'estime et le respect dont Juda jouissait auprès de 
ses contemporains et de ses disciples se reportaient sur son 
œuvre, elle éclipsa toutes les autres compilations de ce genre et 
les fit tomber dans un complet oubli. Elle porta également Tan- 
cien titre de Mischna, mais avec cette mention additionnelle : di 
rabbi Juda, Peu à peu cette addition disparut, et le recueil de 
Juda fut considéré comme la Mischna par excellence. Les disci- 
ples du patriarche propagèrent son œuvre dans les régions loin- 
taines, ils l'utilisèrent comme texte pour leurs conférences et 
comme code religieux et juridique. La Mischna de Juda ne fut 
pas plus mise par écrit que ne l'avaient été les mischnot précé- 
dentes, elle se transmit pendant plusieurs siècles par la seule 
force de la tradition orale. Il était en effet défendu de mettre la 
tradition par écrit. Quelques docteurs mirent bien par écrit quel- 
ques lois rares ou singuHères, mais ils le firent avec tant de mys- 
tère que les rouleaux où ces lois furent transcrites eurent le 
nom de rouleaxix des secrets, — Dans sa vieillesse, Juda soumit 
son travail à un nouvel examen et y introduisit les modifications 
qni s'étaient produites dans quelques-unes de ses opinions. Le fils 
de Juda, Simon, ajouta de son côté, après la mort de son père, de 
nouvelles halakot à la Mischna. 

La tradition religieuse trouva dans le recueil de Juda son 
expression définitive. S'étant présentée pour la première fois à 
l'époque des Maccabées comme un élément sérieux de l'histoire 
du judaïsme, elle était restée pendant quatre siècles vague et 
indécise. Affirmée par les Pharisiens, niée par les Sadducéens, 
resserrée dans des limites très étroites par l'école de Schammaï, 
élargie et développée par l'école de Hillel, elle fut définitivement 
fixée par Juda, et pendant une longue série de siècles elle exerça 



132 HISTOIRE DES JUIFS. 

une influence prépondérante sur le judaïsme. La Mischna devint, 
à côté de TEcriture sainte, la source principale qui alimentait les 
écoles religieuses; souvent même, elle supplantait la Tora et la 
reléguait au second plan. Elle devint le lien moral qui maintenait 
Tunité parmi les membres disséminés de la nation juive. La 
Mischna, œuvre du patriarcat, qui lui assura Texistence et 
l'autorité religieuse, tua en quelque sorte le pouvoir qui Favaît 
produite. A mesure que Tinfluence de la Mischna grandissait et 
se développait, Tautorité du patriarcat déclinait et disparaissait. 

L'apparition de la Mischna mit un terme à l'activité créatrice 
des Tannaïtes et marqua la fin de la période de ces docteurs, 
a Nathan et Juda sont les derniers des Tannaïtes, » dit une chro- 
nique sibylline (le livre apocryphe d'Adam). Il devenait nécessaire, 
dès lors, d'inaugurer un nouveau genre de recherches et d'études 
qui n'eût pas de ressemblance avec la méthode des Tannaïtes. 

Des historiens ont prétendu que les Judéens vivaient tranquilles 
et heureux à l'époque où parut la Mischna. Cette assertion n'est 
pas juste. Marc-Aurèle lui-même, le philosophe couronné, le 
meilleur et le plus honnête des empereurs romains, n'éleva aucune 
protestation contre les persécutions auxquelles les soumit celui 
qui partageait avec lui le pouvoir impérial, Zucitis Verus. Et 
cependant, au moment où ces persécutions eurent lieu, Juda occu- 
pait déjà la dignité de patriarche. Lorsque, plus tard, Marc-Au- 
rèle, qui traversait la Palestine pour combattre un prétendant au 
trône, Avidus Cassitis (175), fut entouré par des Judéens qui lui 
demandèrent tumultueusement d'alléger le joug que son collègue 
faisait peser sur eux, il s'écria : « Marcomans, ô Quades et Sar- 
mates, j'ai enfin vu une nation plus remuante que vous (1)! » 
Malgré son éducation philosophique, ou, pour mieux dire, ses 
connaissances en philosophie, cet empereur était trop imbu des 
préjugés romains, il vénérait trop les dieux de l'ancienne Rome 

(1) Ammianus Marcellinus XXII, 3, raconte de Marc-Aurèle : « nie cnim 
(Marcus Aurelius) quum Palaestlnam Iransiret iEgyptum petens, petentium 
jiidaeorum et turoultuanUum saepe percitus dolentes dicitur exclamasse : 
« Marconnmani, o Quadi, o Sarmatae, tandem alios vobis inquietiores invcni ! » 
Un moine, ennemi des juifs, a remplacé le mot petentium (suppliants] par 
fœtentium (puants). De là ce préjugé qui a existé pendant des siècles que les 
jaife ont une mauvaise odeur de naissance. 



TENTATIVE DE RÉVOLTE DES JUDÉENS. 133 

pour comprendre la grandeur du judaïsme. Pendant que la peste 
dévastait l'empire, il exigea que les pratiques du culte païen fussent 
très rigoureusement observées, et il alla jusqu'à élever son col- 
lègue, qui venait de mourir, au rang de dieu et à lui consacrer 
un autel et des prêtres. Et Ton prétend que cet empereur, que 
toute sa philosophie n*a pu guérir des superstitions romaines, fut 
Tami du patriarche Juda 1 

La situation des Judéens, si précaire sous Marc-Aurèle, devint 
bien plus douloureuse sous le règne de son Fils^ le voluptueux et 
sanguinaire Commode. Le gouverneur que cet empereur avait 
placé à la tête de la Syrie, le rude Pescennius Niger ^ les traita 
avec une dureté excessive. Ils lui demandèrent un jour de dimi- 
nuer les impôts, qui étaient devenus écrasants pour eux, il leur 
répondit, avec cette brutalité toute particulière aux proconsuls 
romains : « Comment 1 vous voulez que j'exempte vos terres d'im- 
pôts ! Mais je voudrais pouvoir imposer Tair même que vous res- 
pirez! » Cette situation s'assombrit encore pendant les années 
agitées qui suivirent le meurtre de Commode et celui, qui eut lieu 
trois mois plus tard, de l'empereur Pertinax (décembre 192 — 
mars 193). Il se présenta à la ibis quatre candidats à l'empire, par- 
tout s'alluma la guerre civile, et la Rome corrompue et chargée 
de crimes fut alTaiblie et ruinée par les déchirements intérieurs. 
La pourpre impériale était tellement avilie qu'elle fut mise à l'en- 
can par la garde prétorienne, et l'heureux acquéreur, Bidius 
Julianiis, paya de sa vie le court bonheur de l'avoir possédée 
(juin 193). Mais il restait encore trois rivaux qui se disputaient 
Tempire : Pescennius Niger ^ en Syrie ; Sévère^ du Danube, et 
Albinus, de la Bretagne. La lutte des deux premiers eut son contre- 
coup en Palestine. Les Samaritains de Néapoîis (Sichem) se décla- 
rèrent pour Pescennius ; les Judéens, que ce dernier avait per- 
sécutés, s'attachèrent à la cause de Sévère. Il y eut de fréquentes 
collisions entre les deux partis, qui se haïssaient, du reste, depuis 
fort longtemps, et des deux côtés tombèrent de nombreuses vic- 
times. Septime-Sévère l'emporta enfin sur son rival (fin 194). 
Comme tous les chefs de parti, il châtia cruellement les vaincus 
et récompensa ses propres partisans. Les Samaritains de Néapoîis 
perdirent tous leurs droits de cité; les Judéens, au contraire. 



134 HISTOIRE DES JUIFS. 

obtinrent le droit d'être nommés aux fonctions municipales et 
judiciaires, ce qui leur avait été défendu par Adrien, et les trois 
successeurs de cet empereur qui, par adoption, étaient devenus 
membres de sa famille, avaient maintenu sa défense. Mais les Ju- 
déens ne conservèrent pas longtemps la faveur de Septime-Sévère; 
ils s'aliénèrent ses bonnes grâces à la suite d*une tentative de 
soulèvement de quelques écervelés (vers 198-199). On se demande 
quelle nécessité poussa les Judéens vers une si folle et si dange- 
reuse entreprise. II parait certain qu'ils voulurent profiter de la 
guerre que les Parthes faisaient alors aux Romains et qui avait 
pris un tel caractère de gravité que Sévère se rendit avec toute 
sa famille sur le théâtre de la lutte. Il est, en effet, à remarquer 
qu'à chaque levée de boucliers des Parthes contre Rome, la Judée 
tout entière tressaillait du désir de prendre part au mouvement 
et d'aider à anéantir la ville maudite. Sévère fut obligé de lever 
honteusement le siège de Herta^ en Mésopotamie, à la défense de 
laquelle aidèrent certainement des Judéens ; mais, en définitif, 
les Romains restèrent vainqueurs. Aucun document n'indique 
clairement si la lutte eut lieu en même temps ou successivement 
dans les pays parthes et en Judée. On sait seulement que le sou- 
lèvement des Judéens fut très sérieux, puisque le Sénat décerna 
au vainqueur les honneurs du triomphe [triumphus jvdaiciis). 
Sévère, irrité de cette révolte, se montra très dur envers les 
Judéens, et, lors de son passage en Palestine (202), il promulga 
contre eux plusieurs lois d'exception; il leur défendit, entre 
autres, sous les peines les plus rigoureuses, d'accueillir des pro- 
sélytes romains. Comme les chrétiens étaient encore confondus à 
cette époque avec les Judéens, il va sans dire qu'il était également 
défendu de se convertir au christianisme. Les Samaritains, châtiés 
autrefois par Sévère parce qu'ils avaient pris parti pour Pescen- 
nlus, conquirent ses bonnes grâces. L'empereur sembla vouloir 
humilier plus profondément les Judéens en relevant leurs plus 
acharnés ennemis. 

Le patriarche Juda était déjà parvenu à une haute vieillesse 
lorsque celte révolte éclata en Palestine. Ni lui ni les autres docteurs 
ne voulurent soutenir l'insurrection; ils en désapprouvèrent for- 
mellement les auteurs. Deux docteurs secondèrent même les 



MORT DE JUDA LE SAINT. 135 

Romains dans leur lutte contre quelques petites troupes de 
Judéens, réfugiés dans la montagne, qui faisaient la guerre de 
partisans et que les vainqueurs traitaient en brigands. Ce furent 
Éléazar, dont le père, Simon ben Yohaï, fut un adversaire irré- 
conciliable de Rome, et Ismaël, fils de José. Ces deux docteurs 
furent sévèrement blâmés d'avoir servi d'instruments au despo- 
tisme romain. Josua ben Korha en fit des reproches très vifs à 
Éléazar : « Toi, vinaigre, produit d'un excellent vin (fils indigne 
d'un père respecté), continueras-tu encore longtemps à livrer le 
peuple de Dieu à la mort? » Eléazar répondit, pour se justifier, 
qu'il arrachait seulement les mauvaises herbes de la vigne ; mais 
Josua lui répliqua : a Laisse le maître lui-même accomplir une 
telle tâche. » Éléazar se repentit plus tard d'avoir aidé les Romains 
à arrêter des Judéens ; il expia cette faute, dit-on, en s'imposant 
de douloureuses macérations. 

L'autorité d'Éléazar était considérable dans les questions de 
casuistique, et quelquefois le patriarche lui-même s'y soumettait. 
Hais la fonction qu'il avait remplie sous les Romains lui avait 
aliéné les esprits, et comme il craignait qu'après sa mort les 
docteurs ne voulussent pas lui rendre les derniers honneurs, il 
recommanda instamment à sa femme de laisser son corps pendant 
quelques jours dans une chambre avant de le faire enterrer. 
Ismaël ben José^ qui avait partagé les fonctions d'Éléazar, par- 
tagea également son discrédit. Il essaya un jour de se justifier 
en disant qu'il n'avait accepté cet emploi que contre sa volonté et 
par contrainte. « Ton père ne s'est-il pas enfui, autrefois? lui 
répliqua-t-on ; tu devais agir comme lui ! » 

Juda, qui occupa le patriarcat pendant plus de trente ans, fut 
encore témoin de tous ces douloureux événements. A l'approche 
de la mort, qu'il vit venir avec le calme et la sérénité du sage, 
il réunit autour de lui ses fils et ses disciples et leur donna ses 
derniers conseils. Il désigna Gamaliel, son fils aîné, comme pa- 
triarche, et Simon, le cadet, quoique plus instruit que Gama- 
liel, comme hakam, et il recommanda à tous deux de se mon- 
trer respectueux et soumis envers sa veuve, qui était sans doute 
leur belle-mère, et de lui permettre de rester dans la maison qu'elle 
habitait, quoique cette maison ne lui appartint pas et fût spéciale- 



/ 



136 HISTOIRE DES JUIFS. 

ment destinée au patriarche, n exhorta son successeur à se mon- 
trer sévère pour les disciples et, bien que lui-même eût établi le 
principe de n*en jamais ordonner que deux à la fois, à accorder 
Tordination à tous ceux qui lui en paraîtraient dignes. Il pria le 
Synhédrin de ne pas lui faire des obsèques exceptionnelles, d'em- 
pêcher les villes de célébrer en son honneur des cérémonies funè- 
bres et de ne laisser fermée Técole que pendant un mois. Il mourut 
dans un âge très avancé (vers 210). A la douloureuse nouvelle 
de la mort prochaine du patriarche, une foule considérable accou- 
rut anxieuse des villes voisines à Sépphoris; elle ne crut pas pos- 
sible que ce fatal dénoûment pût se produire, et elle menaça de 
tuer le messager qui annoncerait le triste dénoûment. Bar-Kappara 
informa le peuple, d'une façon détournée, que Juda avait cessé de 
vivre. Il se présenta la tète voilée, les habits déchirés, et dit : c Anges 
et hommes se sont disputé la possession de Tarche sainte ; les anges 
ont triomphé, et l'arche a disparu. » — t II est mort ! » s'écria la 
foule avec une douleur poignante. » — c C'est vous qui le déclarez, » 
répliqua Bar-Kappara. Un convoi immense accompagna le corps 
de Juda de Sépphoris à Bel-Schearim ; l'éloge du patriarche fut 
prononcé dans dix-huit synagogues. L'autorité de Juda avait été 
considérable ; prêtres et docteurs avaient accepté la suprématie 
de celui qui personnifiait, en quelque sorte, l'enseignement reli- 
gieux. Après sa mort, il fut surnommé le saint (hakadosch). 

La vénération que les contemporains de Juda professaient pour 
ce docteur rejaillit sur son recueil de la Mischna. Cet ouvrage 
jouit d'une très grande considération dans les écoles et particu- 
lièrement auprès de ses disciples de Babylonie. Les anciens 
recueils de lois, qui n'avaient été conservés que par la mémoire, 
tombèrent dans l'oubli. Quelques disciples n'admirât cependant 
pas sans réserve l'autorité de la Mischna, où ils reconnurent des 
erreurs, des contradictions et des lacunes considérables. Le désir 
de compléter et de corriger la Mischna engagea quelques docteurs 
à composer de nouveaux recueils. Parmi ces docteurs, il faut 
citer Hiyya, de Babylonie, homme modeste, vertueux et savant, 
doué d'une mémoire prodigieuse, qui se rappelait fidèlement toutes 
les anciennes halakot, et qui avait collaboré à l'œuvre de Juda ; 
Lévi ien Sissi, docteur d'une excessive timidité, et le poète caus- 




CARACTÈRE DE LA MISCHNA. 137 

tique et spirituel Bar-Kappara. Ces recueils étaient souvent 
plus clairs et plus conformes a la tradition que le code de Juda, 
mais ils ne purent pas lutter contre Tinfluence qu'avait acquise 
l'œuvre du patriarche. Cette dernière devint la Mischna principale, 
la Mischna par excellence, et les autres recueils ne furent consi- 
dérés que comme des apocryphes, des ouvrages extérieurs [hiçonot, 
appelés improprement Boraïtot) (1), absolument comme certains 
ouvrages sont déclarés apocryphes par rapport au canon biblique. 
Le trait distinctif de la Mischna, qui a été acceptée comme 
code religieux par les Judéens, c*est d'avoir imprimé au judaïsme 
un caractère juridique, de le présenter comme une collection 
d'ordonnances. Les commandements et les défenses, les prescrip- 
tions inscrites dans le Pentateuque aussi bien que celles qui en 
ont été déduites par les docteurs sont, d'après elle, des ordres 
divins, placés au-dessus de toute attaque et do toute critique. 
Ce sont assurément les coups incessants portés au judaïsme, les 
attaques violentes dirigées contre lui par les Hellénisants sous le 
règne d'Antiochus Épiphane, Topposition implacable des Saddu- 
céens, le système des allégoristes d'Alexandrie, le dédain professé 
par le christianisme paulinien et les gnostiques pour les pratiques 
juives qui ont amené les docteurs à insister particulièrement sur 
la partie juridique du judaïsme. Ainsi, lorsque les Alexandrins et 
les gnostiques ne semblent tenir compte dans le judaïsme que de 
la conception d'un Dieu d'amour, enveloppant toute la création 
d'une profonde affection, la Mischna cherche à combattre cette ten- 
dance, elle ordonne d'imposer silence à rofflciant qui dirait dans 
sa prière : « Éternel, ta bonté s'étend jusque sur les petits des 
oiseaux. » La Mischna n'abandonne presque rien au libre juge- 
ment des hommes, elle soumet toutes les actions à des lois rigou- 
reuses, elle détermine la part que le pauvre a le droit de recevoir 
de la charité publique, elle va jusqu'à indiquer le nombre d'en- 
fants que chaque père de famille doit avoir pour satisfaire à 
l'obligation de contribuer pour une part suffisante à peupler la 

(1) Il faut ajouter aux Boraïtot les écrits miscfanaltiques suivants que noua 
possédons : 4« la Tosefta; 2« la Mekiltû, commentaire juridique sur VExode; 
3« le Sifra, commentaire sur le Lévitique; i^ les Sifrèy commentaires sur les 
Nombres et le Deutéronome, Ces ouvrages «ont des annexes à la Mischna. 



138 HISTOIRE DES JUIFS. 

terre. Elle admet que toutes les prescriptions de la Tora, y coid- 
pris celles que le Pentateuque ne mentionne pas d'une façon 
explicite, ont été révélées à Moïse sur le Sinaî et transmises par 
lui à Josué, qui les a transmises aux anciens, ces derniers les 
ont transmises aux prophètes qui, à leur tour, les ont transmises 
à la Grande-Synagogue. Toutes les lois qui ne se trouvent pas 
dans le Pentateuque sont désignées par la Miscbna, sans distinc- 
lion d'origine, sous le nom de paroles des scribes (dibré Sofe- 
rim). On rencontre, il est vrai, dans la Miscbna Taveu que 
plusieurs pratiques établies par certains Tannaîtes, ne repo- 
sent que sur des raisonnements d'une extrême subtilité, 
qu'elles ressemblent à des montagnes suspendues à un cAeveu; 
elle n'en considère pas moins toutes les halakot comme des règles 
inviolables. 

La Hischna déclare, à plusieurs reprises, que toutes les prescrip- 
tions religieuses ont une valeur égale. On pourrait placer en tète 
de ce recueil la sentence de Rabbi : « Dans quelle voie l'homme 
doit-il marcher? Dans celle qui lui fait acquérir sa propre estime 
et l'estime des autres. Observe les prescriptions les moins impor- 
tantes aussi strictement que les lois les plus graves, car tu ignores 
la récompense attachée à leur accomplissement. Compare la perte 
(matérielle} que t'impose l'observation d'un précepte à la récom- 
pense (morale) qui t'attend, et aux jouissances que peut te pro- 
curer un péché, oppose le dommage qu'il te fera subir. Préoc- 
cupe-toi sans cesse de ces trois points et tu ne pécheras jamais : 
sache qu'il y a un œil qui voit tout, une oreille qui entend tout, 
et que toutes tes actions sont inscrites dans un livre. » La Miscbna 
établit, en eiïet, comme principe, que tout Israélite observant les 
pratiques religieuses aura part à là vie future, hormis ceux qui 
nient le dogme de la résurrection ou celui de la révélation, ou qui 
vivent et pensent en épicuriens. Elle admet également que la 
piété est récompensée ici-bas, qu'il suffit d'observer strictement 
une seule loi pour être heureux, vivre longtemps et participer à la 
possession de la Terre sainte. On voit que la Miscbna a essayé de 
concilier la doctrine des récompenses terrestres enseignée par la 
Bible avec un dogme qui ne s'est établi qu'après l'exil, le dogme 
d'une récompense future. D'après elle, l'accomplissement de cer- 




MORALE DE LA MISCHNA. 139 

tains devoirs religieux est récompeDsé à la fois sur cette terre et 
dans la vie future ; ces devoirs sont : la piété filiale, la charité, 
la fréquentation assidue des écoles, Thospitalité, la sollicitude 
pour les malades, la dotation des fiancées (indigentes), les hdn- 
neurs rendus aux morts, le recueillement dans la prière, rétablis- 
sement de la paix parmi les hommes et, tout particulièrement, 
rétude de la Loi. La Mischna ne connaît ni châtiment futur, ni 
enfer. Les pécheurs ne subissent que des châtiments judiciaires ; 
selon la gravité de la faute qu'ils ont commise, ils sont flagellés, 
tués par le glaive, étranglés, brûlés, ou lapidés, ou bien Dieu les 
fait mourir avant Theure (Kérét.). La mort rachète les péchés 
même les plus graves. Les fautes peu importantes sont effacées 
par le repentir et le jeûne de Kippour; les délits commis par 
inadvertance sont expiés par les sacrifices ; les torts envers le 
prochain ne sont pardonnes que lorsque l'offensé a été dédom- 
magé et apaisé, et que lui-même a pardonné. 

Comme on Ta vu plus haut, Tétude de la Loi, selon la Mischna, 
est le devoir le plus important, elle est récompensée d'une façon 
toute spéciale, elle assure à celui qui s'en occupe le bonheur ter- 
restre et la béatitude future. « Quiconque étudie la loi écrite et 
la loi orale et se conduit d'une manière bienséante s'éloigne du 
péché. » La préoccupation constante, l'idée fixe des hommes de 
cette époque était de s'approprier, de conserver et d'augmenter l'hé- 
ritage religieux de leurs prédécesseurs; ils s'efforçaient de conso- 
lider et développer le judaïsme. Aussi les docteurs de la Loi étaient- 
ils profondément respectés. « Un savant, fût-il bâtard, dit le 
Talmud, doit avoir le pas sur un grand prêtre ignorant. » Les 
disciples étaient tenus de témoigner une plus grande vénération 
aux maîtres qu'aux parents, et, en cas de conflit, ils devaient 
obéissance aux premiers, parce que « le maître leur faisait 
acquérir la vie future ». Le père avait l'obligation de donner ou 
de faire donner l'enseignement religieux à son fils. La Mischna 
ne déclare pas explicitement l'enseignement religieux obligatoire 
pour la femme; elle mentionne sur cette question deux opinions 
différentes : celle de Ben-Azaï, qui prescrit ou plutôt permet 
d'enseigner la Tora aux femmes, fet celle d'Éliézer ben Hyrkanos, 
qui, au contraire, le défend très sévèrement. « Enseigner la Tora 



140 HISTOIRE DES JUIFS. 

à sa flUe, dit-il, c*est Tiailier à l'immoralité. » Cette doctrine fut 
généralement adoptée; elle eut les plus funestes conséquences. 
Les communautés juives s'imposaient de très grands sacrifices 
pour créer des écoles élémentaires et supérieures pour les garçons, 
tandis qu'elles refusaient systématiquement aux jeunes filles tout 
moyen de s'instruire. 

A côté de l'élude de la Loi et de la rigoureuse observance des 
prescriptions religieuses, la Mischna place l'obéissance aux lois 
de la morale. « La probité, dit-elle, exige que nous soyons fidèles 
à notre parole, même si la stricte légalité ne nous y oblige point. » 
« Ceux qui s'acquittent de leurs dettes, dit-elle encore, dans l'année 
sabbatique, où légalement ils seraient dispensés de les payer, 
qui remettent aux héritiers d'un prosélyte ce qu'ils doivent au 
défunt, bien qu'ils ne soient point tenus de le faire, et, en général, 
qui exécutent toutes leurs promesses, ceux-là sont aimés des 
sages. » Elle permet de réciter les prières dans quelque langue 
que cela soit ; elle n'exige que la ferveur et le recueillement. Elle 
ordonne de remercier Dieu pour les épreuves qu'il nous envoie, 
aussi bien que pour le bonheur qu'il nous accorde. En général, 
la Mischna s'efforce d'associer l'âme à la pratique de la religion, 
a On n'a pas rempli véritablement son devoir religieux, dit-elle, 
en prêtant une oreille distraite aux sons du Schofar, qu'on est 
tenu d'écouter au Nouvel An, aux fêtes et pendant le jour de 
l'Expiation de Tannée du jubilé; il faut que ces sons réveillent en 
nous la piété et nous rapprochent de notre Créateur. Les Israélites, 
ajoute-t-elle, n'ont pas triomphé des Amalécites parce que Moïse 
a élevé les mains vers le ciel ; ils n'ont pas été guéris dans le 
désert des morsures des serpents parce qu'ils ont porté leurs 
regards vers le serpent d'airain, mais parce qu'ils ont élevé leur 
cœur vers l'Eternel. » La Mischna n'entre cependant pas bien 
avant dans cette voie, elle attache toujours une plus grande 
importance aux obligations imposées par les docteurs qu'aux 
devoirs prescrits par la conscience. 

Un autre trait caractéristique de la Mischna est une tendance 
marquée à supposer et à réunir les cas les plus invraisemblables, 
pourvu qu'ils fussent possibles, et à indiquer les prescriptions 
qui pourraient leur être appliquées. Cette tendance eut, dans la 



LOIS CONTRE LES PAÏENS. 141 

suite, des effets heureux, mais elle produisit également des consé- 
quences fâcheuses; elle aiguisa, d'un côté, Tintelligence des doc- 
teurs, et, d'autre part, elle les habitua aux subtilités et aux 
sophismes. Elle prit naissance et se développa dans les écoles 
publiques de Jabné et d'Uscha, ainsi que dans un grand nombre 
d'écoles privées. Cette méthode de raisonner à outrance eut pour 
principaux partisans Meïr et ses disciples. Il ne suffisait pas 
à ces docteurs de se prononcer simplement sur des faits réels 
d'après les prescriptions du Pentateuque ou de la tradition, ils se 
plaisaient à imaginer des situations compliquées pour démontrer, 
par exemple, qu'il pouvait se présenter des circonstances où une 
seule faute appelait plusieurs châtiments ou exigeait plusieurs 
expiations. 

Un fait remarquable, c'est que la IVlîschna n'a accueilli aucune 
loi faite contre les judéo-chrétiens, elle n'indique même pas s'il 
est permis ou défendu de goûter au vin ou à la viande des Minéens. 
Il est probable que les dangers qui avaient menacé le judaïsme 
de la part des judéo-chréliens, depuis la destruction du temple 
jusqu'à la guerre de Barcokeba, avaient totalement disparu. Par 
contre, la législation de la Mischna contient de nombreuses dispo- 
sitions prises contre la gentilité et ayant pour objet d'éloigner les 
Judéens des païens et de leur culte. Les docteurs chrétiens sen- 
taient aussi combien des lois de ce genre seraient nécessaires 
pour protéger le christianisme, et un Père de l'Église, Tertullien^ 
un des plus jeunes contemporains du patriarche Juda et le premier 
auteur chrétien qui ait écrit en latin, prit des mesures aussi 
sévères que la Mischna pour établir une séparation entre les chré- 
tiens et les gentils. Ces derniers s'étaient multipliés en Palestine, 
après la guerre de Barcokeba; ils n'occupaient pas seulement les 
villes maritimes, ils résidaient également dans Tintérieur, et 
il devenait urgent de les tenir à l'écart. La Mischna réunit dans 
un traité spécial, dans Aboda Zara, les lois établies pour séparer 
les Judéens des païens. Toute relation est interdite avec ces derniers 
pendant les trois jours qui précèdent leurs principales fêtes, telles 
que les calendes de janvier, les saturnales, l'anniversaire de l'avè- 
nement ou de la mort de l'empereur; il est défendu aux juifs de 
visiter les échoppes des païens ornées de laurier, de leur vendre 



142 HISTOIRE DES JUIFS. 

des objets destinés aux idoles, de leur louer des maisons en Pales- 
tine. Le Judéen de Palestine, qui était profondément haï par le 
païen, ne doit pas lui permettre de le soigner pendant sa mala- 
die, ou de lui couper les cheveux ; il doit surtout éviter de se 
trouver seul avec lui pour ne pas être assassiné. Les païens de 
Rome avaient adopter usage barbare de faire lutter dans le cirque 
des hommes contre des animaux ; de là, la défense de leur procurer 
des lions ou des ours, de leur vendre un objet quelconque qui 
puisse devenir un instrument de mal, de construire pour eux des 
basiliques, des places destinées aux exécutions, des stades et, 
en général, tout bâtiment où ils pourraient verser du sang inno- 
cent; il est même interdit de leur confier des animaux, de crainte 
qu'ils n'assouvissent sur eux leurs passions criminelles. Il est 
défendu de se servir de ce qui pourrait avoir été consacré au culte 
païen, de s'asseoir à Tombre d'une idole, de boire du vin qui a été 
ou aurait pu être consacré aux dieux. Toutes les mesures qui 
avaient été prises peu de temps avant la destruction du temple 
pour élever des barrières entre le judaïsme et la gentililé, la 
Mischna les conserva et les aggrava. Et cependant, malgré son 
hostilité contre le paganisme, elle adopla cette loi établie proba- 
blement par Gamaliel P% que les indigents païens avaient le 
même droit que les Judéens à recevoir des secours. 

La Mischna consacre aux prescriptions de pure morale un traité 
spécial, intitulé : les Maximes des Pères (Pirké Abot). Ce traité 
contient les aphorismes et les sentences énoncés par les plus 
anciens des Soferim. On y lit, entre autres, cette maxime de 
Schemaya, du temps d'Hérodo : « Aime le travail et hais les 
dignités; » celle de Hillel l'Ancien : « Suis la doctrine d'Aron, 
aime et recherche la paix, aime les hommes et amène-les à l'étude 
de la Loi, » et celle de son descendant, Simon III, fils de Gamaliel : 
a Le monde se maintient par trois vertus : la vérité, la justice 
et la paix ; » les paroles sages et élevées de Hanina, un des témoins 
de l'incendie du temple, que le traité des Maximes a accueillies 
malgré les souffrances que Rome a fait endurer aux Judéens : 
a Prie pour le salut de l'État (romain), car la crainte seule qu'il 
inspire empêche les hommes de se dévorer entre eux. » Voici 
encore quelques autres sentences remarquables de ce traité : 



CALOMNIES CONTRE LES TANNAÏTES. 143 

(c Celui qui est aimé des hommes, dit Haniaa ben Dossa, est 
aussi aimé de Dieu, et celui qui ne plait pas aux hommes ne plaît 
pas à Dieu. » — « Qui est véritablement sage? dit Ben-Zoma, celui 
qui ne dédaigne l'enseignement de personne. Qui est vraiment 
fort? celui qui triomphe de ses passions. Qui est respectable? celui 
qui respecte ses semblables. » — a Ne méprise personne, dit 
Ben-Âzaï, et ne dédaigne aucun objet; tout homme a son heure 
et tout objet son emploi. » — « L*homme ne saurait ôtre trop 
humble, dit Lévitas, de Jabné, car sa destinée est de devenir la 
proie des vers. » — « Sois humble devant tout le monde, » dit 
Meïr. 

Ces maximes d'une morale pure et élevée, les Tannaïtes les 
inculquaient à leurs disciples et ils les mettaient en pratique dans 
la vie. Ils étaient d'une piété fervente et sincère et d'une rare 
modestie; ils haïssaient par-dessus tout l'orgueil, Tégoïsme et 
l'hypocrisie, et ils aimaient leurs semblables d'une affection pro- 
fonde. L'ardeur de la lutte peut seule expliquer et justifier les 
dénominations injurieuses d'imposteurs, serpents, langues de 
mpère, que les Minéens ou judéo-chrétiens, exclus de la commu- 
nauté judaïque, appliquèrent aux docteurs. Il était souve- 
rainement injuste de les accuser de ne rien faire que pour 
attirer sur eux l'attention des hommes, de s'approprier les maisons 
des veuves, sous prétexte qu'ils adressent au ciel de longues 
prières, de n'être pieux qu'à l'extérieur, tandis qu'à l'intérieur 
ils étaient remplis d'hypocrisie et de méchanceté. C'était les outra- 
ger et les calomnier que de mettre contre eux, dans la bouche de 
Jésus, comme l'a fait l'auteur judéo-chrétien de l'Évangile de 
Mathieu, les paroles suivantes : « Tout ce qu'ils vous disent de 
faire, observez-le et faites-le; mais n'imitez pas leurs actions, ils 
sont pieux en paroles, mais agissent mal; » c'était les calomnier 
que de leur reprocher de se laisser ou de se faire appeler par 
orgueil du titre de RabU, Abba (père), Môré (maître). Certes, 
rien, dans ces qualifications, n'indiquait la présomption ou l'or- 
gueil. Un seul reproche, très grave, pouvait être adressé aux 
Tannaïtes : c'était d'avoir attaché une importance bien plus consi- 
dérable à la casuistique qu'aux prescriptions de la morale, d'avoir 
laissé ces dernières trop dans l'ombre et d'avoir ainsi fait 



144 HISTOIRE DES JUIFS. 

sopposer que les lois ritaelles forment la base et la |Murtie 
essentielle du judaïsme. Par suite de cette prépondérance accordée 
à ees lois, au détriment de la morale, et par suite de cette ten- 
dance à considérer la religion comme un ensemble d'actes pure* 
ment extérieurs dont Taccomplissement nous est imposé par con- 
trainte, la rédaction de la Mischna a nui au judaïsme, dont elle 
a fait méconnaître le vrai caractère. Cette fausse conception de la 
religion juive a prévalu cbez les Judéens pendant de nombreux 
siècles, et aujourd'hui enc(H« elle n'a pas disparu. 

S*il est vrai, comme semblent TafOrmer certaines traditions 
historiques, qu*à la mort du patriarche Juda les souffrances des 
Judéens s'aggravèrent, elles ne durèrent, en tout cas, que jus- 
qu'après la mort de l'empereur Sévère. Celui-ci, qui avait pris 
également le nom de son prédécesseur Pertinax, et dont on disait 
qu'il méritait bien de s'appeler Seterus et Pertinax (cruel et 
entêté), en voulut aux Judéens jusqu'à la fin de sa vie (211) de 
l'émeute que quelques écervelés avaient fomentée parmi eux. Lui 
mort, la situation des Judéens s'améliora, et ils furent relativement 
tranquilles jusqu'à l'époque où le christianisme arriva au pouvoir. 
Sous le règne des trois premiers successeurs de Sévère, Rome 
subit Finfluence des mœurs syriennes. Les mères de ces empe- 
reurs, qui dirigeaient la politique romaine, Julie Domna^ femme 
de Sévère, sa sœur, Julie Maesa, et les filles de cette dernière, 
Julie Soemia^ mère d'Héliogabale, et Julie Mammée^ mère 
d'Alexandre Sévère, étaient toutes originaires de la Syrie (Emesa), 
et leurs enfants introduisirent à Rome des dieux et des pra- 
tiques empruntés à leur pays. En Syrie, les Judéens entre- 
tenaient des relations cordiales avec les autres habitants; il y 
avait particulièrement à Emesa, lieu d'origine des successeurs 
de Sévère, des prosélytes juifs très riches; l'entourage de ces 
empereurs était donc habitué à traiter les Judéens avec justice et 
bienveillance. Caracalla accorda les droits de citoyen à tous les 
habitants de l'empire romain, et s'il ne parvint pas à la faire dispa- 
raître complètement, du moins il effaça en grande partie la 
distinction qui existait entre latins et non-latins. Il avait un com- 
pagnon d'enfance juif auquel il témoignait une profonde sympa- 
thie. Son neveu ou son fils, l'empereur Héliogabale^ <|ui souilla 




LES SUCCESSEURS DE SÉVÈRE ET LES JUDÉENS. 145 

pendant quatre ans la pourpre imp(^riale (218-222), et qui résolut, 
dans sa folie criminelle, de destituer les dieux romains et les 
Césars, voulut introduire publiquement dans Rome, en les subor- 
donnant naturellement à Baal, son dieu du soleil, les cultes juif, 
samaritain et chrétien. Désireux de suivre fidèlement les pratiques 
de Baal, dont il se déclarait le prêtre, il se fit circoncire et s'abstint 
de manger de la viande de porc. C'est ce qui donna naissance au 
bruit répandu dans toute la Palestine qu'un empereur romain, un 
Antonin, s'était converti au judaïsme. 

Tous ces empereurs ne favorisaient pas ouvertement les Judéens, 
mais ils adoucissaient dans la pratique les mesures rigoureuses 
que Sévère avait édictées contrôle judaïsme. Janaï, un disciple du 
patriarche Juda P% caractérisa la situation politique des Judéens 
de cette époque par ces paroles : « Nous ne sommes ni heureux 
comme des méchants, ni malheureux comme des jusles, » c'est-à- 
dire le gouvernement romain ne nous favorise ni ne nous persé- 
cute. Ce fut cependant à cette époque que les agriculteurs juils 
furent privés du privilège que leur avait accordé Jules César de 
ne pas payer d'impôt sur la récolte (annona) pendant l'année sab- 
batique. Mais l'abolition de ce privilège n'avait aucune cause reli- 
gieuse, elle faisait partie d'un ensemble de mesures fiscales que 
Caracalla fut obligé de prendre pour améliorer la situation finan- 
cière de l'État; elle eut probablement lieu pendant la guerre que 
cet empereur fit aux Parthes en l'année 216-217, qui était préci- 
sément une année sabbatique. Les Judéens souffraient vivement de 
cette nouvelle loi, qui les obligeait à payer des impôts même pen- 
dant les années où leurs champs devaient rester en friche. Janaï, 
qui dirigeait une école à Sépphoris, décida alors qu'il était permis 
de se livrer aux travaux d'agriculture pendant l'année sabbatique, 
et il justifia sa décision par cette raison que Caracalla n'avait pas 
rintention de faire transgresser aux Judéens une loi religieuse, 
mais cherchait à augmenter le rendement des impôts. 

Pendant qu'il fit la guerre aux Parthes, Caracalla ou son meur- 
trier Macrin, qui régna pendant un an (avril 217 -juin 218), 
traita les Judéens avec une grande bienveillance; il espérait ainsi 
gagner à la cause romaine les nombreux Judéens établis entre le 
Tigre et l'Euphrate. Le fils el successeur du patriarche Juda, 
m. 10 



146 HISTOIRE DES JUIFS. 

Gamalîel II (205-220), avertit les Judéens de la Palestine de se tenir 
sur leur garde : « Montrez-vous circonspects, leur dit-il, envers 
la puissance (romaine); elle ne vous flatte que dans son propre 
intérêt, et elle vous abandonnera quand vous aurez besoin de sa 
protection. 9 — Ce patriarche était peu £Eunilier avec les questions 
de casuistique; mais, quoique ses connaissances juridiques fussent 
inférieures à celles de son frère Simon, son père le nomma cepen- 
dant son successeur. C*est qu*il paraissait se rendre un compte 
exact de la situation politique de Tépoque, et être doué d*un esprit 
très pratique. 11 s*occupa spécialement de Tadministration, exer- 
çant le droit de contrôle sur les fonctionnaires et les commu- 
nautés, mais il confia la direction des études religieuses aux princi- 
paux disciples de son père. Des écoles s*établirent à Sépphoris, 
Tibériade, Akhara, Lydda et même à Césarée, où résidait le pro- 
curateur romain. Ces diverses écoles se soumettaient toutes à une 
autorité commune, celle de la Mischna. Ce fut la rédaction de la 
Mischna qui contribua principalement à maintenir Tunité dans 
renseignement religieux. 



CHAPITRE VI 

LE PATRIARCHE JUDA II; LES AMORAÏM 

(225-ÎÉ80) 

Apres la mort des plus jeunes contemporains de Juda le Saint 
et de son fils Gamaliel II, une ère relativement plus heureuse 
s'ouvrit pour les Judéens. A l'extérieur, leur situation politique 
était des plus favorables, grâce aux dispositions bienveillantes 
de l'empereur qui régnait alors à Rome, et, à l'intérieur, ils 
étaient dirigés par des hommes à l'esprit généreux et élevé. Les 
plus célèbres de ces docteurs étaient, en Judée : le patriarche 
Juia II, fils de Gamaliel ; Johanan, le savant le plus considé- 
rable de son époque ; Simon heu LakiscA, homme d'opposition 




LE PATRIARCHE JUDA II. 147 

aussi vigoureux de corps que ferme de caractère. Dans ie pays 
des Parthes, près de TEuphrate, Aiba Areka, fondateur d'une 
école qui subsista pendant plus de sept siècles, et Mar-Samuel^ 
qui était à la fois docteur de la Loi, astronome et médecin. Juda II 
formait, en quelque sorte, en Palestine, le centre vers lequel con- 
vergeaient toutes ces intelligences. Au temps de sa jeunesse, 
les pratiques religieuses étaient observées avec une telle 
rigueur que la famille du patriarche elle-même était sévèrement 
blâmée chaque fois qu*elle s*en écartait. Mais, avec Taide de son 
frère HUlel, il parvint à alléger en partie cette lourde chaîne. 
Dès leur enfance, les deux frères avaient marqué leur prédilection 
pour la culture grecque et le costume du pays. Les docteurs, qui 
savaient que les enfants du patriarche seraient obligés plus tard 
d'entretenir des relations avec les autorités romaines, leur pardon- 
naient cette infraction aux lois juives ; mais le peuple se montrait 
moins indulgent pour les transgressions de ce genre. Ainsi, il 
arriva une fois que Juda et son frère Hillel sortirent le jour du 
sabbat avec des chaussures ornées de boucles eu or, ce qui était 
alors considéré comme défendu ; ils en furent vivement critiqués, 
et comme ils n'osèrent pas déclarer que cet acte n'était pas con- 
traire à la Loi, ils durent se déchausser et remettre leurs souliers 
à leurs esclaves. Une autre fois, ils se baignèrent ensemble à 
Kaboul; des passants, les voyant, leur dirent : « Chez nous, il 
n'est pas permis que deux frères se baignent ensemble. » 

Quand Juda eut succédé à Gamaliel II (vers 225), il transporta 
le siège du patriarcat de Sépphoris à Tibériade. Cette ville acquit 
ainsi une importance considérable; elle conserva sa prépondé- 
rance plus longtemps que les autres villes où avait résidé autre- 
fois le Nassi, et auxquelles se rattachaient tant de souvenirs, et 
elle devint le refuge des anciennes traditions. Le sud de la Pales- 
tine, ou s'étaient déroulés les principaux événements de l'histoire 
juive, fut totalement éclipsé par la Galilée. 

Juda II inspira, comme son grand-père, une grande vénération 
à ses contemporains, qui le désignaient simplement sous le tilre 
de Rabbi ou Rabbenou; mais, pas plus que son aïeul, il n'échappa 
à la critique, que, du reste, il supporta avec une grande douceur. 
C'est ce docteur que les documents juifs représentent comme le 



i48 HISTOIRE DES JUIFS. 

favori particulièrement aimé d*un empereur romain. Le hasard, 
aidé par les prétoriens, avait toujours eu une grande part dans 
rélection des empereurs de Rome ; ce fut lui qui fit d*un jeune 
homme de Syrie, Alexandre Sévère (222-235), le maître du monde. 
Le nouvel empereur tint le judaïsme en très haute estime, et, par 
la considération qu*il témoigna aux adeptes de cette religion, il 
contribua grandement à les relever dans Topinion publique. Dans 
ses appartements, on voyait, à côté des portraits d*Orphée et du 
Christ, le portrait d* Abraham. Il répétait souvent cette maxime 
généreuse, que Hillel avait formulée longtemps avant le Christ et 
proclamée comme la base même du judaïsme : « Ne fais pas à 
autrui ce que tu ne veux pas qu*on te fasse ; » il la fit graver sur 
le palais impérial et les édifices publics, et il avait soin de la faire 
publier par un héraut toutes les fois qu*il était obligé de sévir 
contre un coupable. Il opposait souvent les mœurs honnêtes des 
Judéens et des chrétiens à la corruption des Romains, et il voulait 
que la nomination des plus hauts dignitaires romains se fit d*après 
les mêmes règles que Tordination des fonctionnaires juifs et chré- 
tiens. Le christianisme trouva en lui un juge très bienveillant, 
mais il témoigna une préférence marquée pour le judaïsme ; il 
autorisa les communautés juives à accueillir des prosélytes, et il 
abolit la loi d'Adrien qui défendait aux Judéens, sous peine de 
mort, de se rendre à Jérusalem. Les gens d'Antioche et d'Alexan- 
drie raillaient les sympathies d'Alexandre Sévère pour la religion 
juive; ils lui donnèrent le surnom de chef de synagogue (ar- 
chisynagogus) et de grand-prêtre, A cette époque, le patriarche 
Juda jouissait d'une autorité presque souveraine; il avait obtenu 
de nouveau la prérogative d'infliger des pénalités corporelles, à 
condition cependant de ne pas les appliquer publiquement et d'en 
prévenir d'abord l'empereur. Pendant sa campagne en Perse (231- 
233), Alexandre Sévère se rendait fréquemment à Antioche, et c'est 
là qu'il parait avoir fait la connaissance du patriarche. De nom- 
breuses légendes se sont formées chez les Judéens au sujet de la 
profonde sympathie que l'empereur Sévère (Asvérus), fils d'Anto-' 
nin — ou Antonin lui-même — témoigna pour le judaïsme et 
ses adeptes. Il faut faire naturellement, dans ces récits, la part 
de l'exagération; il n'est pas moins vrai que plus d'un fait rap- 



RÉFORMES DU PATRIARCHE JUDA II. 149 

porté par ces légendes appartient à Thistoire. Les Judéens, traites 
le plus souvent avec mépris et cruauté par les empereurs romains, 
appréciaient particulièrement l'heureuse sécurité que leur assurait 
Alexandre Sévère, et ils appliquaient au règne de cet empereur 
les paroles de Daniel : « Même quand les juifs succomberont, on 
leur viendra un peu en aide. » Leurs sentiments à regard des Ro- 
mains se modifièrent totalement ; leur aversion pour leurs maîtres 
fit place à une bienveillante sympathie. Les chrétiens de cette épo- 
que reprochaient aux Judéens d'entretenir des relations moins 
cordiales avec eux-mêmes qu'avec les païens. La barrière que la 
haine avait élevée entre Romains et juifs s'abaissait, ces derniers 
sortaient peu à peu de leur isolement farouche, leur horizon 
s'éclaircissait, ils commençaient à décorer leurs appartements de 
peintures, et les docteurs les plus rigoristes ne pensaient pas à 
le défendre. Cette détente dans les relations des Judéens avec 
Rome engagea le patriarche à abolir certaines défenses qui avaient 
été maintenues et observées jusque-là avec la plus grande rigueur. 
Pendant la première insurrection contre les Romains, au moment 
où sévissait dans toute sa violence la tourmente soulevée par la 
haine de race, le synode s'était efforcé d'empêcher tout commerce 
avec les païens, en défendant aux Judéens de leur acheter de l'huile 
et d'autres aliments. Cette défense put être facilement observée, à 
l'origine, en Palestine, parce que le pays produisait tout ce qui 
était nécessaire à la vie, et que la Galilée exportait de l'huile en 
quantité suffisante pour en alimenter les provinces voisines. Mais, 
pendant la guerre d'Adrien, toutes les plantations d'oliviers furent 
saccagées dans la Galilée, et la nécessité contraignit les Judéens 
à faire venir leur huile du dehors. Le patriarche Juda II parvint 
à faire abolir par le Collège l'ancienne défense des docteurs. — 
Jusqu'alors, l'enfant né du mariage d'une juive avec un païen ou 
un esclave était considéré comme bâtard et rejeté hors de la so- 
ciété. Juda II déclara licite, contrairement à l'opinion de son 
grand-père, l'union contractée par l'enfant issu d'un tel mariage. 
Il aurait voulu lever également l'interdiction de manger du pain 
des païens, et abolir, en tout ou en partie, le jeûne d'Ab, établi en 
souvenir de la destruction du temple. Mais sa décision concernant 
l'huile avait mécontenté gravement quelques docteurs, et leur 



150 HISTOIRE DES JUIFS. 

opposition Tempêcha de faire accepter ses autres réformes, 
li réussit cependant à supprimer encore une pratique instituée 
pendant les guerres néfastes d'Adrien : il fut de nouveau permis 
aux fiancées de se faire porter, le jour de leur mariage, dans des 
litières de luxe. 

Les docteurs témoignaient au patriarche un profond respect, 
mais ils ne fermaient nullement les yeux sur ses faiblesses, et ils 
avaient le courage de le réprimander à Toccasion. Le patriarcat était 
devenu une dignité presque royale; Juda II avait attaché à sa per- 
sonne une garde du corps qu'il chargeait de faire exécuter ses or- 
dres. Ces allures de souverain déplaisaient aux docteurs, d'autant 
plus que le patriarche les traitait avec peu de ménagement. Ainsi, 
il abolit certains privilèges qui, dans la vie civile, plaçaient les sa- 
vants au-dessus du reste de la population, et il les obligea à payer 
des impôts municipaux. Simon bar Lakisch, un de ces docteurs 
qui sacrifiaient toute considération de personne à l'amour de la 
vérité, s'éleva énergiquement contre cette façon de traiter les 
savants et attaqua Juda avec violence. Un jour, Bar-Lakisch sou- 
tint à l'école celte opinion qu'un patriarche qui aurait commis 
une faute devrait être flagellé comme tout autre coupable. Un autre 
docteur, Haggaï, fit observer qu'il serait même nécessaire de 
destituer le patriarche après la flagellation, autrement il se ven- 
gerait de ceux qui l'auraient condamné à ce châtiment. Cette 
discussion était évidemment dirigée contre Juda. Dans un premier 
mouvement de colère, le patriarche donna ordre à ses esclaves 
goths d'aller s'emparer du téméraire qui avait osé l'attaquer; 
Johanan, le chef de l'école, parvint à l'apaiser. Une autre fois, 
Juda se plaignit à Bar Lakisch de la rapacité des fonction- 
naires qui s'étaient emparés, après la mort d'Alexandre Sévère, 
de l'administration romaine, et qui exerçaient les plus honteuses 
déprédations : « Prie pour moi, lui dit-il, car le gouvernement 
romain me traite avec une rigueur excessive. » — « Ne prends 
rien, et on ne te prendra rien, » répliqua Bar Lakisch. Sous 
cette réponse se cachait probablement une attaque contre 
une innovation introduite par Juda II. Avant lui, les patriarches 
n'étaient pas payés par le peuple ; ils étaient assez riches pour 
pouvoir vivre des revenus de leur fortune personnelle. Juda P»" 



CONTRIBUTIONS PAYÉES AU PATRIARCAT. 151 

avait distribué une partie de ses richesses ; il était veau souvent en 
aide aux élèves nécessiteux. Son pelit-fils n'avait aucune fortune, 
il ne put pas subvenir à Tentretien des élèves. La plupart des 
juifs de la Palestine étaient pauvres; ils n'avaient même plus les 
moyens d'acheter ou de prendre à ferme des champs. Les terres de la 
Palestine étaient en grande partie entre les mains des païens; elles 
appartenaient à des Syriens ou à des Romains. Ce n'étaient donc pas 
les Judéens de la Palestine qui pouvaient subvenir aux besoins du 
patriarche ; il fallait s'adresser aux communautés du dehors. Juda II 
fut probablement le premier patriarche qui envoya des messagers 
dans les riches communautés romaines pour recueillir les ressources 
nécessaires à l'entretien de sa maison. Un de ses messagers fut 
Josua ben Léviy qui se rendit en Italie et à Rome. Ce docteur re- 
marqua dans cette ville une singularité qui le frappa vivement. Des 
hommes, couverts de haillons, grelottaient en hiver sous les mor- 
sures d'un froid rigoureux, tandis que les statues de marbre des 
places publiques étaient préservées contre les atteintes du froid 
par de chaudes et épaisses couvertures. Ce contraste entre l'indif- 
férence presque cruelle des Romains pour les pauvres et leurs 
soins attentifs pour les statues étonna naturellement un docteur 
dont la religion prêche avant lout la compassion pour les mal- 
heureux. 

Le voyage de Josua ben Lévi fut certainement couronné de 
succès. Les Judéens du dehors contribuaient très volontiers à 
maintenir Téclat du patriarcat, qui rappelait l'époque brillante 
de David. Les commerçants et les navigateurs juifs s'étaient 
accoutumés à consacrer la dixième partie de leurs revenus à 
l'entretien des écoles de la Palestine. A leurs yeux, ces contribu- 
tions, recueillies par des messagers et nommées apostolèSj rem- 
plaçaient les dons qu'ils offraient autrefois pour le temple de 
Jérusalem; elles représentaient le lien qui rattachait les juifs 
d'Europe, d'Afrique et d'Asie à la Terre-Sainte et au patriarcat. 
En instituant ces quêtes périodiques, que des apôtres devaient 
faire hors de la Palestine, Juda II montra certainement plus de 
perspicacité que l'adversaire de cette institution, Simon bar 
Lakisch; il entretint ainsi, dans le cœur de tous les Judéens, le 
sentiment de la solidarité. : 



152 HISTOIRE DES JUIFS. 

Le frère de Juda II, HUlel^ paraît avoir été également une 
personnalité de grande valeur. Entre autres sentences remar* 
quables qu'il prononça, il faut signaler la suivante : « Ne te 
sépare pas de la communauté, ne te fie pas à ta vertu avant le 
jour de ta mort, et ne condamne pas ton prochain avant que tu 
ne te sois trouvé dans la même situation. » Hillel était très versé 
dans la Bible; il fut souvent consulté sur des passages difficiles 
de rÉcriture sainte ou des apocryphes par un Père de TÉglise qui, 
par suite de ses tendances philosophiques, avait dû s'éloigner des 
docteurs alexandrins et s'était établi à Césarée. 

L'Église d'Alexandrie, qui s'était laissé égarer pendant long- 
temps par la doctrine gnostique, vit se développer, à cette époque, 
ehez ses docteurs, un esprit de recherche et de critique qui 
détruisit l'influence pernicieuse des gnostiques et fit disparaître 
la haine que cette secte n'avait cessé d'attiser contre l'Ancien 
Testament. C'est sous l'impulsion de ce nouvel esprit que les 
savants chrétiens essayèrent de faire ressortir la connexité existait 
entre l'Ancien et le Nouveau Testament; mais, en même temps, ils 
s'aperçurent que, pour accomplir cette tâche, il était absolument 
nécessaire de comprendre la langue hébraïque, et que la seule 
connaissance du texte original leur permettrait de concilier les 
contradictions qu'ils avaient remarquées entre les dogmes chré- 
tiens et les conceptions bibliques. Un des Pères de l'Église, Ori- 
gène, se livra à l'étude de la langue hébraïque et en encouragea 
l'enseignement avec une infatigable activité. Il savait que les juifs 
étaient ses maîtres dans la connaissance de l'hébreu et l'expli- 
cation de la Bible, et il avoua que, pendant ses différents séjours 
en Judée (vers 229-253), ils lui indiquèrent le véritable sens de 
plusieurs passages difficiles. Il est vrai qu'à ce moment la casuis- 
tique n'avait pas encore supplanté l'exégèse biblique. Outre Hillel 
et Simlaï, il y avait de nombreux savants juifs qui connaissaient 
la Bible à fond et riaient des raisonnements puérils des docteurs 
de l'Église, qui tiraient leurs arguments de la traduction cor- 
rompue des Septante. Us raillaient la crédulité des chrétiens, pour 
qui toute œuvre apocryphe présentée sous le couvert de l'antiquité, 
telle que les histoires de Tobie, de Judith et de Suzanne, prenait 
.; • Un caractère sacré et devait servir d'appui à leurs controverses. 




LES HEXAPLES D'ORIGENE. lo3 

Pour protéger les dogmes de TÉglise contre ces railleries et mettre 
les docteurs chrétiens en état de discuter sérieusement avec 
les Judéens, Origène entreprit la tâche épineuse de corriger le 
texte altéré et défectueux des Septante et de le publier avec le 
texte original de la Bible. Il compara, à cet elTet, les traductions 
d'Aquilas, de Symmachus, de Théodotion et de trois autres auteurs, 
et il les plaça l'une à côté de l'autre en colonnes, dont les pre- 
mières étaient occupées par le texte hébreu transcrit en caractères 
hébreux et en caractères grecs. Ce travail porte le nom ^'Hexqples 
(Sextuple). Malgré les efîorls d'Origène pour la rendre plus cor- 
recte, la version des Septante resta altérée comme aupara- 
vant, elle devint même encore plus défectueuse, car il s'y 
glissa plus d*un passage qui appartenait à une des traductions 
publiées à côté de celle des Septante. Du reste, les dogmes chré- 
tiens n'auraient pas supporté la lumière trop éclatante de la vérité ; 
ils avaient besoin, pour pouvoir subsister, de la confusion et de 
l'obscurité. La religion chrétienne est fondée sur ce verset d'Isaïe : 
« Une jeune fille est enceinte, elle mettra au monde un fils. » 
Le texte hébreu ne connaît pas la vierge immaculée, dont la dis- 
parition entraînerait l'écroulement du christianisme ; cette 
vierge n'existe que dans la traduction corrompue de la Bible, 
et voilà pourquoi il était indispensable que celte traduction restât 
altérée. 

La plupart des docteurs palestiniens s'occupèrent très peu d'exé- 
gèse biblique ; leur activité se concentra spécialement sur l'étude de 
la loi orale, c'est-à-dire de la Mischna. Ce dernier ouvrage était 
rédigé avec une grande concision; de plus, il contenait des mots 
devenus obscurs, il rapportait des lois qui n'étaient plus prati- 
quées, quelques-unes de ses parties exigeaient une attention 
particulière et une certaine érudition pour être comprises. Les 
chefs d'école s'appliquèrent tout d'abord à rendre plus claire la 
rédaction concise et souvent obscure de la Mischna; ce qui leur 
fit donner le nom ^Amoraïm, commentateurs. Mais ce n'était 
là qu'une partie de leur tâche; ils se détachèrent peu à peu du 
texte de la Mischna et se frayèrent des voies nouvelles. Ils trai- 
tèrent la Mischna comme les Tannaïtes avaient traité la Tora; 
ils analysèrent, découpèrent et disséquèrent le texte, et, à leur 



154 HISTOIRE DES JUIFS. 

insu, ce texte se volatilisa en quelque sorte entre leurs mains et 
changea de fond et de forme. 

La première génération des Âmoraïm, qui succéda immédiate- 
ment aux Tannaïtes et demi-Tannaïtes, se composa d*hommes 
remarquablement doués, qui atteignirent un âge très avancé; 
leur activité dura au delà d'un demi-siècle. Les tendances de 
'eurs écoles étaient différentes; ils énoncèrent les opinions 
les plus divergentes, mais leurs discussions ne prirent jamais 
le caractère d'altercations violentes, parce qu'il existait de 
leur temps une règle fixe, une autorité reconnue, la Mischna, 
à laquelle ils devaient tous obéissance. Le plus ancien docteur 
de cette génération était Haniina len Hama, de Sépphoris (vers 
180-260) ; W descendait d'une ancienne et illustre famille babylo- 
nienne, et il exerçait la médecine. Cette science, pratiquée surtout 
par les lévites, avait trouvé également de nombreux adeptes chez 
les docteurs de la Loi. L'enseignement de Hanina était très simple. 
Ce docteur était un amora dans la véritable acception du mot ; 
il exposait la Mischna ou la Boraîta telle qu'elle lui avait été 
enseignée, sans jamais formuler une opinion personnelle. S'il se 
présentait un cas quelconque, même très facile, sur lequel la 
Mischna ne s'était pas prononcée, il ne se permettait pas de le 
résoudre par lui-même, il le soumettait aux délibérations de ses 
collègues ou de ses disciples. Ces derniers, plus hardis, ne voulu- 
rent pas se résigner à rester attachés à la lettre même de la Mischna, 
ils se séparèrent de leur maître et fondèrent de nouvelles écoles. 

Hanina était d'une piété profonde, qui lui valut le respect des 
Judéens et des Romains. Lorsqu'il visita, un jour, avec son jeune 
collègue Josua ben Lévi, le lieutenant romain à Césarée, celui-ci 
se leva devant les docteurs, et comme quelques-uns des assistants 
s'en étonnèrent, il leur répondit : a En les voyant, il me semble 
voir des anges. » L'estime dont Hanina jouissait lui permit de 
dénoncer avec une franchise absolue les graves défauts de sa 
communauté, à laquelle il reprochait surtout de croire à la réalité 
des miracles les plus absurdes. Les exhortations sévères qu'il 
adressa aux habitants de Sépphoris sont très intéressantes pour 
l'histoire, elles font connaître l'état des mœurs de cette époque. 
La peste sévissait une fois à Sépphoris et aux environs avec une 



LES DOCTEURS DES ÉCOLES DE LA GALILÉE. 155 

extrême violence; tous les quartiers de la ville étaient cruellement 
frappés, excepté la rue où demeurait Hanina. La communauté 
déclara que son chef était responsable de cette calamité, parce 
qu'il ne voulait pas opérer de miracle en sa faveur pour éloigner 
le fléau. Hanina leur répondit : « Du temps de Moïse, il n'y eut 
qu'un Zimri (homme aux mœurs dissolues) et la peste enleva 
24,000 hommes; parmi vous, on trouve un grand nombre de 
Ziniris, et vous vous plaignez de ce fléau ! » Une autre fols, la Judée 
souffrant d'une grande sécheresse, Hanina ordonna des jeûnes et 
des prières publiques, mais la pluie ne tomba pas. Les gens de 
Sépphoris s'en prirent de nouveau à Hanina; ils vantèrent devant 
lui la puissance de Josua ben Lévi, qui avait obtenu de la pluie 
pour le sud de la Judée. Le pays étant dévasté plus tard par une 
nouvelle sécheresse, Hanina fit venir Josua à Sépphoris; il joignit 
ses prières à celles de son collègue, le ciel ne les exauça pas. 
Hanina mit cette circonstance à profit pour critiquer vivement les 
croyances superstitieuses de sa communauté : « Vous le voyez bien, 
dit-il, ce n'est pas Josua qui amène la pluie, et ce n'est pas Hanina 
qui Tempèche de tomber; mais les habitants de Lydda sont pieux, 
ils s'humilient devant Dieu, et Dieu les favorise; vous, au con- 
traire, vous êtes obstinés, vous persistez dans votre impiété, et 
Dieu vous punit. » Hanina était d'une modestie et d'une abnégation 
remarquables. Dans sa vieillesse, il reconnaissait et constatait 
avec empressement le mérite et la gloire de ceux même qui 
l'avaient éclipsé. 11 atteignit un âge très avancé, il fut contempo- 
rain de trois patriarches : de Juda P^ son maître, de son fils 
Gamaliel et de Juda H. 

L'enseignement de Jolianan bar Napaha (199-279) forme un 
vif contraste avec celui de Hanina. Johanan fut, dès son bas 
âge, orphelin de père et de mère. « Je dois remercier Dieu, 
disait-il souvent, d'avoir perdu mes parents de bonne heure; je 
n'aurais jamais pu remplir envers eux mon devoir filial aussi 
strictement que l'ordonne la Loi. » Sa figure était remarquable- 
ment belle, à tel point que, pour en parler', le Talmud, d'ordinaire 
si sec, emprunte le style imagé de la poésie : « Pour se former 
une idée de la beauté de Johanan, dit-il, il faudrait prendre une 
coupe d'argent toute neuve, la remplir de graines de grenade, 



156 HISTOIRE DES JUIFS. 

en entourer le bord d'une guirlande de roses, et la placer entre 
le soleil et l'ombre, l'éblouissant cclat qu'elle jetterait alors repré- 
senterait le rayonnement de la figure de ce docteur. » Mais il était 
d'une beauté un peu efféminée, il n'avait pas de barbe. Ses cils 
étaient très longs et projetaient leur ombre sur le visage. Ne 
possédant pour tout bien qu'un petit champ, il s'associa avec un 
de ses condisciples, Ilpha, et s'occupa de commerce. Bientôt après, 
il abandonna les affaires et se voua entièrement à l'étude ; il vendit 
son champ. Quand ses ressources furent épuisées, le patriarche 
Juda pourvut à son entretien. 

Johanan devint un précieux collaborateur de Juda II; il fut 
le plus fécond amora de son temps. Grâce à ses nombreux 
disciples, l'ensemble des opinions qu'il a émises forme une 
des parties capitales du Talmud. Il ne se contentait pas, comme 
Hanina, de faire pénétrer la Mischna dans la mémoire de 
ses élèves, il soumettait le texte à une analyse rigoureuse, exa- 
minait chaque assertion avec une sévère attention et comparait 
entre elles les opinions divergentes; il fut ainsi amené à déclarer 
que les décisions de la Mischna n'avaient pas toujours force de 
loi. Tibériade, avec son doux climat, ses champs fertiles et ses 
sources thermales, devint le siège de l'école de Johanan. Des 
disciples nombreux ne cessaient d'affluer de tous côtés vers cette 
ville; il en venait même de Babylone, où enseignaient cependant 
les plus illustres maîtres. Il y eut plus de cent Amoraïm qui adop- 
tèrent et enseignèrent les décisions de Johanan. Ce docteur s'était 
lié d'une étroite amitié avec le patriarche, et il l'appuya vigou- 
reusement dans les tentatives qu'il fit pour modifier certains 
usages. Du reste, les décisions de Johanan étaient, en général, 
moins sévères que celles de l'école de Babylone, qui fut organisée 
à son époque. Il abolit la défense d'apprendre le grec ; il pensait 
que la connaissance de la langue grecque était pour les hommes 
une sauvegarde contre les délateurs, et une parure pour les 
femmes. Il appréciait beaucoup la civilisation grecque et lui don- 
nait rang à côté du judaïsme, a En récompense de la bonne œuvre 
que les deux fils de Noé, Sem et Japhet, ont accomplie en cou- 
vrant la nudité de leur père, Sem (personnification du judaïsme) 
a pu s'envelopper du manteau orné de franges (Talit), et Japhet 




RESCH LAKISCH. 157 

(représentant des Grecs) du manteau des philosophes (pallium). » 
Ce fut aussi Johanan qui permit de décorer les appartements de 
peintures. 

Johanan était hostile aux autorités romaines; il flétrissait avec 
énergie leur arrogance insolente et leur rapacité. Il prétendait 
que la quatrième bête de la vision de Daniel, cette vision qui fut 
tant et tant de fois interprétée par les juifs et surtout parles 
chrétiens, représentait Tempire romain. La petite corne de la 
bête indique, selon lui, Rome la pécheresse, qui a détruit les 
autres puissances; les yeux de cette corne, semblables à des yeux 
humains, signifient les regards d*envie que les Romains jettent 
sur le bien d'autrui. Ils confiaient, en effet, aux gens riches une 
fonction publique pour les obliger à subvenir de leur fortune à 
l'entretien de la ville ou de la province. « Si on te propose une 
dignité, dit Johanan, abandonne la ville et établis-toi près du 
désert du Jourdain. » Il permettait même aux Judéens de quitter 
la Palestine, ce qui était, en général, sévèrement interdit, pour 
se soustraire aux fonctions publiques. 

Le malheur frappa durement Johanan, la mort lui enleva ses 
dix fils. Il perlait constamment sur lui un morceau d*os de son 
dixième enfant, et, par ce témoignage matériel des douloureuses 
épreuves qui l'avaient affligé, il consolait ceux qu'un deuil avait 
atteints. « Voici, leur disait-il, ce qui me reste de mon dixième 
fils. » Ce docteur, orphelin dès sa naissance, mourut presque sans 
postérité ; de sa nombreuse famille, il n'avait plus qu'une seule 
fille. La mort de son ami et beau-frère. Bar Lakisch, dont il s'ac- 
cusa d'avoir hâté la fin, lui causa un violent chagrin ; il en fut 
si profondément affecté qu'il eut, dans sa vieillesse, des moments 
de folie. 

Simon bar Lakisch ou Resch Lakisch, comme on l'appelait 
par abréviation, était, dans les controverses juridiques, en oppo- 
sition constante avec Johanan. Il parait être né dans la ville 
de Bostra, Il vit encore Juda I«' et il se forma à l'école des 
successeurs de ce patriarche. Il réunissait en lui les qualités 
les plus opposées ; à côté d'une vigueur corporelle étonnante, il 
était doué d'une âme compatissante et d'un esprit singulièrement 
pénétrant. Pendant quelque temps, il professa un métier infime 



158 HISTOIRE DES JUIFS. 

et très daogereux : il était chargé, aux jeux du cirque, d*abattre 
les animaux qui menaçaient la sécurité des spectateurs; ce fut 
probablement sous la pression d*une poignante nécessité qu'il 
accepta un tel emploi. Les documents parlent souvent de sa force 
physique, mais ils vantent surtout son austère probité. Il évitait 
la société de ceux dont Thonnèteté pouvait être suspectée. Aussi 
les personnes qu*il honorait de son amitié jouissaient-elles de 
Testime et de la confiance générales. Jamais un sourire n*éclairait 
son visage sévère; il considérait la joie comme un signe de légè- 
reté depuis que le peuple saint était sous la domination des païens. 
On a vu, plus haut, combien il avait le parler franc même envers 
le patriarche. Dans renseignement, il était partisan de Texamen 
approfondi du texte plus encore que son collègue et beau-frère 
Johanan. « Quand il discutait des questions de casuistique, il sem- 
blait broyer des montagnes Tune contre Tautre. » Ses vues sur 
différents points de TÂggada étaient originales et furent adoptées 
par ses successeurs. Les écoles avaient discuté à maintes reprises 
sur le livre de Job et sur l'époque à laquelle le héros de ce drame 
a vécu, et les opinions étaient naturellement très partagées. 
Resch Lakisch donna certainement la solution juste du problème 
en déclarant que < Job n*a vécu en aucun temps et n'a jamais 
existé, mais que c'est une simple fiction. » Çelon lui, les noms 
d'anges n'étaient pas d'origine juive, mais formaient un élément 
étranger au judaïsme et avaient été importés de la Rabylonie. 
Dn grand nombre de docteurs glorifiaient le passé au détriment 
du présent; ils déclaraient, dans leur langage hyperbolique, 
€ qu'un ongle des anciens valait plus que le corps tout entier de 
leurs successeurs, » ou « que si les anciens étaient des anges, 
nous ne sommes plus que des ânes. » Resch Kalisch, au contraire, 
affirmait que les hommes de son temps avaient plus de mérite 
que les anciens^ parce que, malgré leur douloureuse situation, 
ils se consacraient à l'étude de la Loi. Quoique Ben Lakisch fût 
condisciple et ami de Johanan et devint plus tard son beau-frère, 
leurs relations se tendirent vers la fin de leur vie. 

Josua den Lévi était, avec Johanan et Ben Lakisch, le troisième 
chef de la jeune génération des Amoraïm palestiniens. L'histoire 
sait peu de chose de ce docteur, mais la légende rapporte sur lui 



SIMLAl. 159 

d'abondantes informations. li établit une école dans le sud de la 
Judée, à Lydda. Les gens de Lydda n'étaient pas estimés par les 
Galiléens; ces derniers leur reprochaient d'être orgueilleux et de 
ne posséder qu'une science très superficielle. Mais la réputation 
de Josua ne souffrit pas de ce jugement; son autorité était consi- 
dérable, et ses décisions étaient acceptées en grande partie comme 
ayant force de loi, même dans les cas où les deux autres Amoraïm, 
Johanan et Ben Lakisch, les combattaient. Et cependant, Josua 
avoue lui-même qu'il était tellement préoccupé de la réorgani- 
sation des communautés du sud de la Judée qu'il avait oublié un 
grand nombre de traditions. Ces communautés présentaient, en 
effet, un spectacle lamentable depuis la lutte de Barcokeba ; Joha- 
nan et Jonathan durent même les visiter pour y rétablir Tordre 
et la paix. — Josua, comme on l'a déjà vu, se rendit à Rome, 
probablement pour recueillir des offrandes en faveur du patriarcat. 
Il pensait que c'est de Rome que viendrait le Messie, qu'il séjour- 
nait dans la capitale du monde sous les traits d'un esclave, parmi 
les mendiants et les misérables postés aux portes, et que c'est là 
qu'il attendait l'ordre divin de délivrer les Judéens. La légende 
représente Josua comme un des élus qui s'entretenaient avec le 
prophète Élie et sur lesquels la mort n'avait pas d'empire ; elle 
raconte que ce docteur dépouilla Tange de la mort de son glaive, 
monta vivant au ciel, parcourut les sphères célestes, le para- 
dis et l'enfer, et contraignit la Mort elle-même, qui lui devait 
obéissance, à rapporter à Gamaliel ce qu'il avait appris dans ce 
merveilleux voyage. Il est étrange que Josua soit devenu le héros 
de tant de légendes aggadiques, lui qui était un adversaire résolu 
de l'Aggada et qui disait que « celui qui la met par écrit n*a au- 
cune part à la vie future, celui qui l'explique se condamne au feu, 
et celui qui l'écoute perd son temps. » 

Un des plus fervents partisans de l'Aggada était Simlaï, il lui 
imprima une direction nouvelle, et, le premier, il la fit servir à 
l'enseignement de la religion et de la morale. Né à Lydda, il aban- 
donna cette région désolée pour se rendre à Nehardea; là, il fré- 
quenta la jeune école des Amoraïm, qui brillait déjà d'un vif éclat. 
Il devint bientôt l'ami du patriarche Juda. Son autorité dans 
les questions de casuistique était presque nulle en Palestine comme 



160 HISTOIRE DES JUIFS. 

en BabyloDîe, mais daos i*Aggada il avait une supériorité incon- 
testée; il excellait surtout à rattacher des entretiens édiQants à 
des versets bibliques. D'après lui, les prescriptions mosaïques 
sont au nombre de 613, dont 365 défenses et 248 commandements, 
que David a résumés dans les 11 vertus suivantes : la droiture, 
la justice, la vérité, Taversion pour la médisance, pour la méchanceté 
et Tinjure; le mépris pour Timpie, Testime pour le juste, le respect 
du serment, le prêt sans intérêt, et Tincorruptibilité. Le prophète 
Isaîe a ramené ces vertus à six, Michée à trois, et le second Isaïe 
à deux, qui sont : la pratique de la justice et de la charité. Enfin, 
Habacuc les a comprises toutes sous cette formule unique : c Le 
juste vit par la foi. » C'est le premier essai qui ait été fait de rame- 
ner toutes les lois du judaïsme à un petit nombre de principes. 

Grâce à sa profonde connaissance de la Bible et à son esprit 
élevé, Simlaï était remarquablement préparé pour discuter avec 
les docteurs de TÉglise et leur montrer Tinanité des arguments 
qu'ils tiraient de TAncien Testament en faveur des dogmes chré- 
tiens. Dans ces polémiques, Simlaï se montrait excellent exégète. 
A répoque où florissait la première génération des Amoraïm, le 
christianisme était entré dans une voie nouvelle ; à la place de 
rÉglise primitive, où dominait l'élément ébionite et nazaréen, 
s'était élevée une Église catholique (universelle) dont les dogmes, 
en partie pauliniens et en partie antipauliniens, étaient acceptés 
par la msgorité des chrétiens. C'étaient surtout les évêques de 
Rome qui avaient contribué à organiser l'Église catholique et à 
unir en un seul faisceau les nombreuses sectes chrétiennes. 
Comme ils siégeaient dans la capitale du monde, ils s'arrogeaient 
la suprématie sur les autres évêques et patriarches, excluaient 
de la communauté, comme ils le firent au moment où fut discutée 
la question de la Pàque, leurs collègues qui ne partageaient pas 
leur opinion, et se faisaient reconnaître comme archevêques et 
papes. L'unité une fois constituée dans le christianisme, on se 
mit à examiner et à étudier de plus près les traditions de l'Église. 
Il s'était formé un certain nombre de nouveaux dogmes pour les- 
quels il fallait trouver une base dans l'Ancien Testament. La doc- 
trine de l'unité, que les premiers chrétiens avaient conservée 
comme une tradition de la maison paternelle, s'altéra peu à peu. 



POLÉMIQUE CONTRE LE CHRISTIANISME. 161 

et la jeune Église, en glorifiant et en exaltant en Jésus le Messie, 
créa une dualité : le Père et le Fils, ou le Créateur et le Logos. Un 
troisième élément vint bientôt s'ajouter à cette dualité. La concep- 
tion juive de l'inspiration des prophètes par Dieu, appelée inspi- 
ration sainte (Ruah hakodesch), prit, en quelque sorte, corps dans 
le christianisme et devint la personne du Saint-Esprit^ ayant 
même origine et même principe que Dieu et le Christ. Le christia-> 
nisme, qui prétendait représenter un judaïsme épuré, s'éloigna à 
son insu de la conception juive et adopta une espèce de triple 
divinité. Mais, plus le dogme chrétien de la Trinité était en contra* 
diction avec le principe même du judaïsme, plus on faisait d'efforts 
pour le découvrir dans l'Ancien Testament et prouver par la qu'il 
remontait à une haute antiquité. Une pareille démonstration présen- 
tait de graves difficultés; les docteui^ de l'Église qui savaient l'hé- 
breu eurent recours à la méthode des allégoristes. Ils crurent 
voir une allusion à la Trinité dans la multiplicité des expressions ser- 
vant à désigner Dieu ; ils allèrent même jusqu'à déduire de ce 
premier verset du Pentateuque, si clair cependant et si simple : 
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, » la preuve que 
le Christ a pris part à la création du monde; a car, dirent-ils, le 
mot commencement signifie, dans ce passage, la sagesse^ le Verie^ 
c'est-à-dire le Christ, et ce verset contient cette profonde pensée : 
c*est dans le Christ que Dieu a créé le monde. » 

Simlaï défendit avec beaucoup de force et d'habileté la concept 
tion du Dieu-Un contre le dogme chrétien de la Trinité. Il eut 
peut-être quelquefois pour adversaire le savant Origène, qui avait 
séjourné longtemps en Palestine. Simlaï démontra d'une façon 
péremptoire que tous les passages de l'Écriture sainte invoqués 
en faveur de la Trinité proclament, au contraire, avec force l'unité 
de Dieu. La polémique dirigée contre le christianisme éveilla, même 
chez les païens de cette époque, le désir d'étudier les livres juifs 
pour combattre, à leur tour, cette religion si envahissante. Aux 
yeux des théologiens chrétiens, le livre de Daniel, avec ses allu- 
sions obscures et ses chiffres mystérieux, était une œuvre sibyl- 
line prédisant que Jésus reviendrait dans un temps prochain. Le 
philosophe païen Porphyre combattit cette interprétation. Ce néo- 
platonicien, qui portait le nom oriental de Ualchus et était origi- 
III. 11 



162 HISTOIRE DES JUIFS. 

naire de Batartea, fit un commentaire sur le livre Daniel, qui 
était plutôt une œuvre de polémiste que d*exégèle. Il y soutint 
que le livre de Daniel supposait un auteur contemporain d'Antio- 
chus Épiphane, cet ennemi implacable des juifs et du judaïsme, 
et que les passages énigmatiques de cet ouvrage s'appliquaient aux 
événements de cette époque, mais n'étaient nullement des prophé- 
ties et surtout ne faisaient aucune allusion au christianisme. 



CHAPITRE VII 

LES JUDÉENS DANS LES PAYS PARTHES 

( 219-257) 

 répoque où Juda II occupait le patriarcat en Palestine, les com- 
munautés juives de la Babylonie prirent un développement con- 
sidérable et commencèrent à jouer le premier rôle dans l'histoire 
du judaïsme de ce temps. La Babylonie, cette Italie de TOrient, 
dont la capitale avait d'abord été, comme Rome, la maîtresse du 
monde et avait succombé ensuite sous les flots des envahisseurs, 
et dont le nom avait brillé au loin, même après sa décadence, d'un 
prestige magique, ce pays admirable, où s'étaient établies une pre- 
mière fois les tribus expulsées de la Palestine, devint le centre de 
la pensée juive. Cette région fertile, qui s'étendait entre le Tigre et 
l'Euphrate, éclipsa totalement la Judée. L'accueil bienveillant qu'elle 
fit aux Judéens adoucit pour eux l'amertume de l'exil, elle les traita 
comme ses propres enfants, et les docteurs s'y livrèrent à l'étude 
de la Loi avec une ardeur nouvelle. C'est que les Judéens, 
sous la domination des souverains parthes et persans, jouissaient 
presque d'une complète autonomie, ils avaient à leur tête un chef 
indépendant. La sécurité que leur assurait cette situation poli- 
tique, jointe à une étonnante vitalité que n'avaient pu affaiblir ni 
les vexations ni les persécutions, stimula vivement leur acti- 
vité intellectuelle et lui imprima une puissante impulsion. Sous 



LA BABYLONIE JUDÉENNE. 163 

Tinnuence babylonienne, Tesprit juif s'aiguisa, il devint plus 
pénétrant et plus subtil, cherchant et scrutant jusqu'à ce qu'il eût 
trouvé une réponse à toute question, une solution à tout pro- 
blème. Les chefs des écoles de ce pays apprirent au peuple à 
réfléchir et à raisonner. 

Dans les documents juifs, le terme de « Babylonie » ne désigne 
pas toujours le même territoire. Tantôt, il s'entend de la contrée 
qui va de l'endroit où le Tigre et l'Euphrate prennent leur source 
jusqu'au golfe Persique; tantôt, il indique le pays compris entre 
les deux fleuves jumeaux depuis le point où leurs bras commen- 
cent à se rapprocher jusqu'à l'endroit où ils s'unissent et où de 
nombreux canaux traversaient autrefois la région et mettaient 
les deux fleuves en communication : c'est la partie la plus méri- 
dionale de la Mésopotamie, l'ancien royaume de Babel et une par- 
tie de Tancienne Chaldée, c'est aussi la région qui était habitée en 
grande partie par des Judéens, et qui, pour cette raison, était 
quelquefois appelée pays d'Israël; enfin, dans sa plus étroite 
acception, ce terme ne représente plus qu'un petit territoire 
situé à Test de l'Euphrate et se développant depuis Nehardea, 
au nord, jusqu'à Sera, au sud, sur une longueur d'environ 22 pa- 
rasanges (124 kilomètres). Il était très important pour les 
Judéens de connaître d'une façon exacte les frontières de ce qu'on 
appelait la Babylonie, car les Judéens nés en Babylonie étaient 
considérés comme issus d'une origine essentiellement juive dont 
la pureté primitive n'avait jamais été altérée par le mélange d'un 
élément étranger. Sous le rapport de la pureté de race, la Judée 
elle-même reconnaissait la supériorité de la Babylonie. Un ancien 
proverbe disait : « Pour la pureté de la race, la différence entre 
les Juifs des provinces romaines et ceux de la Judée est aussi 
sensible que la différence entre une pâte de médiocre qualité et 
une pâte faite de fleur de farine, mais la Judée elle-même est 
comme une pâte médiocre par rapport à la Babylonie. » 

La région judéo-babylonienne était divisée en une quantité de 
petits districts qui étaient appelés du nom de leur ville princi- 
pale. Il y avait les districts de Narès^ Sora, Pumbadila^ Nehar- 
dea, Nehar-Pakod, Mahuza, etc. Chacun de ces districts avait sa 
physionomie propre, son originalité, il avait ses mœurs et sa 



164 HISTOIRE DES JUIFS. 

irianière de vivre particulières, il avait même ses poids et ses 
mesures spéciaux. Dans cette région, quatre villes surtout avaient 
une importance capitale et occupèrent successivement le premier 
rang. C'était d'abord Nehardea, forteresse construite près de TEu- 
phrate et du canal Naraga, et habitée exclusivement par des Ju- 
déens; elle protégeait la Babylonie juive. Pendant quelque temps, 
Nehardea fut la Jérusalem de la Babylonie; au moment où le temple 
subsistait encore, cette ville centralisait les dons offerts pour le 
service du temple par toutes les communautés babyloniennes, et, 
de là, les sommes recueillies étaient envoyées, sous bonne escorte, 
à Jérusalem. 

A quelques milles de Nehardea, au sud, était située la ville de 
FiruzSchabur (plus tard, A7ibar\ fortifiée et très populeuse, la 
plus importante cité après la capitale, Ctésiphon, Non loin de là, 
près d'un des nombreux canaux de TEuphrate, se trouvait la ville 
de Pumbadita, où s'élevaient de superbes palais. Elle était égale- 
ment habitée exclusivement par des juifs, qui y étaient établis de- 
puis de longs siècles; les Judéens de la Babylonie la considéraient 
comme leur, capitale. Autour d'elle et dans son voisinage étaient 
plusieurs petites villes et quelques châteaux forts. Les gens de 
Pumbadita passaient pour être ingénieux et retors; on les disait 
même rusés et voleurs. « Si tu te trouves avec un habitant de 
Pumbadita, dit un proverbe, change d'hôtel » — Au sud de Pum- 
badita, à 124 kilomètres (22 parasanges) de là, était Mata- 
Mehassia, qui était bâtie près d'un immense lac, Sora. Ce 
lac n'était autre que l'Euphrate, qui se développait dans cette 
région profonde sur une très large étendue. Mata-Mehassia 
s'appelait aussi Sora^ du nom de ce lac; sa population était com- 
posée de païens et de Judéens. La campagne qui entourait Sora 
était très fertile; tous les ans, les nombreux canaux et les em- 
branchements de l'Euphrate l'inondaient et la fertilisaient. Cette 
ville formait un contraste absolu avec Pumbadita ; tandis que celle-ci 
se distinguait par la magnificence de ses édifices et le caractère 
sournois de ses habitants, les gens de Sora, au contraire, étaient 
pauvres, modestes et honnêtes. « Il vaut mieux, disait un pro- 
verbe, demeurer sur un fumier à Mehassia que dans un palais à 
Pumbadita. » A ces trois villes, Nehardea, Pumbadita et Mata- 



LA BABYLONIE JUDÉENNE. 165 

Mehassîa, situées près de TEuphrate, il faut ajouter Mahuza, voi- 
sine du Tigre et à 3 milles de Ctésiphon, la capitale des Parlhes. 
Mahuza, qui s'appelait aussi Maànza-Malka^ du nom de Nehar- 
Malka (canal royal), qui se trouve dans le voisinage du Tigre, 
s'élevait sur une hauteur et était protégée par deux solides mu- 
railles et un fossé profond. 

Mahuza, avec son fort, avait une grande importance pour la 
sécurité des souverains parthes ou perses; néanmoins, elle était 
exclusivement habitée par des Judéens. Les principaux habitants 
de cette ville descendaient de prosélytes, aussi leur caractère diffé- 
rait-il de celui des autres Judéens de la Babylonie, ils étaient lé- 
gers, recherchant le plaisir et montrant plus de goût pour les 
occupations frivoles et mondaines que pour les choses religieuses; 
on disait d'eux qu'ils étaient wués à V enfer. Les femmes de Ma- 
huza aimaient les divertissements et les longs loisirs. Lorsqu'un 
docteur palestinien, venu de Judée à Nehardea, déclara qu'il était 
permis aux femmes de sortir le sabbat avec des tiares en or gar- 
nies de pierres précieuses, il ne se trouva dans cette ville que 
vingt-quatre femmes qui profitèrent de cette permission, tandis 
que dans un seul quartier de Mahuza dix-huit femmes usèrent 
de celte autorisation. Le voisinage de la capitale parthe, Ctési- 
phon, dont les habitants jouissaient d'une large aisance, influait 
certainement sur les mœurs des gens de Mahuza. Cette capitale 
ainsi que la ville d'Ardechir, nouvellement créée, contenaient 
une population juive considérable. 

Les nombreux canaux qui traversaient la Babylonie faisaient 
ressembler cette région à une île verdoyante ; la campagne baby- 
lonienne, fertile et bien cultivée, avait l'aspect d'un magnifique 
jardin. Les dattiers abondaient dans le pays, ce qui donna lieu à 
ce proverbe : « Les Babyloniens achètent un panier de dattes à un 
denar, et ils ne se consacreraient pas à l'étude de la Loi ! » Les 
Judéens de la Babylonie étaient adonnés à l'agriculture et à toutes 
sortes de métiers; ils creusaient et nettoyaient des canaux, éle- 
vaient du bétail, s'occupaient de commerce, faisaient le cabotage 
et pratiquaient un certain nombre d'arts. Par suite de leur im- 
portance numérique, ils vivaient en Babylonie presque aussi 
indépendants que dans leur propre État. Leur vassalité envers 



166 HISTOIRE DES JUIFS. 

les seigneurs du pays consistait à payer certains impôts, la 
taxe personnelle (Charage) et l'impôt foncier (Taska). Il y avait 
encore à ce moment dans la région de TEuphrate de nombreuses 
terres sans maîtres; ceux qui s'engageaient à en payer Timpôt 
foncier pouvaient se les approprier. 

Les Judéens avaient leur chef politique, le prince de l'exil 
(Resch Galuta), qui était un des hauts fonctionnaires de l'empire 
perse et occupait, dans la hiérarchie des dignitaires, le qua- 
trième rang après le souverain. Le Resch Galuta était, en quelque 
sorte, un vassal de la couronne de Perse; le monarque ne le nom- 
mait pas lui-même, il confirmait seulement son élection. Les mar- 
ques de sa dignité consistaient en une tunique de soie et une 
ceinture en or. Plus tard, les exilarques déployèrent un luxe 
princier; ils sortaient dans des voitures richement ornées, escor- 
tés d'une garde du corps et précédés d'un héraut chargé d'annon- 
cer leur passage. Chaque fois que le roi leur accordait une au- 
dience solennelle, ils étaient reçus avec le plus profond respect 
par les serviteurs royaux, et ils parlaient librement au souverain 
des questions dont ils avaient à l'entretenir. Selon la coutume des 
princes orientaux, ils faisaient exécuter de la musique à leur lever 
et à leur coucher, ce que certains docteurs blâmèrent comme un 
oubli de la destruction de Jérusalem. 

Les exilarques descendaient de la maison de David, le peuple 
supportait volontiers leur domination parce qu'il se sentait ho- 
noré en leur personne. Ces dignitaires faisaient remonter leur 
origine à Zérubabel, le petit-fils du roi Joïakin, qui serait, 
d'après certains documents, revenu à Babel (1) et devenu le chef 
d'un grand nombre de familles. C'est au ii* siècle que nous 
voyons pour la première fois Texilarcat occupé par un homme 
d'une origine obscure, Mar-Huna; celui-ci ordonna qu'après sa 
mort on l'enterrât en Palestine. A partir de cette époque, les 
exilarques se succédèrent sans interruption jusqu'au xi« siècle; 
leur influence fut considérable sur la marche de l'histoire juive 
en Babylonie. 

Les anciens documents fournissent peu de renseignements sur 

(1) Tome II, page 5. 



LES EXILARQUES. 167 

les rapports des exilarques avec le peuple, ils nous apprennent 
que le Resch Galuta était le juge supérieur des communautés non 
seulement pour les affaires civiles, mais encore pour les questions 
pénales; il rendait la justice lui-même ou en couflait Tadminis- 
tratîon à un suppléant. Comme moyen de coercition envers les 
indociles, il employait la bastonnade. 11 avait aussi dans ses attri- 
butions la police des villes, Tinspection des poids et mesures, 
la surveillance des canaux et le soin de veiller à la sûreté géné- 
rale; il nommait des fonctionnaires spéciaux à ces divers em- 
plois. 

Au commencement, les exilarques ne paraissent pas avoir été 
payés par le peuple, il est probable que, selon Tancien usage de 
TAsie, on leur offrait des présents; plus tard, seulement, il est 
question de ressources régulières que certaines villes mettaient 
annuellement à leur disposition. En public, on leur accordait des 
honneurs qui n'étaient rendus qu'aux souverains de la maison de 
David. Ainsi, dans la synagogue, ils se tenaient dans une tribune 
élevée qui leur était spécialement destinée, et, quand ils étaient 
appelés à lire un chapitre de la Tora, le rouleau de la Loi était 
apporté à leur place. Les revenus de leurs immenses domaines 
étaient très élevés; ils avaient à leur service de nombreux esclaves 
et d'autres serviteurs. Même des hommes libres invoquaient leur 
patronage, et, pour indiquer qu'ils appartenaient à l'exilarque, ils 
portaient sur leurs vêtements les armes de leur maître. Les exilar- 
ques exigeaient de leurs clients qu'ils portassent ces insignes , ils 
ne permettaient même pas aux savants pauvres qu'ils entrete- 
naient de les déposer ou de les cacher. Le pouvoir du Resch 
Galuta était considérable, et, comme il n'était pas suffisamment 
réglé ni limité par des lois ou des usages, il dégénérait quelque- 
fois en despotisme. Aussi se plaignait-on souvent de l'arbitraire, 
des abus et des violences des exilarques ou de leurs serviteurs ; 
ils dépossédaient, par exemple, des chefs d'école et en nommaient 
d'autres, moins dignes, à leur place. Mais quel pouvoir s'est jamais 
tenu dans les limites de la modération et de la justice? 

A l'époque où l'enseignement de la Loi n'était pas encore orga- 
nisé dans la Babylonie, l'ignorance des exilarques en matière reli- 
gieuse était telle qu'on transgressait dans leur maison, en toute 



tes HISTOIRE DES JUIFS. 

ioDocence, les plus graves prescriptions alimentaires. Il y eut 
cependant des exîlarques qui eurent une connaissance très appro- 
fondie de la Loi, possédèrent les plus solides vertus et furent 
comptés parmi les gloires les plus pures du judaïsme. L*impor- 
tance numérique des Judéens de Babyionie, Tindépendance dont 
ils jouissaient dans ce pays, le pouvoir presque absolu de Texilar- 
que, imprimèrent à Ttiistoire juive de cette région un cachet tout 
particulier. Il se créa en Babyionie une situation nouvelle que la 
Judée n*avait pas connue, qui nécessita rétablissement de nou- 
velles lois et poussa la doctrine religieuse vers une nouvelle 
évolution. 

Sous le patriarcat de Juda I®% les jeunes gens de Babyionie 
afDuaient en nombre considérable dans les écoles de la Galilée. 
On aurait dit qu'ils se hâtaient de se réchauiïer, dans la patrie 
juive, avant son extinction complète, à la flamme expirante du 
foyer de renseignement religieux, afin de pouvoir répandre en- 
suite la chaleur vivifiante de l'étude de la Loi dans le pays où ils 
étaient nés. La jeunesse juive des pays parthes était entraînée 
par une attraction irrésistible vers la Palestine; c'était là un 
témoignage de Tamour profond que les Judéens dispersés ressen- 
taient pour le pays de leurs aïeux. Beaucoup de ceux qui ne pou- 
vaient pas se rendre en Palestine s'y faisaient porter après leur 
mort, pour y dormir du dernier sommeil. On voyait arriver, chargés 
sur de petites barques ou transportés à dos de chameau, de lon- 
gues rangées de petits cercueils contenant les ossements de ceux 
que la pensée seule de reposer un jour dans la Terre sainte avait 
soutenus et consolés à Fheure suprême. Quelques-uns de ces cer- 
cueils, provenant d'Alexandrie et de Syrie, ont été retrouvés ; ils por- 
tent à l'extérieur, à côté du nom du défunt, de très beaux ornements. 
Ce désir passionné d'être enseveli dans le pays des ancêtres était 
encore augmenté par la croyance que la résurrection des morts 
aura lieu en Palestine. Les chrétiens eux-mêmes partageaient 
cette espérance ou, pour mieux dire, cette superstition. Mais si 
les morts de la Babyionie, enterrés en Palestine, ne se sont pas 
réveillés de leur sommeil, les jeunes gens babyloniens qui ve- 
naient s'asseoir aux pieds du patriarche Juda I®' s'imprégnaient 
en quelque sorte de la Terre sainte et en revenaient animés d'une 



ABBA AREKA. 169 

nouvelle ardeur pour l'étude. Deux d'entre eux, Rah et Mar-Sa- 
muel, transplantèrent renseignement de la Loi dans leur pays 
d'origine, et y organisèrent des écoles. Ces écoles subsistèrent 
avec des fortunes diverses pendant plus de huit siècles, et c'est 
encore l'influence de l'enseignement de ces docteurs qui ranima 
plus tard l'activité intellectuelle dans l'Espagne juive. 

Rab, ou plutùt Abba Areka^ avait suivi son oncle Hiyya à Sép- 
phoris; là, il fréquenta son école et proflta si bien de son ensei- 
gnement que le patriarche Juda I«% qui, certes, ne prodiguait pas 
les dignités, lui accorda le titre de docteur. Dès que l'annonce de 
son retour de Palestine se fut répandue en Babylonie, son condis- 
ciple Mar-Samuel, qui était revenu avant lui, et son ami Karna allè- 
rent à sa rencontre; Karna surtout l'accabla de questions. Le roi 
parthe Artaian, le dernier des Arsacides, qu'une nouvelle dynastie 
allait précipiter du trône et priver de la vie, traita Rab avec une 
grande bienveillance ; il espérait probablement qu'à la suite de 
l'établissement d'une école importante en Babylonie, les Judéens 
n'émigneraient plus, ou, au moins, émigreraient en moins grand 
nombre dans l'empire romain. Môme le docteur qui était alors à 
la tête de l'école de Nehardea, Schèla, reconnut la supériorité de 
Rab. Ce dernier, à la mort de Schèla, fut nommé son successeur, 
mais il se retira devant son jeune collègue, Mar-Samuel, qui était 
originaire de Nehardea. 

L'exilarque qui détenait alors le pouvoir parait avoir appelé 
principalement des savants babyloniens aux fonctions dont il dis- 
posait. Il éleva à la dignité de juge du tribunal de Kafri un de ses 
parents, Mar-Ukba, qui était riche, habile jurisconsulte, très mo- 
deste et digne à tous égards de la fonction qu'il occupait. Karna 
fut également nommé juge; comme il était peu fortuné, il se fai- 
sait dédommager par les diverses parties du temps qu'elles lui 
faisaient perdre. Abba Areka devint sui'veillant du marché {Agora- 
nomos); il fut chargé d'inspecter les poids et mesures. L'exi- 
larque voulut qu'Abba Areka fixât également le prix des denrées, 
afin d'empêcher le renchérissement des vivres. Sur son refus, il 
fut mis en prison et n'en sortit qu'à la suite des démarches pres- 
santes de Karna auprès de l'exilarque. Son emploi d'inspecteur du 
marché obligeait Abba Areka à se rendre souvent dans les divers 



170 HISTOIRE DES JUIFS. 

districts de la Babylonie juive; il apprit ainsi dans quelle profonde 
ignorance vivaient les communautés éloignées du centre. Il 
arriva un jour dans un endroit où Ton ne connaissait même pas la 
défense de manger de la viande avec du lait. Pour remédier en 
partie aux inconvénients qui résultaient d*une telle situation, Rab 
défendit souvent ce qui était permis, et comme son autorité était 
très grande, les aggravations qu*il introduisit dans le judaïsme 
furent acceptées et acquirent force de loi. L'abandon dans lequel 
se trouvait la région de Sera lui inspira la pensée d*y fonder une 
école. Son entreprise réussit admirablement; l'académie de Sora 
resta, presque sans interruption, pendant huit siècles, le siège de la 
science juive. 

La nouvelle école, appelée du nom consacré de Sidra, fut 
ouverte (vers 219) par Abba Areka. Attirés par la réputation de ce 
docteur, douze cents disciples accoururent de tous les coins de la 
Babylonie et des pays parthes. L'école ne pouvait plus contenir 
tous les auditeurs, et Abba Areka fut obligé de l'agrandir par 
Tadjonction d*un jardin. Ses disciples lui témoignaient une pro- 
fonde vénération, ils rappelaient Ea6, le maître^ comme on avait 
nommé autrefois le patriarche Juda Rabbi ou Rabbenu; ce titre de 
Rab est devenu son nom. Son école était désignée par le terme de 
Bé-Rab (maison du Rab) ; cette appellation s'appliqua plus tard à 
toute école. Son autorité religieuse dépassait la Babylonie. 
Le plus illustre docteur de la Judée, Johanan, lui écrivait : 
« A notre maître en Babylonie » ; il se fâchait contre ceux qui par- 
laient de son collègue avec dédain, et il avoua que Rab était le 
seul docteur auquel il se fût subordonné. Rab possédait des champs 
qu'il faisait cultiver et dont il consacrait les revenus à l'entretien 
de ses disciples pauvres. Du reste, il avait organisé son enseigne- 
ment de telle sorte que ses auditeurs pouvaient se consacrer à 
1 étude de la Loi tout en pratiquant un métier pour s'assurer des 
moyens d'existence. Les élèves se réunissaient à Sora pendant 
deux mois de Tannée (Adar et Ellul), au commencement de l'au- 
tomne et au commencement du printemps. Durant ces deux mois, 
appelés mois de réunion (Yarhè Kalla), il y avait chaque jour, dès 
le matin, des conférences; les auditeurs prenaient à peine le 
temps de déjeuner. Ces conférences publiques s'appelaient Kalla. 




L'ECOLE DE SORA. 171 

Outre ces deux mois, pendant lesquels il s*oecupait de ses dis- 
ciples, Rab consacrait à Tinstruction du peuple la semaine qui 
précédait chacune des principales fêtes. L*exilarque se rendait 
d*habitude à Sora et assistait à ces réunions pour recevoir les 
hommages de la fouie; les maisons étaient insuffisantes pour 
loger tous ceux qui affluaient dans la ville, ils étaient obligés 
de camper en plein air, sur les bords du lac de Sora. Les confé- 
rences faites à rapproche des fêtes portaient le nom de Riglè. 
Pendant les mois de Kalla et la semaine de Riglè, les tribunaux 
chômaient et les créanciers n'avaient pas le droit de citer leurs 
débiteurs devant la justice. 

On ne sait pas si Rab employa un système d'enseignement par- 
ticulier. Sa méthode consistait à exposer tout au long la Mischna, 
qu'il avait rapportée absolument complète de Palestine, et à expli- 
quer les mots et la signification de chaque prescription. Ces expli- 
cations et ces développements portent le nom de Memra; Rab en 
a laissé un nombre considérable; ils forment, avec ceux des chefs 
d'école Johanan et Mar-Samuel, ses contemporains, une partie im- 
portante du Talmud. Comme les habitants juifs de la Babylonie 
connaissaient, en général, très vaguement les pratiques religieuses 
et ne savaient pas toujours distinguer entre ce qui était défendu et 
ce qui était permis, Rab avait résolu d'ajouter, comme on l'a vu 
plus haut, de nombreuses aggravations aux lois existantes. La plu- 
part de ses décisions furent acceptées; on ne fit exception que 
pour celles qui se rapportaient au droit civil, parce que son auto- 
rité était bien moins grande dans les affaires civiles que dans les 
questions rituelles. 

Après avoir organisé l'enseignement religieux, Rab se préoccupa 
de corriger les mœurs des juifs babyloniens. La simplicité de la 
vie conjugale d'autrefois avait dégénéré en brutalité. Si un jeune 
homme et une jeune fille qui se rencontraient étaient d'accord pour 
se marier, ils appelaient les premiers venus comme témoins, et 
l'union se concluait. Des pères mariaient leurs filles mineures; le 
fiancé ne pouvait voir sa fiancée qu'au moment où il ne lui était 
plus possible de revenir sur sa décision, ou bien il demeurait dans 
la maison de son futur beau-père, où ses relations étaient absolu- 
ment libres avec sa fiancée. La loi, loin de condamner ces mœurs 



172 HISTOIRE DES JUIFS. 

grossières, les protégeait, au contraire, de son autorité. C*est 
contre un tel état de choses que Rab lutta de toute son énergie. Il 
interdit ces unions immorales qui se contractaient sans aucune 
démarche préliminaire, prescrivit rigoureusement aux pères de 
ne pas marier leurs filles sans leur consentement, surtout avant 
leur majorité, avertit les jeunes gens de ne pas choisir incon- 
sidérément leur compagne, sans même la connaître, afin de ne 
pas s'exposer à être amenés à haïr celles qa*ils devraient 
aimer, et il défendit aux fiancés de demeurer sous le même 
toit avant leur mariage. Un époux condamné à accorder le 
divorce à sa femme avait quelquefois recours à certains artifices 
que lui permettait la loi pour ne pas se soumettre à la sentence 
prononcée contre lui; Rab rendait ces ruses inutiles en ne tenant, 
dans ces cas, aucun compte de la loi. Ce docteur releva également 
le prestige de la magistrature; les huissiers des tribunaux eurent 
rang de fonctionnaires; chacun devait comparaître sur invitation 
devant la justice ; ceux qui ne se soumettaient pas aux décisions 
des juges étaient frappés d'excommunication. C'était là, en Baby- 
lonie, une punition rigoureuse qui produisait une impression pro- 
fonde. On proclamait en public les délits commis par Texcommu- 
nié, et tout commerce avec lui était sévèrement interdit jusqu'à ce 
qu'il eût fait pénitence. li résulte de ce qui précède que Rab pour- 
suivait un double but, le relèvement moral et intellectuel de la 
population juive. Ses efforts furent couronnés de succès; il par- 
vint à amender les mœurs et à répandre l'instruction dans une 
région qui était auparavant, selon l'expression du Talmud, a un 
champ en friche ouvert à tout venant .» Rab plaça autour de ce 
champ une double barrière, des mœurs austères et une solide in- 
struction; il fit pour la Babylonie ce que Hillel I*''' avait fait pour la 
Judée. 

Rab ressemblait encore sous d'autres rapports à Hillel ; il était, 
comme lui, patient, indulgent et modeste. Il avait une femme qui 
était méchante, acariâtre, et le contrariait en toute circonstance; 
il supportait ses vexations avec une inaltérable douceur. Ayant 
offensé, dans sa jeunesse, Hanina, le chef de l'école de Sépphoris, 
il supplia plusieurs fois ce docteur de lui accorder son pardon. 
Croyait-il avoir fait du tort à un homme du peuple, il se rendait 



MAR-SAMUEL. 173 

auprès de lui la veille de Kippour afm de se réconcilier avec lui. 
Pour écarter de son esprit toute pensée d'orgueil aux jours où les 
Judéens accouraient par milliers autour de sa chaire, il répétait 
ces paroles de Job : « L*homme, fût-il assez grand pour toucher 
au ciel, est abaissé eu un clin d*œil, d et avant de se rendre au 
tribunal, il disait : « Je me livre volontairement à la mort; je lie 
viens pas ici pour soigner mes intérêts, je retourne chez moi sans 
que j'aie obtenu aucun avantage. Plaise au ciel que je puisse 
revenir dans ma maison aussi innocent que j*en suis parti. » Il eut 
la joie de laisser un fils, Hiyya, très versé dans les questions 
dogmatiques, et de marier sa fille dans la famille de Texilar* 
que; les enfants de cette fille furent plus tard des princes 
savants et respectés. Son deuxième fils, Âïbu, ne montrait aucune 
disposition pour Télude; entre autres conseils qu'il lui donna, il 
lui recommanda instamment de s'occuper d'agriculture : « Mieux 
vaut une petite quantité récoltée dans sou champ qu'une grande 
quantité gagnée dans les affaires. » Rab resta pendant vingt-huit 
ans, jusqu'à sa vieillesse, à la tète de l'académie de Sera (219-247). 
Tous ses disciples accompagnèrent son corps jusqu'à sa dernière 
demeure, et, sur la proposition de l'un d'eux, la Babylonie prit le 
deuil pour une année entière; pendant cette année, il n'y eut ni 
fleurs, ni guirlandes de myrte aux mariages. Tous les Judéens de 
la Babylonie, à l'exception d'un seul, Bar-Kascha, de Pumbedita, 
pleurèrent la mort de l'illustre Amora. 

Rab eut comme ami et collaborateur Samuel ou Mar-Samuel^ 
appelé également Âriok et Yarhvmï. Ce docteur, qui contribua 
pour une part importante au relèvement du judaïsme babylonien, 
avait des idées plus originales et des connaissances plus variées 
que Rab. Dans sa jeunesse, il suivit le courant qui entraînait tous 
ceux qui avaient soif de science vers la Palestine; il fréquenta 
l'école de Juda ^^ On raconte qu'il guérit une maladie d'yeux dont 
souffrait le patriarche, et que ce dernier ne lui accorda pas l'ordi- 
nation. Il retourna en Babylonie avant Rab et, à la mort de Schèla, 
il fut élevé à la dignité de chef d'académie. 

Mar-Samuel était un homme calme, sensé, ennemi de toute 
exagération. A la croyance de ses contemporains, qui pensaient 
que la venue du Messie serait précédée de nombreux miracles, il 



174 HISTOIRE DES JUIFS. 

opposa cette conceptloa qu*à ce moment-là aussi tout suivra son 
cours normal, et que Tépoque messianique ne se distinguera des 
temps antérieurs que par Tindépendance absolue dont jouira la 
nation juive. Mar-Samuel ne se consacra pas uniquement à ren- 
seignement de la Loi, il s'occupa également d'astronomie et de 
médecine. Son autorité dans les questions rituelles était moins 
grande que celle de Rab, mais il était un jurisconsulte éminent et 
toutes ses décisions dans les affaires civiles acquirent force de 
loi. n formula cette règle, d'une importance capitale, que les juifs 
doivent obéissance aux lois du pays où ils demeurent aussi 
bien qu'à leur propre législation, ce qu'il exprima par ces mots : 
Difia demalkuta dina. Les Judéens de la Babylonie et des pays 
parthes, vivant sous un régime de liberté et de tolérance, accep- 
tèrent facilement cette prescription, qui était au fond une inno- 
vation très hardie. Le principe de l'inviolabilité des lois du pays éta- 
bli par Mar-Samuel était, en effet, en contradiction formelle avec les 
anciens usages, qui permettaient et souvent recommandaient la 
transgression de certaines lois étrangères. Ce principe eut dans 
la suite les plus heureuses conséquences pour les Judéens, il 
contribua, d'un côté, à les réconcilier avec le gouvernement des 
pays où les jetait la destinée; d'autre part, aux ennemis des 
israélites qui auraient pris prétexte de l'apparent esprit d'exclu- 
sivisme du judaïsme pour conseiller des mesures de persécution 
contre la nation juive, on pouvait opposer ce commandement de 
Samuel, qui réduisait à néant tous leurs raisonnements. Déjà 
le prophète Jérémie avait adressé ce conseil salutaire aux tribus 
dispersées en Babylonie : t Travaillez au salut de la ville où vous 
êtes établis. » Mar-Samuel transforma ce conseil en une prescrip- 
tion religieuse : c On est tenu de se soumettre à la loi de l'État. » 
C'est à Jérémie et à Mar-Samuel que le judaïsme est redevable 
d'avoir pu subsister dans les pays étrangers. 

Mar-Samuel fut une des figures les plus originales de cette 
époque. Profondément pénétré de l'esprit du judaïsme, dont il 
connaissait admirablement les doctrines et les traditions, il sut 
néanmoins voir au delà des limites étroites de sa patrie et de sa 
religion, et il se préoccupa aussi des autres nations et de leurs 
croyances. Il s'instruisit particulièrement chez les savants de Perse, 




MAR-SAMUEL. 17Ô 

et il étudia rastronomie avec son ami Ailaat, L'immense plaine 
qui se développe entre le Tigre et TEuphrale et dont le vaste 
horizon n*est borné par la moindre colline était le berceau de 
l'astronomie; celte science dégénéra bientôt, dans celte région, 
en astrologie. Samuel était trop pénétré des idées juives pour 
accorder quelque crédit à l'astrologie; il ne s'occupa que de l'ob- 
servation et de l'étude sérieuse des corps célestes. « Les voies du 
ciel, dit-il, me sont aussi familières que les rues de Nehardea, » 
mais il ajouta qu'il ne savait pas calculer la marche des comètes. H 
utilisa ses connaissances astronomiques pour établir un calen- 
drier qui permettait aux juifs babyloniens de fixer les fêtes sans 
attendre que la Palestine les informât chaque fois de Tapparition 
de la nouvelle lune. Samuel ne publia pas ce calendrier, proba- 
blement par respect pour le patriarche et pour ne pas rompre 
l'unité du judaïsme, et on continua à considérer les calculs du 
calendrier comme une science secrète (Sod ha-ibbur). On sait que 
Samuel exerçait la médecine, mais aucun document ne donne 
d'indication précise sur ses connaissances médicales; il préten- 
dait pouvoir guérir toutes les maladies, à l'exception de trois. 
L'éclat dont brillait l'académie de Sora, organisée par Rab, faisait 
pâlir la renommée de l'école de Mar-Samuel. Mais la plus cordiale 
entente ne cessa de régner entre les deux docteurs, et Samuel, 
qui était d'une rare modestie, céda en toute circonstance le pas à 
Rab et se soumit à son autorité. Après la mort de ce dernier, Mar- 
Samuel fut reconnu comme le seul chef religieux de la Babylonie; 
il conserva cette dignité pendant dix ans. Johanan, qui était en 
Judée, hésita d'abord à le traiter en supérieur. Dans les lettres 
qu'il envoyait en Babylonie au nom de l'école de Tibériade, il 
appelait Kab : Notre maître en Babylonie, et Mar-Samuel : Notre 
collègue. Mar-Samuel lui fit alors parvenir un tableau où il avait 
indiqué les dates des fêtes pour une durée de soixante ans : 
« C'est un très habile mathématicien, » se contenta de dire Joha- 
nan. Mais lorsqu'il eut soumis à Johanan ses recherches sur un 
nombre considérable de cas douteux de maladies qui pouvaient se 
présenter chez les animaux et les rendre, d'après les prescriptions 
talmudiques , impropres à la consommation , son autorité fut 
reconnue même en Judée. 



176 HISTOIRE DES JUIFS. 

A l'époque dont il s*agit, c^est-â-dire vers le milieu du m* siècle, 
se produisireot dans Tempire romaia et les pays parthes des évé- 
nements politiques d*une extrême gra\ité, qui changèrent com- 

m 

plètement la situation de ces deux Etats et exercèrent une profonde 
influence sur l'histoire des Judcens. Pendant que Tempereur 
Alexandre Sévère dirigeait les destinées de Rome, la famille des 
Arsacides, qui régnait depuis quatre siècles sur les Parthes, fut 
renversée du trône; une nouvelle dynastie s'empara du pouvoir et 
introduisit d'importantes modifications dans Fadministration inté- 
rieure comme dans la politique extérieure. L'auteur de cette 
révolution fut ÂrdeeJUr, d'origine persane. Soutenu par le parti 
national persan, qui haïssait les Arsacides parce qu'ils témoi- 
gnaient une prédilection marquée pour la civilisation grecque, 
dédaignaient le culte de Zoroastre et s'étaient toiyours montrés im- 
puissants à repousser les attaques des Romains, Ardechir marcha 
contre Artat>an, le dernier descendant des Arsacides et l'ami de Rab, 
le battit, le détrôna et fonda la nouvelle dynastie royale des Sas- 
sanides. Rab s'affligea vivement de cet événement. A la nouvelle 
de la mort d'Artaban, il s'écria amèrement : « Le pacte est 
rompu ! » H craignait que le changement de dynastie n'amenât une 
guerre civile, que le pays, déchiré par les luttes intestines, ne 
devint facilement la proie des Romains et que les Judéens ne 
perdissent la semi-indépendance dont ils jouissaient. Le parti 
qui vint au pouvoir avec Ardechir porte dans l'histoire le nom 
de néo-Perses et dans les documents juifs celui de Hèbrim (Hèbré) ; il 
en reste encore aujourd'hui quelques débris sous le nom de Gué- 
bres. Les Arsacides s'étaient montrés assez indifférents pour le 
culte du feu ; Ardechir, au contraire, témoigna pour cette reli- 
gion un zèle fanatique; il s'intitula orgueilleusement: Adorateur 
de Hormuz, divin Ardechir, roi des rois d'Iran, d'origine céleste. 
n réunit les fragments qui subsistaient encore du Zend-Avesta, le 
recueil des lois persanes, et les fit adopter comme lois religieuses. 
— On enseigna partout la doctrine de Zoroastre sur le double 
principe de la lumière et des ténèbres (Ahura-Hazda et Angri- 
mainyus); les mages, qui formaient la caste sacerdotale de ce 
culte, redevinrent tout-puissants, ils sévirent contre les helléni- 
sants par le fer et le feu. Leur intolérance se manifesta égale- 



LES NÉO-PERSES ET LES MAGES. 177 

ment envers les chrétiens établis dans la partie supérieure de la 
Mésopotamie, dans les districts de Nisibis et d'Ëdesse, où ils 
avaient fondé des écoles. Les Judéens n'échappèrent pas aux me- 
sures vexaloires des mages, et seules leur importance numé- 
rique, leur centralisation et leur énergie les préservèrent d'une 
persécution plus grave. Dans Tivresse de leur triomphe, les néo- 
Perses enlevèrent aux tribunaux juifs le droit de se prononcer 
dans les affaires criminelles, qu'ils avaient jugées jusque-là, ils 
fermèrent aux Judéens Taccès de toutes les fonctions, même de 
celle d'inspecteur des fleuves et des canaux, et ils exercèrent une 
certaine contrainte sur les consciences. Ainsi, pendant les fêtes 
où, dans les temples consacrés au culte du feu, les mages ado- 
raient la lumière comme image visible du dieu Ahura-Mazda, ils 
ne permettaient pas aux Judéens d'entretenir dans leur demeure 
du feu dans Tâtre ou d'allumer une lumière ; ils faisaient irrup- 
tion dans leurs maisons, éteignaient tout feu et toute lumière, et 
enlevaient des tisons enflammés pour les offrir à leur dieu. Ils 
ouvraient les tombes pour exhumer les cadavres, parce qu'ils 
croyaient qu'un corps mort souillait la Spenta-Armaita (la terre 
divine). Aussi la plupart des docteurs se montrèrent-ils hostiles 
aux néo-Perses. Johanan craignit vivement que ce peuple ne 
maltraitât les Judéens de la Babylonie. Le patriarche Juda II s'en- 
quit avec inquiétude du caractère des néo-Perses auprès de Lévi 
ben Sissi, qui faisait souvent le voyage de Judée en Babylonie. 
« Les Parthes, lui dit ce docteur, ressemblent aux armées du roi 
David, les néo-Perses, au contraire, sont de vrais démons. » La 
tolérance prévalut cependant peu à peu, les Juifs se réconcilièrent 
avec les néo-Perses, entretinrent avec eux des relations amicales, 
se départirent même en leur faveur de la stricte observance de 
certaines lois religieuses et prirent part dans diverses circon- 
stances à leurs repas. Les docteurs autorisèrent les Judéens à 
fournir aux mages, pendant leurs fêtes, les charbons dont ils 
avaient besoin, s'écarèant ainsi de l'ancienne loi qui consi- 
dérait un tel acte comme une participation au culte du feu. Rab 
lui-même, malgré sa sévérité, permettait de transporter le soir 
de sabbat, sur la demande des mages, les lumières de Hanuka de 
la cour dans l'intérieur de la maison. Ces rapports amicaux entre 
m. 12 



178 HISTOIRE DES JUIFS. 

Perses et Judéens s'établirent sans doute sous le règne de 
Schabur I®*' (242-271). Ce souverain était l'ami de Mar-Samuel. Il 
affirma à ce docteur que dans les divers combats qu'il avait livrés 
aux Romains dans des provinces habitées par une nombreuse 
population juive, il n'avait jamais versé le sang d'aucun Judéen, 
excepté à Césarée (Mazaca), la capitale de la Cappadoce, où il en 
avait fait passer plusieurs milliers au fil de l'épée, parce qu'ils 
avaient défendu avec trop de ténacité la cause des Romains 
contre les Perses. 

Pendant que ces faits se passaient en Babylonie, éclata dans 
l'empire romain une révolution qui influa, de son côté, sur les 
destinées du judaïsme. Après la mort d'Alexandre Sévère, Rome 
devint la proie d'une effroyable anarchie. Dans un demi-siècle 
(230-284), près de vingt Césars et autant d'usurpateurs avaient 
occupé le trône et risqué leur vie pour réaliser, ne fût-ce que 
pendant un jour, leur rêve de revêtir la pourpre impériale et 
décréter librement des exécutions en masse. L'heure de la 
revanche avait sonné. De tous les pays que Rome avait autrefois 
soumis se présentaient des candidats au trône pour dompter à 
leur tour la Babylone italienne. C'étaient des oiseaux de proie qui 
se jetaient sur l'État romain comme sur un corps en décomposi- 
tion. Au temps de Mar-Samuel (248), le criminel empereur Phi- 
lippe, Arabe de naissance et brigand de race, put encore célébrer 
le millième anniversaire de la fondation de Rome; mais, déjà, 
Rome était partout, dans tous les camps, dans toutes les stations 
militaires, excepté dans Rome même. Le Sénat acceptait avec une 
singulière résignation tous les empereurs qu'il plaisait aux 
caprices des légions de lui envoyer, et il sanctionnait servilement 
leur nomination. Les Parthes, d'un côté, et les Golhs, de l'autre, 
envahissaient en foule l'empire romain, comme s'ils étaient 
chargés de lui infliger le châtiment dont l'avaient menacé les 
Sibylles. 

Rome subit encore la honte de voir son empereur, Valérien, 
enchaîné comme esclave au char de triomphe de Schabur. 
La captivité de Valérien et la faiblesse de son fils et succes- 
seur Gallien relâchèrent partout les derniers liens de la disci- 
pline; il n'y eut plus ni autorité, ni obéissance; pendant 



ODÉNAT ET ZÉNOBIE. 179 

dix ans, TÉtat romain ressembla à une immense arène, ensan- 
glantée par les luttes de ses propres sujets. Sur tous les points 
de Tempire se levaient des usurpateurs. Le désarroi et la désorgant* 
sation étaient encore bien plus accentués dans les provinces 
orientales qui touchaient au puissant royaume des Perses. 
Odénat^ un riche et vaillant guerrier de Palmyre, avait groupé 
autour de lui une bande de sauvages Sarrasins, et, à la tête de 
cette horde de pillards, il faisait de nombreuses incursions en 
Syrie et en Palestine et, d'autre part, jusque dans la région 
de TEuphrate. Il s*était arrogé le titre de sénateur. N*avaitrjl 
pas le droit d*espérer être revêtu un jour, aussi bien que son 
compatriote Philippe, de la pourpre impériale? Les Judéens 
l'appelèrent Papa Bar Naçar, chef de IrigaTids, ils lui appli»- 
quèrent ce passage de la vision de Daniel : « Une petite corne 
sortit de la grande, elle avait des yeux humains et une bouche 
qui proférait des paroles hautaines. » Cet aventurier ruina tota- 
lement plusieurs communautés juives de la Palestine et de la 
Babylotiie, il détruisit l'antique Nehardea (261), qui, depuis l'exil 
de Babylone, était devenue le centre du judaïsme. Lors de cette 
destruction, les filles de Samuel furent faites prisonnières et emme- 
nées à Sépphoris, elles furent rachetées et remises en liberté avant 
même qu'on sût de quelle famille elles étaient. Odénat étendît 
peu à peu son pouvoir, il devint le chef de l'oasis de Palmyre ou 
Tadmor, que le roi Salomon avait transformée en une belle cité. 
La décadence de l'empire romain était telle que ce petit prince 
asiatique fut obligé de défendre le territoire romain contre les 
invasions des Perses. L'empereur Gallien récompensa Odénat jie 
ses services en l'appelant à partager le trône avec lui (264). 
Odénat n'occupa cette haute situation que pendant un temps très 
court, il fut assassiné en 267. La rumeur publique accusa Zénoôie^ 
sa femme, d'avoir été l'instigatrice de ce crime. 

Après la mort d'Odénat, sa veuve Zénobie, dont les deux en- 
fants étaient mineurs, fut nommée régente de la Palmyrène. Sous 
son règne, la ville de Palmyre devint le centre du luxe, de la civili- 
sation et du bon goût. D'après lifne source chrétienne, Zénobie 
aurait été juive, mais aucun document juif ne signale cette par- 
ticularité. Les historiens romains dépeignent sous les plus bril^ 



180 HISTOIRE DES JUIFS. 

lantes couleurs la magnificence de cette reine. Dans son superbe 
palais, dont les ruines montrent encore aujourd'hui la valeur artis- 
tique, elle offrait Thospitalité à des savants remarquables, avec 
lesquels elle se plaisait à s'entretenir sur les sujets les plus variés. 
A sa cour, vivait Tillustre philosophe et critique Longin, qui fait 
ressortir, dans son traité sur le Sublime, la vigoureuse concision 
et la beauté de ces paroles du récit de la Création : « Que la 
lumière soit ; » Zénobie y avait aussi accueilli Paul de Samosate, 
évêque d*Antioche. Elle parait s*être également éprise des prin- 
cipes du judaïsme; néanmoins, les docteurs juifs parlent en termes 
peu bienveillants de la principauté de Palmyre. « Heureux celui 
qui assistera à la chute de Tadmor, » dit Johanan. C'est un fait cer- 
tain que de nombreux juifs avaient pris les armes contre Zénobie, 
dont la domination s'étendait probablement sur la Judée. 

Le Talmud raconte que cette reine ayant condamné à mort, 
sans doute pour un motif politique, un certain Zeîra bar Hinena^ 
deux disciples de Johanan, Ami et Samuel, se rendirent auprès 
d'elle pour Implorer la grâce du coupable. Elle rejeta leur de- 
mande, en leur disant : a Croyez-vous donc que Dieu, parce qu*il 
a déjà fait de nombreux miracles en votre faveur, continuera 
toujours à vous couvrir d*une protection particulière? » Un autre 
événement rapporté par le Talmud parait s'être passé également 
sous le règne de Zénobie. Un certain Ulla ben Koscher, accusé 
d'un crime politique, avait trouvé un asile à Lydda, dans la maison 
de Josua ben Lévi. Des soldats cernèrent la ville et menacèrent de 
la détruire si on ne leur livrait pas Ulla. Josua, placé dans la dou- 
loureuse alternative de causer la mort d'un homme ou la destruc- 
tion d'une communauté, engagea l'accusé à se livrer lui-même aux 
autorités. Il s'appuya, pour en agir ainsi, sur une loi qui permet- 
tait d'abandonner à son sort un accusé poursuivi pour crime poli- 
tique, dans le cas où sa délivrance mettrait l'existence de nom- 
breuses personnes en danger. Néanmoins, la pensée d'avoir con- 
tribué, quoique indirectement, à faire mourir un homme troubla la 
conscience d'un grand nombre de Judéens. La légende raconte 
que le prophète Elle apparut à Josua ben Lévi et lui reprocha 
de s'être conformé dans cette circonstance à une loi quel- 
conque, au lieu de s'être inspiré de la a Mischna des justes, » qui 



GAMALIEL IV ET JUDA III. 181 

s*élèv6 au-dessus de rhorizon étroit et borné de la législation 
écrite. 

Aurélien triompha de la résistance acharnée de Zénobie et mit 
fin au règne brillant (267-273) de celte vaillante impératrice ; elle 
fut emmenée à Rome, attachée au char de triomphe du vainqueur. 
Johanan vit encore la réalisation du vœu qu'il avait exprimé 
contre Tadmor, il mourut quelques années après (279). 



CHAPITRE VIII 

LB PATRIARCAT DE GAMALIBL IV ET DE JUDA III 

(280-320) 

L'époque où s'accomplit un des événements les plus mémo- 
rables de l'histoire, c'est-à-dire le triomphe du christianisme 
et son avènement au trône impérial, marqua le déclin du 
judaïsme dans son pays d'origine. Le centre de la pensée juive 
se déplaça de la Palestine en Babylonie, et la Judée ne fut plus 
bientôt qu'une relique qu'on vénère pour les souvenirs qui s'y 
rattachent. Les écoles dirigées par les successeurs de Hanîna, 
de Johanan et de Resch Lakisch étaient fréquentées par de nom- 
breux élèves babyloniens, pour lesquels la Judée gardait un 
puissant attrait. Parmi les chefs d'école, beaucoup étaient sans 
notoriété, et les plus considérables d'entre eux, Ami, Assi, Hiyya 
ben Âbba et Zeïra étaient originaires de la Babylonie. Abbahu, 
esprit très original, était né, il est vrai, en Judée, mais il n'avait 
aucune autorité dans les questions de casuistique. La supériorité 
de la Babylonie en matière religieuse était si bien établie que 
Ami et Assi se soumirent spontanément à l'autorité du successeur 
de Rab. Les jeunes écoles de la Babylonie surpassèrent leurs 
aînées de la Palestine, Sora et Plumbadita éclipsèrent Sépphoris 
et Tibériade. Les patriarches mêmes de cette époque, Gamaliel IV 
et Juda m, n'avaient qu'une autorité très restreinte dans les 



Ifâ HISTOIRE DES JUIFS. 

affaires juridiques. Sous Juda III, l'audilion des témoins venus 
pour annoncer Tapparition de la nouvelle lune était devenue une 
pure formalité. Âmi voulut rendre à cet acte son ancienne impor- 
tance, mais le patriarche lui dit que Johanan avait déclaré que, 
dans le cas où, d'après les calculs astronomiques, le trentième 
jour du mois était en même temps le premier jour du mois 
suivant, il était permis de faire attester par des personnes qui 
n'avaient en réalité rien vu, qu'elles avaient aperçu la nouvelle 
lune. Quoique le sud de la Palestine eût perdu depuis quelque 
temps sa supériorité, surtout depuis que le siège du patriarcat 
avait été établi dans la Galilée, au nord, il avait cependant 
conservé un privilège. C'est, en effet, à Ein-Tab, près de Lydda, 
dans le sud, que résidait un délégué du patriarche chargé de fixer 
les néoménies et les fêtes et de proclamer les années embolis- 
miques. Sous Gamaliel IV ou Juda III, le sud perdit ce privilège, et 
c'est en Galilée qu'on fixa dorénavant le calendrier. Mais les 
dates des fêtes étaient établies principalement d'après la marche 
du soleil et de la lune, l'audition des témoins avait si peu d'im- 
portance que sous les successeurs de Juda elle cessa de faire par- 
tie des fonctions qui incombaient au patriarche. Juda s'attacha 
surtout à organiser les communautés et les écoles, il chargea 
trois des principaux amoraïm. Ami, Âssi et Hiyya, de visiter les 
villes de la Judée afin de s'y rendre compte de la situation des 
institutions religieuses et scolaires, et de les raffermir là où elles 
menaçaient ruine. Ces docteurs arrivèrent un jour dans une ville 
où il n'y avait ni instituteurs, ni chefs religieux. Comme ils deman- 
dèrent à voir les gardiens de la ville, on leur présenta les surveil- 
lants, ce Ce ne sont pas là, dirent-ils, les gardiens, mais les 
destructeurs de la ville, les véritables gardiens sont ceux qui instrui- 
sent le peuple et la jeunesse. La garde veille en vain au salut de 
la maison, si Dieu lui-même ne la protège pas. » 

On accuse le patriarche Juda ou son entourage d'avoir vendu 
par cupidité des dignités aux riches, et d'avoir refusé l'ordination 
à des savants pauvres. Ce ne fut certes pas l'amour de l'argent, 
mais une implacable nécessité qui fit agir Juda ainsi ; il fut contraint 
de solliciter le concours des riches pour l'entretien de la maison 
du patriarche et des écoles. Le nombre et la fortune des Judéens 



VENTE DE DIGNITÉS 183 

avaient diminué, les tenues de la Judée étaient presque toutes 
entre les mains des païens, et cette situation avait forcé beau- 
coup de Judéens à émigrer. Ceux qui étaient restés souffraient en 
grande partie de la misère. Du reste, Tempire romain lui-même 
avait fait banqueroute; les luttes de ses chefs, qui se dispu*- 
taient la pourpre, Tavaient ruiné. Autrefois, les citoyens riches 
briguaient les honneurs municipaux ; vers le milieu du iii« siècle, 
ils les fuyaient, au contraire, parce que les municipalités étalent 
responsables envers TÉtat des impôts dus par les habitants, et que 
la rentrée de ces impôts devenait de jour en jour plus difficile. La 
Palestine souffrait naturellement de cet appauvrissement général, 
les communautés juives ne pouvaient plus payer que des contri- 
butions très faibles, et, par suite, les subsides envoyés par les. 
Juifs du dehors ne suffisaient plus pour subvenir à Tentretien du 
patriarcat et des écoles. Cest alors que Juda III eut l'idée de chercher 
de nouvelles ressources dans la vente de certaines dignités, il ac- 
cordait, par exemple, le titre de ral^bi à des personnes qui n'avaient 
aucune instruction. Les savants ne ménageaient pas leurs sar- 
casmes à ces hommes qui n'avaient d'autre mérite que celui 
d'èlre riches, qui n'avaient jamais étudié la Loi, et que leur titre 
autorisait cependant à donner l'enseignement religieux. Un jour, 
un prédicateur du peuple, malicieux et spirituel, fut appelé à 
fonctionner comme imturgtieinan (ou interprète) auprès d'un de 
ceux qui avaient ainsi obtenu le grade de docteur à prix d'ar- 
gent. En cette qualité, il était chargé d'expliquer et de dévelop- 
per au peuple le sujet que le maître devait lui indiquer tout bas. Il se 
pencha, approcha son oreille de la bouche du docteur, mais ne 
perçut aucun son. Il comprit alors à quelle classe de savants 
appartenait ce docteur, et il le fit comprendre aux assistants en 
paraphrasant ou plutôt en parodiant le passage dans lequel Habac- 
cuc (chap. II, 19) se moque des idoles muettes : a Malheur à celui 
qui dit au bloc de bois : réveille-toi, et à la pierre inerte ; lève- 
toi. C'est cela qui doit instruire? Cela est enchâssé dans de l'argent 
et de l'or, mais n'a pas d'intelligence. » « Des idoles d'or et d'ar- 
gent, 1» voilà comment on appelait, en effet, ces docteurs qui 
devaient leur titre de rabbi à leur seule fortune. 
Juda III occupa la dignité de patriarche sous le règne de Dlo- 



184 HISTOIRE DES JUIFS. 

détien. Cet empereur, donl Vénergie retarda de quelques années 
la chute de la puissance romaine, n*était pas hostile aux juife ; il 
haïssait seulement les chrétiens, parce qu'il oroyait que leur lutte 
opiniâtre contre la rdigion de FÉtat et leur ardeur à Dure des 
prosâytes étaient les seules causes de la désorganisation de l'em- 
pire. Les édits rigoureux qu'il promulgua dans les dernières 
années de son règne (303-305) pour contraindre les chrétiens à 
adorer les divinités paîmnes, pour fermer leurs églises et inter- 
dire leurs assemblées religieuses, firappèrent également les Sama- 
ritains, mais n'atteignirent pas les juilis. Aussi ces derniers eurent- 
ils de nombreux envieux qui les calomnièrent auprès de Dioclétlen; 
ils lui rapportèrent, entre autres, que le patriarche et son entou- 
rage se moquaient de son origine obscure, et plaisantaient sur son 
nom de aper. On raconte que l'empereur, irrité, ordonna au pa- 
triarche et à quelques notables juifs de se trouver le samedi soir 
chez lui, i Panéas, à cinq milles environ de Tibériade ; cet ordre 
ne fût transmis au patriarche que le vendredi soir, de sorte qu'il 
se trouva dans l'alternative de faire ce voyage le jour du sabbat 
ou de désobéir à l'empereur. Il arriva cependant avec sa suite, à 
llieure fixée, à Panéas; mais Dioctétien, probablement pour les 
plaisanter sur la malpropreté dont on accusait les juifs, refusa de 
les recevoir avant qu'ils n'eussent pris des bains pendant quelques 
jours. Amenés enfin devant Dioclétien, Juda et sa suite protestè- 
rent de leur dévouement pour lui et lui démontrèrent la fausseté 
des accusations dirigées contre eux. L*empereur leur pardonna et 
les congédia. 

C'est à cette époque que les Samaritains, contraints par Dioclé- 
tien à sacrifier, comme les chrétiens, aux idoles, furent définiti- 
vement et totalement exclus de la communauté juive. Par une 
funeste fatalité, Judéens et Samaritains, qui auraient du entretenir 
entre eux des relations cordiales, n'avaient jamais pu s'entendre, 
et leur antagonisme s'était montré plus profond et plus violent 
toutes les fois que les circonstances auraient dû les rapprocher. 
Après la destruction du temple, leurs relations mutuelles étaient 
excellentes, les Samaritains étant considérés sous beaucoup de 
rapports comme des observateurs rigoureux de la loi juive. Les 
persécutions d'Adrien les attachèrent encore plus étroitement aux 



ABBAHU ET LES SAMARITAINS. 185 

Judéens. et lorsque Meïr vint déclarer que les Samaritains devaient 
être assimilés aux païens^ le peuple ne tint nul compte de sa 
décision. Johanan lui-même n'éprouvait aucun scrupule à 
manger de la viande des Samaritains. Ses successeurs furent 
plus sévères, et ils parvinrent à établir une séparation complète 
entre les Samaritains et les Judéens. Voici le fait qui aurait pro- 
voqué cette mesure : Âbbahu ayant voulu faire venir du vin de 
Samarie, un vieillard Tlnforma que les habitants de cette contrée 
n'observaient pas les lois religieuses. Abbahu communiqua cette 
information à Ami et à Assi, qui se rendirent en Samarie, y firent 
une enquête et conclurent que les Samaritains devaient être con- 
sidérés comme des païens. Cette séparation fut une cause de fai- 
blesse pour les deux communautés. Le christianisme, plus prudent 
et plus actif, réunit toutes ses forces en un seul faisceau, conquit 
bientôt Templre du monde et traita Judéens et Samaritains avec 
une égale rigueur. Quand le Golgotha eut atteint les hauteurs du 
Capitole, il écrasa de sa masse Sion et Garizim. 

Abbahu, qui exclut définitivement les Samaritains de la commu- 
nauté juive, n'était cependant pas un rigoriste; sur certaines 
questions, ses vues étaient plus larges que celles de ses collègues. 
Il était très riche, son intérieur était somptueux, et il avait à son 
service des esclaves goths. Son industrie consistait à fabriquer des 
voiles de femmes. Il demeurait à Césarée, résidence du gouver- 
neur romain. Les Judéens de cette ville ne parlaient que le grec 
et récitaient même la prière du Schéma dans cette langue ; aussi 
Abbahu comprenait-il parfaitement le grec et s'entretenait-il dans 
cette langue avec des savants païens et chrétiens. 11 fit même 
instruire sa fille dans la littérature grecque, alléguant pour sa 
justification l'opinion de Johanan. Simon ben Abba, qui était en- 
nemi de toute culture profane, en blâma vivement Abbahu. 
« Comme il tient à faire enseigner le grec à sa fille, dit-il, il invo- 
que l'autorité de Johanan. » Grâce à son vaste savoir, à la dou- 
ceur de son caractère et à sa belle et imposante figure, Abbahu 
jouissait d'un grand crédit auprès du gouverneur romain et pro- 
bablement aussi auprès de Dioctétien, et il employa, à plusieurs 
reprises, son influence auprès des autorités en faveur des juifs. 
Ainsi, pour ne citer qu'un seul cas, qui est en même temps un 



186 HISTOIltE DES JUIFS. 

trait des mœurs de cette époque, Ami, Asai et Hiyya bea Abba 
ayant prononcé un jour une peine sévère contre une femme, Tba- 
mar, sans doute parce qu'elle avait péclié contre la morale, la COD- 
damnée porta plainte contre ses juges auprès du procureur et les 
accusa d'empiéter sur les droits des tribunaux romains. Les 
juges, craignant les suites de cette plainte, demandèrent à 
Abbabu d'intervenir en leur laveur. Abbabu leur répondit que 
son crédit avait échoué contre l'implacable rancune ou peut- 
être contre la beauté de la plaignante. Celte réponse était écrite 
dans un style pittoresque et à mots couverts. En voici le résumé : 
t Je me suis déjà occupé de la question des trois calomniateurs 
Eutokos, Eumethès et Talasseus, mais l'intervention de l'opiniâtre 
Thamar a Tait échouer mes démarches. » Cette lettre, qui nous 
éclaire sur le goût du temps, est écrite en grande partie en hé- 
breu très pur et remplie de jeux de mots; les noms grecs sont 
également traduits par des noms hébreux correspondants. 

Les connaissances variées qu'il possédait mettaient Abbabu ea 
état d'attaquer avec succès le christianisme. Cette religion était 
toute prête, à l'époque de Dioclétien, à tenter la conquête de l'em- 
pire du monde. Les légions romaines étaient composées en partie 
de soldats chrétiens; à la cour de Dioclétien, vivaient des fonc- 
tionnaires chrétiens. Aussi les clirétlens redoublaient-ils de zèle 
pour faire des prosélytes et attaquaient-ils violemment le judaïsme 
et le paganisme. Les Judéeus n'avaient d'autres armes à leur 
disposition, pour se défendre, que la raison et le bon sens, et ils 
s'en servirent tant qu'ils ne furent pas bâillonnés. Abbahu attaqua 
vigoureusement, comme Simlaï, les dogmes chrétiens, a Si quel- 
qu'un prétend qu'il est dieu, dit-il, il ment; s'il déclare qu'il est 
le fils de l'homme, il s'en repentira, et s'il promet de monter au 
ciel, il ne pourra pas accomplir sa promesse. » C'est surtout sur 
le dogme de l'Ascension que portaient les controverses des doc- 
teui^ de la Synagogue et de l'Église; ce dogme était particulière- 
ment défendu par un médecin de Césarée, Jacob le Minéea. 
Les chrétiens invoquaient en faveur du dogme de TAscensioa 
la légende qu'Enoch était monté au ciel, comme il est dit : « Et il 
(Enoch) n'était plus, car Dieu l'avait pris. » Abbahu leur démontra, 
par d'autres passages, que l'expression « Dieu l'avait pris i signifie 



CARACTÈRE D'ABBAHU. 187 

tout simplement : a II était mort, i» Quelques années plus tard, 
Abbahu aurait peut-être payé de sa vie la franchise de ses paroles 
et la justesse de son argumentation. 

Abbahu était modeste, doux et bienveillant. Quand il dut recevoir 
Tordination, il se retira devant Abba d^Akko et il exprima le désir 
qu*on accordât cette dignité à ce dernier pour l'aider a s'acquitter 
d'une dette qui pesait sur lui. Un autre fait prouve encore sa 
grande bienveillance. Il fit un jour des conférences dans une ville 
en même temps que Hiyya ben Abba; celui-ci traita des ques- 
tions de casuistique, et Abbahu des sujets d'édification. Les confé- 
rences d'Abbahu, semées d'anecdotes, d'historiettes, de jeux de 
mots, eurent naturellement plus d'attrait pour la foule et attirèrent 
un auditoire plus nombreux que les dissertations arides de Hiyya. 
Voyant son collègue s'affliger de l'indiflerence que montrait 
le peuple pour son enseignement, Abbahu le consola en ces 
termes : « Les matières que tu enseignes sont comme des pierres 
précieuses qui ne peuvent être appréciées que par de rares con- 
naisseurs, tandis que les sujets que moi je développe ressemblent 
à du clinquant, qui. frappe tous les regards. » Cette anecdote a un 
intérêt historique, elle montre qu'à cette époque on commençait 
à négliger en Judée l'élude sévère, difficile et aride de la Loi pour 
les causeries légères de l'Aggada. — Abbahu se défendait même 
contre l'éloge qu'on faisait de sa modestie : a Ma modestie tant 
vantée, dit-il un jour, est bien inférieure à celle de mon collègue 
Abba d'Akko ; celui-ci permet à son meturgueman (porte-parole) 
d'ajouter ses propres réflexions aux développements qu'il lui 
ordonne de faire entendre à la foule. » On voit par ce dernier fait 
qu'on ne professait plus le même respect qu'autrefois pour l'en- 
seignement des docteurs. Le meturgueman ne se contentait plus 
d'être simplement l'organe, le porte-parole de celui qui ensei- 
gnait, il exposait en même temps ses propres idées. Aussi accu- 
sait-on les meturguemanim de ne s'acquitter, en général, de leur 
fonction que par vanité, pour faire admirer leur belle voix ou leur 
facilité d'élocution, et on leur appliquait ce verset : « Mieux vaut 
la parole sévère du sage que le chant du sot. » Voici, enfin, un 
dernier fait qui montre l'indulgence inaltérable d' Abbahu, et jette 
en même temps une certaine lumière sur les mœurs de cette époque. . 



188 HISTOIRE DES JUIFS. 

Il était d*usage, en Judée, qu'en temps de sécheresse, le plus 
digne de la communauté récitait les prières prescrites pour de- 
mander de la pluie. A une époque de grande sécheresse, on 
recommanda à Abbahu pour cet office un homme de très 
mauvaise réputation que le peuple avait surnommé a Cinq- 
Péchés » (Pentêkaka). Abbahu le fit appeler et lui demanda quelle 
était sa profession, a Je suis entremetteur, répondlt-il, je nettoie 
le théâtre, j'apporte aux baigneurs leur linge, les divertis 
par mes farces et joue de la flûte. » — « N*as-tu jamais fait 
aucun bien dans ta vie? » lui demanda Abbahu. — a Un jour que je 
nettoyais le théâtre, répliqua Pentêkaka, je vis une femme, ap- 
puyée contre une colonne, qui versait des larmes abondantes. Je 
lui demandai la cause de son chagrin, et j*appris que son mari 
était en prison et qu'elle ne pouvait trouver la somme nécessaire 
à sa rançon qu'en se laissant déshonorer. Aussitôt, je vendis mon 
lit, ma couverture et tout mon mobilier, j'en remis le prix à cette 
femme et lui dis : Avec cet argent tu pourras racheter ton 
mari sans être obligée de payer sa liberté du prix de ton déshon-* 
neur. » A ces mots, Abbahu dit à Pentêkaka : jn Tu es seul digne 
de prier pour nous dans la détresse. » 

Le théâtre se ressentait, à cette époque de décadence^ de l'abais- ^ 
sèment général des esprits, les pièces sérieuses en étaient ban- 
nies, on y représentait des farces pour amuser la foule, et le 
judaïsme était souvent le sujet de ces bouffonneries. Abbahu, qui 
était au courant de ce qui se passait dans les théâtres, se plaignait 
que les institutions juives fussent livrées aux railleries et à la 
risée des spectateurs. « On amène, par exemple, sur la scène, 
dit-il, un chameau couvert d'un drap noir, et alors se produit le 
dialogue suivant : Pourquoi ce chameau est-il en deuil? — Parce 
que les Judéens observent rigoureusement l'année sabbatique, ne 
goûtent même à aucun légume et se contentent de manger des 
chardons; le chameau est ainsi privé de sa nourriture, et il s'en 
afflige. — Ou bien le momus (bouffon) arrive sur la scène, les 
cheveux coupés. — Pour quelle raison Momus est-il en deuil ? 
— A cause de la cherté de l'huile. — Qui a causé cette 
cherté? — Ce sont les juifs; ils dépensent pour le sabbat tout 
ce qu'ils ont gagné pendant la semaine, et comme il ne leur reste 



LES COMMUNAUTES JUIVES DE LA BABYLONIE. 189 

même plus de bois pour faire cuire leurs aliments, ils sont obligés 
de brûler leur lit et, par conséquent, de se coucher par terre dans 
la poussière. Par mesure de propreté, ils consomment de grandes 
quantités d'huile, c'est pourquoi Thuile est si chère. * 

Abbahu n'était pas versé dans les questions de casuistique, mais 
comme il jouissait d'une grande considération auprès des autorités 
romaines, ses collègues, par flatterie, ne lui faisaient aucune obser- 
vation, même quand il se trompait dans son enseignement. Autant 
Simon ben Abba avait été sans cesse éprouvé, autant Abbahu 
fut toujours heureux, et la destinée le favorisa jusque dans sa 
vieillesse. Il avait deux fils très instruits, Aàimaï et Hanina. Ce 
dernier se rendit à Tibériade, sur Tordre de son père, pour y com- 
pléter son instruction ; là, il négligea Tétude pour ôtre toujours 
prêt à rendre les derniers devoirs aux morts. Son père l'en répri- 
manda vivement dans une lettre qui est d'une concision remar^ 
quable : « T'ai-je envoyé à Tibériade parce qu'il n'y avait pas de 
tombeaux à Ccsarée? L'étude est supérieure à la pratique. » — 
Abbahu fut, en Judée, la dernière personnalité remarquable de 
l'époque talmudique. A sa mort, raconte la légende, les colonnes 
même de Césarée versèrent des larmes. 

La Palestine avait produit pendant quinze siècles consécutifs 
des hommes éminents à des titres divers, des juges, des généraux, 
des prophètes, des soferim, des patriotes et des savants; à l'épo- 
que où nous sommes, sa sève était tarie. Par contre, il régnait 
une activité extraordinaire dans les écoles fondées en Babylonie par 
Rab et Mar-Samuel. Pendant les cinquante années que ces doc- 
teurs dirigèrent ces écoles, l'enseignement religieux prit un essor 
considérable. Toutes les classes de la population se livraient 
alors à l'élude de la Loi avec une ardeur toute fraîche et s'ef- 
forçaient de conformer leur conduite aux principes qu'on leur 
enseignait; elles témoignaient le plus vif respect aux savants et 
professaient un dédain profond pour les ignorants. Les mœurs des 
juifs babyloniens, autrefois si grossières, s'adoucissaient de plus 
en plus ; on mettait en pratique dans la vie privée, comme dans 
la vie publique, les prescriptions de morale enseignées par Rab et 
Mar-Samuel. La Babylonie jouissait en ce temps de nombreux droits, 
attachés autrefois exclusivement au sol de la Palestine, on y pré- 



tu» HIST^HRE VES JUIFS. 

:«\«U uttee l«s oOtandes destinées aux prêtre, pfotnUement 
tMur I«d di^ribuer aux doeleara ; car le sacerdoce cédait alors 
1» IMS- à la scieaee reliçiease. Ce pays était deveno dd État juif 
k^t l« OOQStibitioo était représentée par la Mischna. et les pou- 
^«JK. pubties par le phoee de l'exil et les assemblées populaires 
iMuvwtué«s par les docteais. CeUe efferresceDce inldlectuelle 
iiUtua sur Iw exilwqoes, qui s'adonoèreDl à l'étude de la Loi avec 
Wk aùl9 tiNit DomeMi ; NeÀémia et Uidan, petils-Gls de Rab, meo- 
liMUié& »vw tMtrpèfe. iVo/in», parmi les exiiarques de cette épo- 
i{U^ tttwitènal par leurs coDuaissaoces juridiques d*être qualifiés 
liu liU» d» HailmMa Cette activité intense qui s'était emparée de 
b>u» les jui& de la Babylonie et montrait que le judaïsme était 
«ac^)C» asseï vigoureux pour produire une nouvolle awaisoD, fut 
SMUa^useoMat eotreleDue par les successeurs de Rsb et de Mar- 
i>iauiU0l> L^ plus importants d'entre eux furent : Huna, chtf de 
r»ctt«li>aiio ^ Sora, dont l'autorité religieuse était reconnue par 
t0s ctManuuautés juives de la Babylonie et du dehors ; Juda iem 
Ï0àfSf)ift. qui fonda une école à Pumbadita et introduisit une nou- 
v«tl« tviéUiode dans l'enseignement de la Halaka ; A'aiman bett 
Jw!^-, qui) «pr^s la destruction de Nehardea (2o9], transféra son 
iCiM ji Scktktn-Xib, près du Tigre; et, enfia, Hasda, Sehè$ckét 
^ ittti^ ^«r AiàaAu. Ces différents amoraîm imprimcreut â l'en- 
jb^ùUMttMtt des écoles babyloniennes des directions variées. 

MtmtÊ^ de Diokart, (ne vers 212 et mort en -297) succéda à Rab 
«.VMtVM* vh^ de l'école de Sora; il jouit d'une autorité considérable, 
A t«4MU« Im amoraîm de Tibériade même se soumirent. L'bis- 
tMW d^ M \to est en même temps un tableau des mœurs de cette 
(tM«uu«> oà los Judéens savaient concilier leur ardeur pour l'étude 
^ Itt Lvi «vtto la pratique d'un métier. Uuna, quoique apparenté 
HV^* l'exilarqu», avait une fortune très modeste. Il cultivait lui- 
in.^m.' si>ii |H'lil olmuip. el n'en rougissait nullement. Deux adver- 
l-ils de juger leur différend, il leur faisait 
tritHlLlItttil^^^^^Mtav * DoQDCz-moi quelqu'un pour accom- 

iliua I^^^^^^HHtt^ i"ë^- ' '^"^ aperçu, un 
l'tiiitruhl « 

rllatilo d 



HUNA. 191 

tique de la charité. Dans sa maison, on cuisait jour et nuit du 
pain pour les pauvres ; sa demeure avait quatre entrées, une de 
chaque côté, afln que les indigents pussent y pénétrer facilement; 
ils y entraient avec la faim et en sortaient rassassiés. Dans la rue, 
il avait toujours la bourse à la main pour ne pas faire attendre les 
pauvres honteux qui lui demanderaient Taumône. Pendant une 
année de disette, il flt placer du blé devant la porte de ceux 
qui n'osaient pas tendre la main. Avait-on besoin d*argent pour 
payer une lourde contribution, on s'adressait à Hama, qui ne refu- 
sait jamais la somme demandée. Malgré ses immenses richesses, 
il était d'une grande modestie, et quand il vit revenir Huna, chargé 
de sa bêche, il voulut se saisir de l'outil pour le porter. Huna ne 
le lui permit point : « Tu n'as pas l'habitude, ditril, de porter des 
instruments aratoires dans ta ville, je ne veux donc pas que tu 
le fasses ici. » Plus tard, Huna devint très riche, et il fit de 
sa fortune un très noble emploi. Pendant les temps d'orage, 
quand la tempête soufflait sur la ville, il parcourait les rues 
en litière pour inspecter les maisons, et il faisait abattre les 
murs qui menaçaient ruine. Dans le cas où le propriétaire ne pou- 
vait pas faire rebâtir à ses frais l'édifice démoli, Huna mettait les 
ressources nécessaires à sa disposition. Aux heures des repas, ses 
domestiques ouvraient toutes grandes les portes de la maison et 
disaient à voix très haute : a Que ceux qui ont faim entrent ici, ils 
seront rassassiés. » Il contribuait à l'entretien de très nombreux 
disciples indigents qui fréquentaient son école, située à Sora. 
Ses conférences étaient suivies par huit cents élèves, il avait be- 
soin de treize meturguemanim pour que ses paroles pussent être 
entendues de tout l'auditoire. 

Ce fut Huna qui organisa le judaïsme babylonien, et cette orga- 
nisation subsista pendant huit siècles. Il établit naturellement une 
hiérarchie parmi les fonctionnaires. Les assemblées convoquées 
pendant certains mois de l'année pour suivre l'enseignement des 
docteurs portaient le nom de metïbta, le chef de l'assemblée 
s'appelait Resch metïbta (recteur); après lui, venaient les 
Sesckè kalla (professeurs), chargés de donner des explica- 
tions préparatoires, pendant les trois premières semaines des 
mois de Kalla, sur le sujet que le chef de l'école voulait déve- 



192 HISTOIRE DES JUIFS. 

lopper dans ses conférences. Le poavoir judkiaiie appartenait 
aux exilarques. Ceux-ci, soit parce qu'ils n'étaient pas Yersés dans 
les questions juridiques, soit parce qu'ils n'avaient pas ou ne vou- 
laient pas prendre le temps de rendre la justice, en confiaient le 
soin aux docteurs. Ces demi^^ rendaient la justice devant la 
maison ou le palais de l'exilarque; de là, le nom de juge de la 
parle (dayyan di bain} que portait le chef de la magistrature. 

Huna garda pendant quarante ans la direction de sa melibta. 
Le respect que ses contemporains professaient pour son savoir et 
8oa caractère lui permit de rendre la Babylonie complètement indé- 
pendante de la Judée, et de faire reconnaître aux écoles babylo- 
niennes une autorité religieuse égale à celle des éc<rfes de la Pales- 
tine. Il rompit le dernier lien qui rattachait les pays de l'exil à la 
mère patrie, ou plutôt il eut le courage de faire envisager la 
situation sous son vrai jour. En réalité, la Babylonie était déjà, 
depuis de nombreuses années, égale et même supérieure à la 
Palestine, et c'est par respect pour le berceau du judaïsme, ou 
pour obtenir en faveur de quelque doctrine la sanction des écoles 
d'un autre pays, que les savants babyloniens consultaient quelque- 
fois l'opinion des docteurs de la Judée. Sous la direction de Huna, 
l'académie de Sora occupait le premier rang en Babylonie. Ce doc- 
teur mourut subitement à l'âge de quatre-vingts ans (297). Ses 
amis et ses élèves rendirent à ses restes les plus grands hon- 
neurs. L'orateur qui prononça son oraison funèbre commença par 
ces mots : « Huna méritait que l'esprit saint reposât sur lui. « 
Son corps fut transporté en Palestine ; là, les hommes les plus 
remarquables, tels que Ami et Assi, allèrent au-devant du convoi. Il 
fut enterré dans le caveau de son compatriote Hiyya. 

Un des plus jeunes contemporains de Huna était Juda ben 
YehesqvM (220-299). Ce docteur, doué d'une intelligence péné- 
trante, avait un caractère ferme et loyal, mais très anguleux. 
Descendant d'une famille dont l'origine remontait peut-être jus- 
qu'aux temps bibliques, il attachait une importance capitale à la 
noblesse et à la pureté de race. Il aimait la simplicité en toute 
chose, et il se montrait violent et blessant envers ceux qui étaient 
rafllncs dans leurs manières ou leurs paroles. Quoique sa vénéra- 
tion pour la Terre sainte fût profonde, il blâmait vivement ceux 




LES CHEFS DES ÉCOLES BABYLONIENNES. 193 

qui abandonnaieDl la Babylonie pour fréquenter les écoles de la 
Palestine. Juda fonda à Pumbadita une académie, qui, après la 
destruction de Nehardea, joua, dans le nord de la Babylonie, un 
rôle aussi considérable que Técole de Sora dans le sud. 

Chez Juda ben Yehesquêl, comme, en général, chez ses compa- 
triotes, le sentiment était subordonné à la raison ; il ne consacrait 
qu'un jour par mois à la prière, et le reste du temps il s'adonnait 
à rétude. Mar-Samuel Tavait déjà surnommé « le sagace » ; il créa 
cette dialectique fine et pénétrante qui avait régné autrefois, 
pendant un certain temps, dans les écoles de la Palestine, et qui 
fut poussée jusqu'aux dernières limites de la subtilité dans les 
écoles babyloniennes. Dans son enseignement, il s'occupait exclu- 
sivement des questions de droit, parce qu'elles lui fournissaient 
l'occasion de supposer les cas les plus variés, de faire les déduc- 
tions les plus étonnantes et les applications les plus imprévues, 
et il laissa totalement de côté les parties de la mischna qui trai- 
taient des lois de la pureté lévitique ou d'autres prescriptions qui 
n'avaient plus d'utilité pratique dans son temps. Aimant surtout 
la clarté et la précision, il ne se contentait pas, quand il rappor- 
tait une tradition, de la faire simplement connaître, il désignait 
en même temps le docteur qui l'avait enseignée. Cependant 
son frère Rami (R. Ami) l'accusa de donner souvent des 
indications inexactes : « N'adoptez pas, dit-il quelquefois, ces 
décisions, telles que mon frère les rapporte au nom de Rab ou de 
Samuel : ces docteurs les ont formulées autrement. » Rami se 
mit encore, dans une autre circonstance, en opposition avec Juda. 
Celui-ci avait défendu sévèrement de quitter la Babylonie et même 
déclaré que les exilés- avaient commis un péché grave en retour- 
nant en Palestine avec Zérubabel et Ezra, malgré le conseil que le 
prophète Jérémie leur avait donné de rester en Babylonie. Rami 
ne tint nul compte de l'opinion de son frère, et se rendit en Judée. 
On a vu plus haut que Juda attachait une très grande impor- 
tance à la pureté de race; il poussa les scrupules, sur ce point, si 
loin qu'il empêcha pendant longtemps son fils Isaac de se marier^ 
par crainte que la femme qu'il épouserait ne fût pas d'une origine 
absolument pure. Son ami UUa lui en fit le reproche en lui disant 
avec une grande justesse : « Sommes-nous bien sûrs de ne pas 
m. 13 



194 HISTOIRE DES JUIFS, 

descendre des païens qui, après la prise de Jérusalem, ont désho- 
noré les jeunes Qlles de Siou? » — Juda était tenu en très haute 
estime par les Juifs de la Babylonie aussi bien que par ceux du 
dehors, et, après la mort de Huua, il fut uommé chef de l'acadé- 
mie de Sora (297). Son autorité fut même reconnue en Judée. Il 
exerça ses fonctions avec une rigoureuse impartialité; ainsi, il ne 
craignit pas, un jour, d'excommunier un membre influent de l'aca- 
démie, contre lequel avaient été dirigées certaines accusations. Cet 
homme étant venu le voir pendant sa maladie, Juda lui dit: a Je 
suis fier d'avoir eu le courage de te punir, sans égard pour ta 
haute situation. » Après être resté pendant deux ans à la tète de 
la melidia, il mourut dans un âge très avancé. 

Juda eut pour successeur un vieillard de quatre-vingts ans, 
Easda, de Kafri (217-309). Ce docteur était un disciple de llab, 
pour lequel il éprouvait une profonde vénération. 11 recueillit 
Ûdèlement toutes les opinions émises par Itab, il promit même 
une récompense à quiconque pourrait lui citer une seule décision 
de son i illustre maître i, dont il n'eût pas connaissance. Hasda 
fut considéré comme le plus heureux des amoraïm. Issu d'une 
fhmille très pauvre, il aiy^uit une telle fortune qu'elle devint pro- 
verbiale. Il vit célébrer soixante mariages dans sa famille, et, 
pendant sa vie, il n'eut la douleur de perdre aucun de ses pa- 
rents. Quoiqu'il eût fréquenté l'école de Huna, sa méthode 
d'enseignement se rapprochait de celle de Juda; il se distingua 
surtout par sa dialectique subtile. Son savoir était supérieur à 
celui de Huna, et il le Ht sentir un jour à son collègue, ce qui 
amena dans leurs relations une tension qui subsista pendant plu- 
sieurs années. C'est probablement k la suite de ce désaccord que 
Hasda quitta Sora pour retourner à Kafri, mais il s'y sentit 
seul et abandonné. Un jour que le Conseil de l'école de Sora le 
consultait sur une question difilcile, il répondit tristement : « Pour- 
quoi ramasse-t-on maintenant le bois vert? on croit donc trouver 
un trésor dessous 1 i Pendant que Huna dirigeait encore l'acadé- 
mie de Sofii, Hasda fit élever à ses propres frais une école dans 
ijfille(293); Une contiouapasmoinsàcuusidérer Huna comme 
I autorité religieuse de la ville et s'abslint de statuer 
bmmé, après la mort de Juda, chef de l'aca- 



LES CHEFS DES ÉCOLES BABYLONIENNES. 195 

demie de Sora, il conserva cette dignité pendant dix ans et 
-mourut à l'âge de quatre-vingt-douze ans (309.) 

Mar-Schèschét était, comme Hasda, disciple de Rab et auditeur 
de Huna. Doué d'une mémoire prodigieuse, il savait par cœur toute la 
mischna et les autres recueils de lois. Aussi Hasda était-il effrayé 
de Tabondance des citations que faisait Mar - Schèschét dans 
chaque discussion; il est vrai que, de son côté, ce dernier ne sui- 
vait pas sans crainte les développements subtils de la dialectique 
de Hasda. Mar-Schèschét était, en effet, un adversaire déclaré de 
ces raisonneurs de Técolede Pumbadita qui dissertaient à TinTini 
sur chaque question pour faire admirer la finesse et Tingéniosité 
de leur esprit. Quelqu'un faisait-il à Mar-Schèschét une objection 
spécieuse, il lui disait aussitôt : « Tu es sans doute de Pumbadita, 
où l'on veut faire passer un éléphant par un trou d'aiguille ». — 
On sait par Mar-Schèschét que les gens de la maison de l'exilar- 
quede son époque étaient peu scrupuleux dans l'observance des 
lois religieuses et avaient des mœurs rudes et grossières. Invité, 
à plusieurs reprises, à manger chez l'exilarque, il déclina chaque 
,fois l'invitation, et il motiva un jour son refus en déclarant que 
les serviteurs du Resch Galuta découpaient, pour les faire rôtir, 
des morceaux de chair sur des animaux vivants. L'exilarque igno- 
rait sans doute ces actes de sauvagerie ; ce fait prouve, au moins, 
qu'il ne se préoccupait pas de la conduite religieuse de ses domes- 
tiques. Ceux-ci jouaient même les plus méchants tours aux doc- 
teurs qui étaient en relations avec leur maître et les enfermaient 
quelquefois dans des cachots. 

Le plus jeune amora de cette génération était Nahman ien 
Jacob, disciple de Samuel (23S-324). Il était un des représen- 
tants les plus remarquables de ces Judéens de la Babylonie aux- 
quels la large aisance, la sécurité et l'indépendance dont ils 
jouissaient avaient inspiré un sentiment de présomptueux orgueil. 
Il épousa Yalta^ fille de l'exilarque, qui était veuve, et il adopta 
le faste et les manières arrogantes de la famille de sa femme. 
Ayant des eunuques à son service, comme un prince de l'Orient, il 
les employait parfois à rappeler par la violence ceux qui 
étaient tentés de l'oublier au respect qu'il se croyait dû. Son beau- 
père l'avait nommé aux fonctions de juge, et il faisait sentir, 



196 HISTOIRE DES JUIFS. 

à ToccasioD, à ses collègues que lui seul avait le droit de rendre 
la justice. Contrairement à Tusage, il siégeait seul, sans asses- 
seurs, au tribunal. Son caractère était hautain et violent. Dn jour, 
une vieille femme vint se plaindre auprès de lui des esclaves 
de Texilarque, qui lui avaient volé des matériaux de construc- 
tion pour élever une svcca (cabane). Nahman Fécouta à peine : 
< Je descends d*un homme, dit-elle alors malicieusement, qui pos- 
séda 318esclaves (Abraham), et tu ne daignes pas prêter l'oreille 
à ma réclamation ! » Nahman i*apostropha rudement et décida qu'elle 
n'avait droit qu'à être dédommagée de la valeur des matériaux 
qui lui avaient été pris. — Sa femme, Yalta, était encore plus 
orgueilleuse et plus arrogante que lui, elle avait Thumeur chan- 
geante et capricieuse d'une princesse orientale. Elle exigeait que 
tous les savants juifs qui rendaient visite à Nahman lui présen- 
tassent leurs hommages; Tun d'eux, Ulla, ayant refusé de le faire, 
elle l'insulta. Comme ce docteur se rendait souvent delà Palestine 
en Babyloni ?, et qu'il était sans doute pauvre, elle lui dit : « Les 
voyageurs sont des bavards, et les gueux, des pouilleux, d 

Nahman introduisit dans le droit juif une réforme très utile. 
Autrefois, lorsqu'une personne déclarait ne pas devoir l'argent 
qui lui était réclamé, elle ne pouvait être condamnée à affirmer 
son dire par serment que dans le cas où elle reconnaissait devoir 
au moins une partie de la somme réclamée; la contestation por- 
tait-elle sur la somme tout entière, l'accusé était dispensé du 
serment. Les anciens croyaient, en effet, dans leur honnête et 
loyale simplicité, qu'aucun débiteur n^aurait l'audace de nier 
totalement ce qu'il devait. L'application de ce principe étant deve- 
nue un encouragement au vol, Nahman décida que dans tous les 
cas, qu'il niât une partie seulement ou la totalité de la somme 
réclamée, l'accusé serait obligé d'affirmer sa déclaration par 
serment. 

Un autre amora, Zeïra, forma en quelque sorte un trait d'union 
entre la Judée en décadence et le judaïsme babylonien, qui était 
alors à son essor ; il personnifia plus que tout autre le contraste 
si vif qui existait entre les Judéens de la mère patrie et ceux de 
la colonie babylonienne. Cet amora fréquenta les écoles de lluna 
et de Juda ben Yehesquêl. Peu satisfait de la méthode babylonienne, 



ZEÏRA, 197 

il désirait se rendre en Judée pour y suivre l'enseignement des 
docteurs de la Galilée. Mais, sachant que Juda blâmait vivement 
rémigration en Palestine, il n'osait pas réaliser son vœu. Un jour, 
cependant, entraîné par sa passion de visiter la Terre Sainte, il 
quitta la Babylonie presque secrètement. Arrivé sur les bords du 
Jourdain, il n'eut pas la patience de chercher un pont pour tra- 
verser ce fleuve, et il gagna l'autre rive sur une corde. Un chrétien, 
témoin de cet acte, dit à Zeïra : « Vous, Judéens, vous ne vous 
êtes pas encore corrigés de cette dangereuse précipitation dont 
vous avez déjà donné une preuve au pied du mont Siuaï ». — 
« Puis-je retarder d'un seul instant, lui répondît Zeïra, mon 
entrée dans la Terre Sainte, où Moïse et Aron eux-mêmes n'ont 
pas pu pénétrer! » Dès son arrivée à Tibériàde, il essaya de se 
corriger de Thabitude, chère aux écoles babyloniennes, de raison- 
ner à outrance sur toutes les questions ; d'après la légende, il 
jeûna pendant quarante jours afln que Dieu l'aidât à oublier tota- 
lement la méthode babylonienne. Mais cette méthode avait agi 
si profondément sur son esprit que, malgré lui et à son insu, il 
déployait dans les controverses les qualités caractéristiques des 
écoles de la Babylonie, et ce furent précisément sa finesse et sa 
subtilité qui lui assurèrent un des premiers rangs parmi les savants 
de la Judée. On voulut l'élever au grade de docteur; il chercha 
d'abord, par modestie, à se soustraire à cet honneur, et il ne l'ac- 
cepta que lorsqu'on lui eut persuadé que les charges honorifiques 
rachètent les péchés. Malgré sa prédilection pour les écoles de 
la Palestine, Zeïra blâma vivement les prédicateurs ou aggaiistes 
palestiniens de ce temps, qui avaient pris l'habitude d'appliquer, 
dans leurs prédications, certains passages de la Bible à la situa- 
tion du moment et d*en travestir ainsi le sens réel, et il qualifia 
les principaux représentants de ce système, Levi et Abbabar 
Kahana^ de « sorciers ». Il ne devint pas moins, à côté do ses 
collègues Ami, Assi et Abbahu, une des autorités religieuses de 
la Judée; il survécut à ces docteurs. A sa mort, un poète com- 
posa sur lui l'élégie suivante : « La Babylonie lui a donné le 
jour, il a acquis la sagesse dans la Terre Sainte, Tibériàde gémit 
et se lamente, elle a perdu son joyau. » 



198 HISTOIRE DES JUIFS. 



CHAPITRE IX 



LE TRIOMPHE DU CHRISTIANISME ET LES JUDÉENS 

(320-375) 

• 

L'époque qui , dans Thistoire des peuples , fut marquée par le 
triomphe du christianisme, vit aussi la ruine de la religion païenne 
et la décadence du judaïsme en Palestine. Secte longtemps haïe 
et persécutée, mais opiniâtre et envahissante, les chrétiens désar- 
maient leurs ennemis en les convertissant à leurs croyances. Le 
paganisme, fondé sur le mensonge et rimmoralilc, céda peu à peu 
la place à la nouvelle doctrine, qui avait dû faire, il est vrai, des 
concessions considérables aux idées païennes, mais qui avait une 
conception plus élevée de la Divinité et était, au moins en théorie, 
plus pure et plus morale que toutes les religions que les Romains 
avaient connues jusque-là. Ce fut le temps de la décadence de 
ritalie et de Rome, sa capitale, et aussi, par une coïncidence 
singulière, de la Judée et de Tibériade, ville qui occupait alors, dans 
la Terre Sainte, la place de Jérusalem. Les exploits glorieux qui 
avaient illustré ces deux pays n'élaient plus que de pâles sou- 
venirs, le temps commençait à les envelopper de son ombre; ils 
étaient cependant encore assez présents à la mémoire des Judéens 
et des Romains pour leur inspirer un ardent enthousiasme et une 
vigoureuse énergie. Le triomphe du christianisme eut pour la 
Judée comme pour Tltalie les plus funestes conséquences; en 
devenant la religion officielle de Tempire romain, il eut à son ser- 
vice la hache des licteurs et Tépée des légionnaires, et il usa de 
son pouvoir pour étouffer toute activité intellectuelle parmi les 
Judéens. L'école de Tibériade perdit son prestige, les élèves ces- 
sèrent d'y venir. 

Pendant que le judaïsme babylonien florissait sous la direc- 



L'EMPEREUR CONSTANTIN ET LES PATRIARCHES. 199 

tîon de trois docteurs éminents, les amoraïm palestiniens ne mon- 
traient plus ni originalité, ni profondeur d'esprit ; ceux qui sont 
mentionnés dans les documents de cette époque, Eaggaï^ 
Jona II et José, disciples et successeurs d*Ami et d'Assi, étaient 
bien inférieurs à ceux qui les précédèrent. La seule autorité reli- 
gieuse de la Judée fut Jérémie ; encore ce docteur était-il originaire 
de la Babylonie et si peu estimé dans son pays qu'il fut expulsé 
des écoles. Le patriarcat était alors occupé par Hillel II. Le père 
de Hillel, Juda III, qu'un vil apostat accusa d'avoir reçu le 
baptême sur son lit de mort, avait délaissé son enfant dès sa plus 
tendre jeunesse (vers 320) et confié le soin de son éducation ainsi 
que l'administration du patriarcat à deux membres du collège, 
dont l'un était Joseph de Tibériade. Le patriarche n'avait plus à 
cette époque qu'un pouvoir très limité , il était chargé principale- 
ment de fixer la date des fêtes et de nommer les fonctionnaires 
religieux des communautés du dehors, il ne dirigeait même plus 
l'école de Tibériade. Par un contraste singulier, les autorités civiles 
rendaient au patriarche des honneurs plus éclatants à mesure que 
son influence diminuait, les patriarches étaient qualifiés, à l'instar 
des plus hauts dignitaires de l'État, des titres pompeux de illustres, 
très distingués (spectabiles), très glorieux (clarissimi). « Qui- 
conque injurie publiquement les illustres patriarches est passible 
d'une peine sévère, » proclame un édit, qui, il est vrai, fut pro- 
mulgué plus tard, mais qui s'appuie sur des lois antérieures, rela- 
tives aux patriarches. 

Au commencement du règne de Constantin, les Judéens de 
l'empire romain pouvaient pratiquer leur religion en toute liberté. 
Cet empereur avait, en effet, pris les mesures nécessaires, avant 
qu'il ne fût chrétien, pour mettre fin aux persécutions religieuses 
dans son État, et il avait promulgué une sorte d'édit de tolérance 
par lequel il reconnaissait à chacun le droit d'observer le culte qui 
lui plairait. Les Judéens profitèrent naturellement de cette tolé- 
rance, leurs patriarches, leurs anciens, les chefs des écoles et des 
synagogues jouissaient des mêmes droits que les ecclésiastiques 
chrétiens et les prêtres païens. Il fut établi que les Judéens qui se 
consacrent à l'étude de la Loi ou à l'enseignement, les patriarches, 
les anciens et tous les fonctionnaires religieux seraient exemptés 



200 HISTOIRE DES JUIFS. 

de la charge des fonctions municipales et autres emplois de ce 
genre. On appliqua aux Judéens des lois analogues à celles qui 
régissaient les prêtres romains et les évoques chrétiens, et on 
reconnut en Judée le patriarche comme chef de toutes les com- 
munautés juives de Tempire romain. 

Constantin ne persista pas longtemps dans ces sentiments de 
justice. A mesure que l'influence chrétienne s'emparait plus com- 
plètement de son esprit, il se montrait plus hostile envers les Juifs, 
pour lesquels le christianisme éprouvait une aversion violente. Ho- 
sius, évêque d'Espagne, Sylvestre, évêque de Rome, Paul, devenu 
plus tard évêque de Conslantinople, la nouvelle capitale des 
Romains, et Eusébe, l'historien ecclésiastique, ne cessaient d'atti- 
ser la haine contre les Juifs, ils les appelaient « une secte dange- 
reuse, perverse et sacrilège « [feralis, nefaria secta), qu'on 
devrait exterminer. Défense fut de nouveau faite, à cette époque, 
aux Juifs d'accueillir des prosélytes ; convertisseurs et convertis 
furent menacés de châtiments rigoureux (315). Pour les chré- 
tiens, au contraire, l'État encouragea de son appui le développe- 
ment de l'esprit de prosélytisme , il interdit sévèrement aux Juifs 
de punir ceux d'entre eux qui manifesteraient le désir d'em- 
brasser la religion chrétienne. « Ceux qui se permettront de mal- 
traiter les renégats à coups de pierre ou de toute autre façon 
seront livrés aux flammes , eux et leurs complices. » L'Église 
s'efforça d'attirer les Juifs à sa doctrine en imposant de lourdes 
charges à ceux qui restaient fermes dans leurs croyances et en 
assurant aux apQStats des avantages considérables. « Pourquoi 
vous faites -vous tuer pour votre Dieu ? Voyez de combien de 
malheurs et de douloureuses épreuves il vous accable ! Venez à 
nous, nous vous nommerons ducs, gouverneurs et généraux. » 
Des Juifs sans honneur et sans conscience se laissaient séduire 
par ces promesses, et acceptaient le baptême. « L'impie Rome » 
ou « le fils de ta mère cherche à faire trébucher les fidèles », tel 
était le texte que les prédicateurs développaient fréquemment à 
cette époque dans les synagogues. Sur l'ordre de Constantin, les 
Juifs perdirent leurs privilèges; cet. empereur décréta qu'à l'ex- 
ception de deux ou trois dignitaires, ils seraient tous soumis aux 
charges municipales. 



LOIS DE CONSTANTIN CONTRE LES JUIFS. 201 

Ce fui à cette époque qu'on vit, pour la première fois, ce spectacle 
de plusieurs centaines d'évêques et ^'anciens réunis à Nicée sous 
la présidence de l'empereur. Cette assemblée, qui devait être, en 
quelque sorte, la constatation matérielle du triomphe des chré- 
tiens, ne servit qu'à faire ressortir leur faiblesse et leurs dissen- 
sions intestines. Car, au moment où le christianisme se présentait 
pour la première fois dans l'éclat de sa puissance temporelle et 
spirituelle, toute trace de son essence primitive avait disparu, il 
ne connaissait plus ni la doctrine essénienne de l'humilité, de la 
fraternité et du communisme, ni la moralité austère et les senti- 
ments élevés des pauliniens, ni l'amour de l'étude et des recherches 
critiques des écoles alexandrines. Des controverses stériles, telles 
que la discussion sur l'identité de Christ le fils avec Dieu le père, 
allaient occuper dès lors une place prépondérante dans l'histoire 
de rÉglise. Le concile de Nicée rompit le dernier lien qui ratta- 
chait encore la nouvelle religion au judaïsme en adoptant pour 
la célébration de la Pâque chrétienne, observée le plus souvent à 
la même époque que la fête de Péssah, c'est-à-dire au jour fixé 
par le synhédrin, une date absolument indépendante du calen- 
drier juif. « Il n'est pas convenable que pour la célébration de cette 
fête sacrée nous suivions l'usage des Juifs. — Maintenant, nous 
n'avons plus rien de commun avec la nation détestée des Juifs, 
notre Sauveur nous a tracé une autre voie. — Il serait cependant 
bien pénible que les Juifs pussent se vanter que sans feur ensei- 
gnement (leur calendrier) nous ne serions pas en état de célébrer la 
Pâque. » Ces dernières paroles sont mises dans la bouche de l'em- 
pereur Constantin, et si lui-même ne les a pas proférées, elles 
n'en reflètent pas moins le sentiment qui inspirera dorénavant la 
conduite de l'Église envers les Juifs. 

Constantin, conseillé sans doute par les évêques qui vivaient à 
sa cour, renouvela contre les Juifs le décret d'Adrien qui leur inter- 
disait l'entrée de Jérusalem; c'est seulement le jour anniversaire 
de la destruction du temple et contre le payement d'une somme 
d'argent qu'ils pouvaient dorénavant aller pleurer, au milieu des 
ruines du sanctuaire, sur la chute de la ville sainte. Il est très dif- 
ficile d'admettre, comme l'affirme une légende chrétienne, que 
cette défense fut promulguée à la suite d'une tentative que firent 



202 HISTOIRE DES JUIFS. 

les Juifs pour reconquérir Jérusalem. Constantin remit également 
en vigueur une ancienne loi qui défendait aux Juifs de circoncire 
leurs esclaves. Mais, d'un autre côté, il les protégea par un édit 
contre les injures et les mauvais traitements des renégats juifs qui 
s'arrogeaient le droit d'outrager leurs anciens coreligionnaires. Dn 
de ces apostats, Joseph^ semble avoir fait beaucoup de mal aux 
Juifs de la Palestine. Assesseur du patriarche au synhédrin de 
Tibériade, il fut délégué dans les communautés de la Cilicie. Là, 
il se lia avec un évêque, qui lui fit lire le Nouveau Testament. Les 
Judéens de la Cilicie conçurent des soupçons sur son orthodoxie, 
et comme ses manières autoritaires et sa sévérité excessive envers 
les instituteurs et les chefs religieux lui avaient aliéné beaucoup 
d'esprits, quelques-uns de ses ennemis pénétrèrent un jour à 
Timproviste dans sa demeure et le surprirent lisant les évan- 
giles. On raconte que, dans leur colère, ils le jetèrent dans le 
Cydnus, d'où il aurait été sauvé par miracle. Quand il se vit 
démasqué, il se convertit au christianisme, et, sur les instances de 
quelques évoques influents, Constantin Téleva à la dignité de cornes 
et le plaça ainsi au-dessus de la juridiction des tribunaux. Il parait 
avoir profité de ce privilège pour faire endurer aux Juifs toutes sortes 
de vexations. L'empereur l'autorisa également à construire des égli- 
ses en Galilée, et notamment à Tibériade, à Sépphoris, à Nazareth, 
et à Caphernaiim. Joseph affirme qu'il a réellement élevé des églises 
dans ces diverses villes; c'est une pure fanfaronnade. A quoi 
auraient-elles servi ? Lui-même raconte qu'il n'y avait pas 
de chrétiens dans cette région, parce que les Judéens ne les y tolé- 
raient pas. En réalité, il essaya seulement d'organiser à Tibériade 
une sorte de chapelle dans un édifice qui datait de l'empereur 
Adrien et qui faisait partie du domaine impérial, mais sa tentative 
rencontra, paraît-il, tant de difficultés de la part des Judéens, 
qu'il fut obligé de quitter la région et de s'établir à Scythopolis 
(Betsan). 

Le règne de l'orthodoxe et fratricide Constance (337-362) fut le 
signal d'une propagande énergique en faveur du christianisme, 
et en même temps d'une nouvelle ère de persécution contre les 
Judéens. Si les évêques de cette époque n'avaient pas été aveuglés 
par un ardent désir de domination et par la soif de la vengeance. 



HOSTILITÉ DE CONSTANCE CONTRE LES JUIFS. 203 

ils auraient prévu qu'en faisant appel au bras séculier de la 
puissance romaine, ils se donnaient un maître et exposaient le 
cliristianisme à un très grave danger. L'empereur Constance 
pouvait dire a bon droit : « Que ma volonté soit la loi de TÉglise 
et tienne lieu de religion. » Sous son règne, les questions reli- 
gieuses étaient résolues en dernier ressort, non par les docteurs 
de rÉglise, mais par les eunuques et les dames de la cour. 
Aussi bien, un esprit de sombre fanatisme animait tous les 
chrétiens, depuis Tempereur jusqu'au plus infime de ses sujets, 
au point que de simples querelles de mots amenaient quelquefois 
des persécutions sanglantes. Les Judéens eurent naturellement à 
souffrir de cette intolérance; dès le commencement du règne de 
Constance, plusieurs de leurs docteurs furent exilés, entre autres, 
Dimé et Isaac ben Joseph, Plus tard, la situation des Judéens 
devint encore plus douloureuse, les docteurs furent sans cesse 
menacés de mort; il se produisit alors parmi eux un mouvement 
important d'émigration. Parmi les émigrés, on remarquait Abin 
et Samuel bar Juda (337-338). Peu à peu, Técole de Tibériade 
fut complètement délaissée, et toute activité intellectuelle cessa 
parmi les Judéens de la Palestine. Jusqu'alors, il y avait encore 
une espèce de synhédrin qui délibérait sur les questions impor- 
tantes; cette institution disparut à son tour. Les derniers mem- 
bres connus de cette assemblée furent Haggaï^ Jona et José^ 
Les sentiments malveillants de l'empereur Constance envers les 
Judéens se firent jour par un certain nombre de mesures très 
rigoureuses qu'il édicta contre eux. Il leur fut interdit, sous peine 
de mort (339j, de se marier avec des femmes chrétiennes, de 
circoncire un esclave (339), et même de convertir des esclaves 
païens. Ces mesures restrictives étaient illégales, car les Judéens 
étaient citoyens romains et, comme tels, ne devaient être soumis 
à aucune loi d'exception. Mais qu'importait le droit et la justice 
à cet empereur faible et déloyal, dominé complètement par quel- 
ques eunuques et quelques prélats de cour, et qui soumettait 
l'Eglise elle-même à ses caprices I Constance ou ses courtisans 
ecclésiastiques furent, en réalité, les fondateurs de l'État chré- 
tien. 
Au commencement de son règne^ Constance soutint de nombreux 



204 HISTOIRE DES JUIFS. 

combats contre le roi des Perses, Schabur II, qui n'avait attendu 
que la mort de Constantin pour attaquer Tempire romain. Les 
légions de Constance furent défaites dans plusieurs rencontres, les 
Perses passèrent TEuphrate et répandirent la terreur jusqu'à An- 
tioche. Un autre ennemi menaçait l'empire, c'étaient les Sarrasins, 
tribu barbare, établie sur les frontières de l'Europe et de l'Asie, 
qui faisait de fréquentes incursions sur le territoire romain. Comme 
la possession de la Terre Sainte avait une importance considérable 
pour Constance, qui était le premier empereur réellement chrétien, 
il y fit stationner des légions, sous le commandement du général 
Ursicinus. Ces soldats, cantonnés dans les villes de la Judée, 
logeaient chez les habitants juifs, contraints par un ordre spé- 
cial d'Ursicinus à se soumettre à toutes les exigences de leurs 
hôtes et, par conséquent, à enfreindre très souvent les pres- 
criptions de leur religion. Ainsi, ils étaient obligés de cuire du pain 
pour les soldats les jours de sabbat et pendant la fête de Pâque. 
Pour tranquilliser la conscience de ceux qui éprouvaient des scru- 
pules à observer cet ordre, les deux principaux docteurs de Tibé- 
riade, Jona et José, enseignèrent qu'il était permis de cuire du pain 
le jour du sabbat pour l'armée, et les docteurs de iV^i?d, ville de la 
Gaulanite, autorisèrent également les communautés juives à cuire 
du pain pendant Pâque pour les soldats romains. Outre les vexations 
que legénéralUrsicinusetses légions faisaientsupporterauxJudéens 
delà Palestine, ces derniers, pour la plupart très pauvres, étaient 
soumis à des impôts fort lourds : ils devaient fournir du blé et du 
bétail, payer la capîtation ou taxe judaïque, la patente et des 
amendes de toute sorte. Les prédicateurs se firent l'écho des plaintes 
que ces charges arrachaient aux Judéens. « Nous ressemblons, 
dirent-ils, sous la domination d'Edom, à un vêlement accroché à 
un buisson; le détache-t-on d'un côté, les épines le retiennent de 
l'autre. Avant que nous ayons fini de payer les impôts en nature, 
on vient réclamer lacapitation; cette taxe est-elle payée, on exige 
le tribut. « — « L'impie Esaii a recours aux plus méchants artifices 
pour maltraiter Israël. » — « Tu as tué et volé. — C'est faux! — 
Désigne-nous ton complice, livre-nous ce que tu as à fournir pour 
l'armée, paye ta capîtation et les autres impôts que tu dois. » 
L'empereur Constance prit encore une autre mesure vexatoire 



MESURES D'EXCEPTION CONTRE LES JUIFS. 205 

contre les Judéens. Malgré la défense que le concile de Nlcée leur 
en avait faite, un grand nombre de communautés chrétiennes de 
l'Asie Mineure, de la Syrie et de la Mésopotamie continuaient à 
célébrer la Pâque en même temps que les Judéens. Dans les années 
embolismiques, où le patriarche et le collège intercalaient un 
mois, les chrétiens de ces contrées célébraient la fête de Pâque 
quelques semaines plus tard que les chrétiens de l'empire romain. 
Ces hérétiques étaient appelés quartidecimanes^ c'est-à-dire des 
croyants observant la Pâque, comme les Juifs, le quatorzième jour 
de Nissan au soir. Constance et ses évêques étaient vivement 
irrités contre ces hérétiques, mais ces derniers étant trop 
nombreux pour pouvoir être convertis par le fer et le feu, les 
autorités romaines s'en prirent aux Juifs. Elles défendirent une 
fois sévèrement au patriarche de déclarer une année embolis- 
mique et, par conséquent, de retarder la célébration de la Pâque; 
le patriarche dut se soumettre à cet ordre. Les communautés de 
la Palestine purent sans doute être avisées secrètement que Tannée 
était embolismique. Mais comment en informer les communautés 
du dehors? Il aurait été dangereux de les en prévenir par des 
circulaires hébraïques; des apostats juifs, tels que Joseph deTibé- 
riade, auraient pu facilement les lire et en faire connaître le contenu 
aux autorités romaines. Le patriarche se servit d'un stratagème, 
il rédigea une épître qui ne pouvait être comprise que par les doc- 
teurs de Babylonie. Voici ce qu'il écrivit au chef des commu- 
nautés de cette contrée : « Des hommes sont venus de Rékét 
(Tibériade), ils ont été attaqués par l'aigle (les légions romaines) 
parce qu'ils avaient sur eux ce qui se fait à Luz (de la couleur 
d'azur pour les Tzitzit). Par la grâce de Dieu et leur propre mérite, 
ils sont arrivés sains et saufs. Les descendants de Nahschon (le 
patriarche) ont voulu intercaler un pourvoyeur de mois (mois sup- 
plémentaire), l'araméen (le romain) le leur a interdit, néanmoins 
les membres de l'assemblée (synhédrin) ont intercalé le mois pen- 
dant lequel Aron est mort (mois d'ab.)» Une autre fois, il fut interdit 
aux Judéens, sous le règne de Constance, d'observer la fête 
de l'Expiation en son temps, et ils durent en remettre la célébration 
au sabbat suivant. Ces diverses mesures provoquèrent un nouveau 
soulèvement de la population juive. Les circonstances parais- 



206 HISTOIRE DES JUIFS. 

satent, du reste, favorables pourune émeute. Après la morl des Trères 
de Constance, qui avaient partage le pouvoir avec lui, plusieurs 
généraux se firent proclamer empereurs; de là, des luttes san- 
glantes entre les dlITcrcnts partis. Constance fut contraint de 
Dommei'son neveu Gallus, encore jeune et inexpérimenté, gou- 
verneur des provinces orientales, et de lui confier le soin de 
repousser les attaques des Perses. Les victoires que ces derniers 
remportèrent sur les légions romaines et la situation troublée de 
l'empire encouragèrent les Judéens à essayer de se soustraire à 
l'autorité despotique de Constance. Ils furent affermis dans leur 
résolution par un homme actif et énergique que les llomains appe- 
laient Patrici'us et les Judéens Natrona; les Judéens voyaient 
même en lui le Messie. Pour surexciter la colère de la population 
juive et la pousser à la révolte, un prédicateur, Isaac, prononça à 
Sépphoris ou à Tibériade un discours enflammé contre les Romains. 
Cette diatribe est un curieux spécimen de l'éloquence du temps, 
elle contient un dialogue entre Dieu et le peuple juif, et elle évoque 
les quatre royaumes dont parle Daniel. L'orateur montre que Dieu a 
déjà abaissé trois de ces royaumes, la Babylonie, la Hédie et la 
Grèce, qui avaient assujelli Israël; il affirme que le quatrième, 
celui des Romains (Esoii, Edom) sera détruit à son tour. « Nous 
délivreras-tu, dit Israël à Dieu, pour nous rejeter dans le malheur? 
— Non, répond Dieu, Mardochée et Esiher vous ont délivrés 
des Modes, les Hasmonéens des Grecs, Nalrona vous vengera 
d'Edom, ce Nalrona dont il est dit dans l'Ecriture sainte qu'il sera 
votre appui et votre refuge. Ils ne seront pas défaits à moitié, ils 
seront totalement exterminés, tous ces ducs, ces gouverneurs et 
ces généraux qui vous oppriment, el aussi tous ceux qui ont 
abandonné ma communauté pour se joindre âmes ennemis (les 
apostats) périront au jour du malheur. » Le mouvement parait 
avoir pris naissance dans la ville de Sépphoris, puis s'être étendu 
jusqu'à Tibériade et à Lydda. Gallus, ou plutôt son lieutenant 
Ursicinus dompta la révolte. La répression fut impitoyable, 
plusieurs milliers de Judéens furent égorgés, les enfants même 
jntpas épargnés. Tibériade, Lydda et les autres villes qui 
révoltées iïirent détruites en partie; Sépphoris fut rasée 
H{352). Même après que le soulèvement eut été étouffé 



RÉVOLTE ET PERSÉCUTIONS EN PALESTINE. 207 

dans le sang, Ursicinus continua à faire rechercher et à châtier 
ceux qui y avaient participé; il se montra particulièrement cruel 
pour les habitants de Sépphoris. Ceux-ci, pour échapper à leur 
ennemi, cherchaient à se rendre méconnaissables en s*appliquant 
un emplâtre sur le nez. Cette ruse leur réussit pendant quelque 
temps, mais elle fut bientôt divulgée aux autorités romaines. Ceux 
qu*on arrêtait étaient impitoyablement tués. Un grand nombre de 
rebelles se cachèrent dans les souterrains de Tibériade. « Dans les 
souterrains de Tibériade, dit Huna II, où nous avions cherché un 
refuge, nous étions munis de torches; quand leur lumière pâlissait, 
nous reconnaissions qu^il faisait jour, et quand elle était brillante 
nous savions que la nuit était arrivée, t^ Ces paroles prouvent que 
les fugitifs se tinrent assez longtemps enfermés dans leur 
cachette. 

Peu de temps après sa victoire sur les Judéens, Ursicinus tomba 
en disgrâce (354) et Gallus fut tué par ordre de l'empereur Con- 
stance. Ces événements ne modifièrent pas la situation des 
Juifs, qui continuèrent à être persécutés comme hérétiques. On 
les accusa même d'être athées, parce qu'ils ne reconnaissaient 
pas la divinité de Jésus, et on promulgua cette loi (3S7) : que tout 
chrétien qui entre dans la communauté des « blasphémateurs » 
juifs encourt la confiscation de tous ses biens. Les impôts, qui 
pesaient déjà d'un poids très lourd sur les Judéens, furent consi- 
dérablement augmentés, sous prétexte que des athées et des blas- 
phémateurs ne méritaient ni protection, ni pitié. D'un autre côté, 
la collecte des impôts payés par les Juifs pour subvenir aux frais 
du patriarche fut ou allait être interdite. 

Les épreuves douloureuses que traversèrent les Judéens enga- 
gèrent le patriarche de cette époque, Hillel, à faire adopter une 
mesure qui montre qu'il plaçait Tintérêt public bien au-dessus de 
son propre intérêt. Jusqu'alors, les calculs relatifs à la fixation des 
néoménies et des années embolismiques étaient tenus secrets, et 
la date des fêtes était annoncée aux diverses communautés par 
des messagers que le synhédrin envoyait dans les villes voisines 
de la Judée. Ce système ne pouvait plus être appliqué sous Cons- 
tance, les communautés du dehors étaient donc incertaines sur 
les dates des fêtes. Pour remédier à cet état de choses, Hillel II 



208 HISTOIRE DES JUIFS. 

fit conûaître les règles que le synhédrin suivait dans la détermi- 
nation des néoménies et des (êtes, afin que chacun pût fixer lui- 
même le calendrier. Ce patriarche rompit ainsi de ses propres 
mains le dernier lien qui rattachait encore au patriarcat les com- 
munautés juives de l'empire romain et de la Perse, il n'hésita pas 
à renoncer en faveur de raffermissement du judaïsme à un pri- 
vilège dont les patriarches Gamaliel II et son fils Simon avaient 
exigé le maintien avec une obstination passionnée. Le synhédrin 
approuva la mesure prise par Hillel, il demanda seulement qu'on 
continuât à célébrer, comme auparavant, dans les communautés 
extra-palestiniennes le deuxième jour de fête. José adressa à la 
communauté d'Alexandrie une lettre contenant ces mots : «Quoique 
nous vous ayons mis à même de déterminer exactement la date 
des fêtes, ne modifiez pas l'usage de vos ancêtres (d'observer le 
deuxième jour de fête). » — « N'abandonnez pas l'usage de vos 
pères », dirent les docteurs aux Juifs babyloniens. Ce conseil fut 
suivi, et aujourd'hui encore toutes les communautés juives en 
dehors de la Palestine célèbrent le deuxième jour de fête. 

Hillel a établi son calendrier d'après des règles si simples et si 
justes qu'elles ont été reconnues exactes par tous les hommes com- 
pétents, juifs et non juifs, et que ce calendrier est encore en 
usage de nos jours. L'année solaire (calculée à 365 jours) et 
l'année lunaire (la lunaison comprenant 29 jours, 12 heures et 
une fraction), qui entrent toutes les deux en ligne de compte pour 
la fixation des fêtes, sont combinées de telle sorte que, sauf une 
différence insignifiante, elles concordent parfaitement entre elles. 
La durée des mois est calculée dans ce calendrier d'après le mou- 
vement de la lune, et Hillel y a tenu compte en même temps pour 
la fixation des fêtes de certaines prescriptions spéciales relatives 
à ces fêtes. Les calculs sont fondés sur le cycle d'or de dix-neuf 
ans (mahzor halebana), dans lequel entrent sept années embo- 
lismiques. Chaque année comprend dix mois qui ont une durée 
invariable, ils ont alternativement 29 et 30 jours, et deux mois de 
l'automne, ceux qui suivent le mois de Tischri, qui ont une durée 
variable, dépendant de certains faits astronomiques et de cer- 
tains usages religieux. On ne sait pas au juste quelle part, dans ce 
système, appartient en propre à Hillel et quelle part en revient à 



LES ÉCOLES BABYLONIENNES. 209 

la tradition; il existait, en effet, dans la famille du patriarche, quel- 
ques traditions relatives aux calculs astronomiques. Hillel parait, 
en tout cas, avoir utilisé le calendrier de Samuel. 

L'oppression qui pesait sur les Juifs palestiniens contribua au 
développement du judaïsme en Babylonie. L'enseignement reli- 
gieux prit dans ce pays un tel essor, qu'il effaça presque, par son 
éclat, le souvenir des anciennes écoles. Jusque-là, les docteurs de 
la Loi avaient suivi dans leur enseignement deux méthodes bien 
différentes, dont Tune consistait à transmettre les traditions reli- 
gieuses telles qu'elles avaient été reçues, et l'autre, à déduire de 
ces traditions des lois nouvelles. Chacune de ces deux méthodes 
était représentée en Babylonie par une école spéciale : la première, 
par l'académie de Sera, et la seconde, par l'académie de Pumba- 
dita. L'école de Sera ne faisait, en réalité, que continuer l'ensei- 
gnement des écoles palestiniennes, et, tout en se distinguant des 
docteurs de la Judée par cette sagacité toute particulière aux Juifs 
babyloniens, elle ne contribua en rien au développement de 
la Loi religieuse. Il en fut tout autrement de l'école de Pumba- 
dita ; les dialecticiens pénétrants et subtils de cette ville exercè- 
rent à cette époque une autorité incontestée dans la Babylonie et 
ses dépendances. Les trois principaux représentants de Pumbadita 
étaient Rabba et ses jeunes collègues Âbaï et Ràba. 

Rabba bar Nahmani (né vers 270, mort en 330) était originaire 
de Mamal ou Mamala, ville de Galilée dont presque tous les habi- 
tants descendaient de la famille sacerdotale d'Héli ; ils prétendaient 
même que la malédiction prononcée par Dieu contre la postérité de 
ce grand-prètre continuait à peser sur eux et qu'ils mouraient 
tous avant d'avoir atteint la vieillesse. Il paraît, en effet, que les 
vieillards étaient excessivement rares à Mamala. — Rabba avait 
trois frères, Kaïlil, Uschaïa et Hanania^ tous pauvres. Les deux 
derniers, qui étaient retournés en Judée, vivaient misérablement 
de leur métier de cordonnier; ils étaient même obligés, faute 
d'autres clients, de confectionner des chaussures pour des prosti- 
tuées. Tout en étant en relations fréquentes avec ces femmes, ils 
conservèrent des mœurs si pures et si austères qu'ils furent véné- 
rés comme « des saints du pays d'Israël ». Uschaïa et Hanania se 
laissèrent séduire par les charmes de l'Aggada; leur frère Rabba, 
m. 14 



210 HISTOIRE DES JUIFS. 

esprit plus calme et plus rétléchi, se coasacra à l'étude plus 
aride et plus difficile des questions de casuistique. Rabba étant 
resté en Babylonie, ses frères, toujours loquiels de son sort, le 
supplièrent de venir en Judée, n 11 n'est pas indifférent, lui firent- 
ils dire, qu'on meure en Judée ou hors de la Judée, le patriarche 
Jacob a demandé, lui aussi, à se faire enterrer dans la Terre 
Sainte. Quoique tu sois sage et intelligent, tu ferais des progrès 
bien plus rapides sous la direction d'un maître instruit qu'en res- 
tant livré à tes propres ressources. Tu ne peux pas nous objecter 
qu'il n'y a en Judée aucun docteur remarquable, nous en connaissons 
un qui a une grande valeur, b Rabba accéda au désir de ses frères 
et se rendit en Palestine; mais, au bout de quelque temps, il 
retourna en Babylonie. 

Après la mort de Juda, son maître (299), Rabba fut désigné 
comme chef de l'académie de Pumbadita ; par modestie, il déclina 
cet honneur. On nomma alors Huna bar Hiyya à celle dignité. 
Ce docteur était tellement riche qu'il fournissait des sièges dorés 
pour tous les élèves de son école, lesquels étaient encore à cette épo- 
que au nombre de 400. Iluna avait la ferme des douanes. Lorsque le 
Conseil de l'école en fut informé, il lui fit comprendre qu'il devait 
renoncer à une occupation, jugée alors comme méprisable, ou 
abandonner la direction de l'école. Uuna préféra rester à la tète de 
l'académie; seul, Joseph continua à ne pas reconnaître son autorité. 
L'école de Pumbadita ayant décliné sous la direction de Huna, 
on chercha, à la mort de ce dernier, un docteur qui pût rendre à 
cette académie son ancien éclat. Deux hommes paraissaient capa- 
bles de la relever et d'y attirer de nombreux disciples : Rabba et 
Joseph ben Hiyya, l'un par sa dialectique et l'autre par son éru- 
dition. Le choix était très embarrassant; on demanda conseil 
aux savants de la Judée : « Lequel des deux a le plus grand mé- 
rite? est-ce le Sinaï (l'homme érudit) ou le souleveur de monta- 
gnes (le dialecticien subtil)? » L'école de Tibériade se prononça 
pour le premier. Joseph, qui était ainsi désigné pour la dignité de 
chef d'académie, hésita à l'accepter, parce qu'un Chaldéen, qui 
avait tiré son horoscope, lui avait prédit qu'il occuperait un jour 
une fonction élevée et qu'au bout de deux ans et demi il mourrait. 
On nomma alors, à sa place, Rabba (309). 



RABBÂ BAR NAHMANI. 211 

Sous la direction de Rabba, Técole de Pumbadita prit un 
remarquable essor ; plus de 1 ,200 élèves la fréquentèrent. C'est que 
Rabba ne limitait pas son enseignement, comme son prédécesseur 
Juda, à la partie pratique de la loi orale, il expliquait tous les traités 
de la mischna, s'eiTorçant de concilier les opinions divergentes des 
Tannalm et des Amoraïm et de rendre compréhensibles les pas- 
sages difficiles. Il mettait de la vie et du mouvement dans son 
enseignement en parsemant d'anecdotes, d'aperçus ingénieux et 
de sentences Texposition aride de la casuistique ; car, il établit comme 
principe qu'il était nécessaire de tenir Tattention des auditeurs en 
éveil par des récits intéressants, pour qu'il leur fût possible de 
suivre et de comprendre la discussion de questions sérieuses et 
souvent très ardues. 

Rabba était, comme Akiba, un esprit synthétique, groupant les 
faits isolés sous un certain nombre de rubriques générales. Son 
mérite était hautement reconnu par tous ses collègues, qui lui 
témoignaient une profonde vénération. Par contre, la population 
de Pumbadita lui marquait une très grande hostilité; elle était 
irritée des reproches violents qu'il lui adressait sur sa conduite 
coupable et ses mœurs corrompues. Ayant une fois ordonné, pen- 
dant une période de sécheresse, un jeûne et des prières publiques, 
sans que la pluie demandée tombât, il dit au peuple : « Ne 
croyez pas que le ciel nous refuse la pluie parce que les chefs 
religieux d'aujourd'hui sont moins pieux et étudient moins la 
Tora que les contemporains de mon maître Juda; Dieu n'accueille 
pas notre prière parce que la génération actuelle est méchante et 
perverse. » 

Du temps de Rabba, les Juifs babyloniens eurent à subir une 
persécution qui, sans être grave, troubla néanmoins la quiétude 
dont ils avaient joui jusqu'alors. Cette persécution se produisit 
sous le nouveau roi sassanide, Schabur II, qui régna 69 ans (310- 
379) sur les Perses. Grâce à l'intervention de la mère de Schabur, 
Ifra-Ormuzd, amie des Juifs, ces derniers souffrirent bien moins 
que les chrétiens, qui furent traités très durement à cette époque. 
Voici, en résumé, ce qu'on raconte sur cet événement. Rabba fut 
accusé auprès du roi ou de ses conseillers d'avoir engagé les 
1,200 auditeurs qui suivaient ses conférences pendant les mois de 



212 HISTOIRE DES JUIFS. 

Kalla i ne pas payer la eapitatioii oa taxe personnelle. Des Mdres 
ayant été donnés pour s'empara de loi, Rabba, averti du danger 
qui le menaçait, s'enfoit et erra dans la campagne, aox environs 
de Pombadita. Cn joor, il prit le broissement du vent dans le 
feuillage pour le brait d'une troape en marche ; il crat qu*on venait 
pour l'arrêter ^ il en éproava one telle firayear qu'il mooraL Ses 
deux prindpaux élèves, Aàaî et JZite, aidés par leurs condis- 
ciples, se mirent à la recherche de son corps; ils le trouvèrent 
entouré d'(»seaux qui le protégeaient de leurs ailes. Us (rt»ervèrent 
en son honneur un deuil de sept jours (330). L'accusation qui avait 
amené la mort de Rabba ne parait pas avoir eu d'autre suite. La 
reine mère lira envoya même une bourse pleine de denars au 
successeur de Rabba pour une bonne œuvre, à son choix ; il l'em- 
ploya au rachat de prisonni^s juifs. 

Le successeur et ami de Rabba, Joseph àar Hiyya (né vers 270 
et mort en 333), était d'une constitution débile et d'une sensibilité 
maladive. Très susceptible et très irritable, il souffrait vivement 
de ses défauts, et il avouait lui-même que son caractère serait 
toi^ours un obstacle à son bonheur, n possédait, parait-il, des 
champs, des plantations de palmiers et des vignes qu'il cultivait avec 
beaucoup de soin et qui produisaient un vin d'une excellente qua- 
lité. Devenu aveugle, il s'affligeait surtout de ce que son infirmité 
Tempêchait d'accomplir un certain nombre de pratiques reli- 
gieuses. Joseph fut une exception parmi les divers chefis de 
l'académie de Pumbadita, il préféra l'érudition à une dialectique 
subtile et raffinée. Sa profonde connaissance de la Mischna et de 
la Boraïta lui valut le surnom de « Sinaî » et de « possesseur de 
réserves de blé. » Outre l'étude de la Loi, Joseph se consacra à 
une traduction chaldéenne de la Bible. On avait traduit depuis 
longtemps en araméen et en s}Tiaque le Pentateuque et les cha- 
pitres des prophètes récités au temple (Haftarot) ; il existait même 
plusieurs traductions chaldéennes du Pentateuque, dont l'une, 
faite probablement d'après la version grecque d'Akylas, porte le 
nom de Targvm Onkélos. Les Juifs de la Syrie et de la Mésopo- 
tamie avaient à leur usage une version syriaque de la Tora, nom- 
mée Pschitô, mais il n'existait aucune traduction chaldéenne de 
la plus grande partie des prophètes. Ce fut Joseph qui entreprit 



% 



JOSEPH L'AVEUGLE. 213 

ce travail. — Joseph tenait la main à l'observance stricte des 
prescriptions religieuses, et il fit flageller un de ses élèves, Nathan 
bar Assay qui, contrairement à la loi, était allé un deuxième jour 
de fête depuis Técole jusqu'à la ville de Pumbadita. 

L'existence de Joseph fut troublée par diverses épreuves; une des 
plus douloureuses pour lui fut la perte de la mémoire. Cet accident 
lui survint à la suite d'une maladie. Il arrivait parfois que des élèves 
lui objectaient^ dans une controverse, qu'il avait émis autrefois 
une opinion contraire à celle qu'il venait d'exprimer. Quoique 
ces observations ne lui fussent faites qu'avec les plus délicats 
ménagements, sa susceptibilité n'en souffrait pas moins, et il 
disait tristement à ses disciples : « Montrez-vous indulgents pour un 
vieillard, et rappelez-vous que les fragments des tables de la Loi 
brisées par Moïse ont été respectueusement conservés dans 
l'arche avec les tables entières. » — L'exemple de Joseph montre 
l'infériorité du système d'enseignement qui repose sur la mé- 
moire. On entasse dans sa mémoire des lois et des traditions, 
on veille avec un soin jaloux sur la moindre parcelle de son tré- 
sor, on écarte impitoyablement, comme ennemis, le raisonne- 
ment et la réflexion, un accident survient, la mémoire s'affaiblit, 
on perd tout ce qu'on avait amassé avec tant de peine, et 
l'on n'a plus les moyens de remplacer ce qu'on a perdu. C'est 
ce qui arriva à Joseph. L'école de Sera déclina, elle aussi, 
parce que, dans son enseignement, elle n'avait pas fait la part 
assez large au raisonnement et qu'elle s'était abstenue de déve- 
lopper la Loi par de nouvelles déductions. Après la mort deHasda, 
elle fut dirigée pendant douze ans (309-320) par Rabba ou Rab 
Abba, fils de Huna ; mais la jeunesse studieuse la délaissa peu à 
peu pour se rendre à l'académie de Pumbadita. Rabba n'a laissé 
d'autre souvenir que celui d'un homme très modeste. Après la 
mort de ce docteur, l'école de Sera resta sans chef pendant près 
d'un demi-siècle, puis elle se releva encore une fois. 

Le collège de Pumbadita était très embarrassé pour désigner un 
successeur à Joseph ben Hiyya. Quatre docteurs, Abaï, Râba^ 
Zeîra II et Rabba bar Matana, étaient dignes à litre égal d'être 
élevés à la fonction de chef d'académie. Il fut alors décidé qu'on 
soumettrait une question de casuistique aux quatre candidats et 



«4 HISTOIRE DES JUIFS, 

qu'on cboisirait celui qui eu proposerait la meilleure solatioQ. 
Abat remporta la victoire dans ce tournoi et fut placé à la 
tète de l'école de Pumbadita. Ce docteur (né vers 280 et mort 
eu 338], surnommé Nabmani, ne connut jamais ses pareals. Sou 
père, Kaïlil, mourut avant sa naissance, et il perdit sa mère peu 
de temps après qu'il fut venu au monde. Âbaï conserva un sou- 
venir reconnaissant de la femme qui l'avait élevé, il la désigna 
toujours sous le nom de « mère ■ et cita en son nom un grand 
nombre de receltes médicales. Son oncle Rabba lui tint lieu de 
père, s'occupa de son instruction, lui enseigna la Loi et l'initia à 
la dialectique talmudique. Abaï, comme son colique Râba, faisaU 
pressentir, dès sa jeunesse, qu'il serait un jour un savant dis- 
tingué. On disait de lui que < l'on voit déjà par la fleur ce que 
sera le fruit. » — Abaï semble avoir été peu forluné ; il possédait 
cependant, comme la plupart des docteurs babyloniens, un petit 
cbamp, qu'il faisait cultiver par un métayer. D'un caractère doux 
et conciliant, il se montrait très afTable avec tout le monde : 
■ Que l'bomme, dit-il, parle avec douceur et bienveillance, vive 
en paix avec ses frères, ses parents et, en général, avec tous les 
hommes, même avec les païens, alors il sera aime, estimé et 
écouté de tous. » Conformant sa conduite à ses paroles, il était 
respecté même des Samaritains de la Babylouie pour sa droi- 
ture et sa parfaite loyauté, ijn jour qu'un de ses ânes s'étail 
enfui, les Samaritains le lui ramenèrent, quoiqu'il ne pût leur 
prouver par aucun signe particulier que cet âne lui appartenait. 
« Si tu n'étais pas Nahmani, lui dirent-ils, nous ne t'aurions pas 
rendu cet âne, eusses-tu même pu nous prouver qu'il élait à toi. u 
Pendant qu'Abaï dirigeait l'école de Pumbadita, le nombre des 
ilèves alla en décroissant et tomba jusqu'à 200 ; ce qui lui fit 
dire, pour indiquer ce déclin, qu'il élait doublement orphelin. 
Non pas que l'ardeur pour l'étude se fût refroidie, mais à côté de 
l'école d'Abaï, Ràba avait foudé à Mabuza, près du Tigre, une 
école rivale qui attirait do nombreux disciples. Sous l'impulsion 
que lui imprimèrent ces deux docteurs, l'enseignement babylo- 
nien atteignit son apogée ; la sagacité et la souplesse de leur 
esprit leur firent découvrir ia solution de questions que leurs pré- 
décesseurs Rabba et jjjiBeph n'avaient pas pu résoudre. 




RABA DE MAHUZA. 215 

Après la mort d'Abaï, la direction de l'école fut confiée d'un 
commun accord à ItMa bar Joseph bar Hama (né en 299 et mort 
en 352], de Mahuza. Râba possédait une grande fortune, il était 
doué d'une vaste intelligence et d'une rare pénétration, mais son 
caractère avait des côtés faibles qui le plaçaient au-dessous de 
plusieurs des docteurs de son époque. Il connaissait bien ses qua* 
lités et ses défauts ; il les décrivit, un jour, en ces termes : « Des trois 
vœux que j'ai formés, deux seulement se sont réalisés -.je me suis 
souhaité le savoir de Huna et la richesse de Hasda, et je les ai 
obtenus ; mais je n'ai pas pu acquérir la réserve et la modestie de 
Rabba bar Huna. » Râba ressemblait, en effet, à ses compatriotes 
de Mahuza : il aimait le luxe et se montrait en toute circonstance 
orgueilleux et hautain, excepté, peut-être, envers les gens de 
Mahuza, qu'il flattait beaucoup et dont il désirait vivement gagner 
et conserver les bonnes grâces. « Quand je fus nommé juge, 
dit-il, je craignis de perdre l'affection que me témoignaient les 
habitants de Mahuza, mon impartialité devant me faire forcément 
aimer ou haïr de tous. » Abaï semble avoir blâmé chez son col- 
lègue cet ambitieux désir de se rendre populaire au détriment de 
sa dignité. « Si un docteur est aimé de ses concitoyens, dit-il, il 
en est très souvent redevable, non à son mérite, mais à son indul- 
gence pour leurs défauts. » — Les habitants de Mahuza, comme 
on l'a vu plus haut, descendaient pour la plupart de prosélytes, 
et les familles babyloniennes, très fières de leur origine, refusaient 
de s'allier à eux. Zeïra II les autorisa alors, dans une conférence 
publique, à contracter mariage avec des bâtardes. Froissés pro- 
fondément, par cette autorisation, dans leur orgueil, ils se ven- 
gèrent de Zeïra en lançant contre lui — c'était la fête des caba- 
nes — leurs cédrats. Râba blâma vivement la franchise de Zeïra : 
a Quelle imprudence, dit-il, de faire une telle déclaration dans 
une communauté dont la plupart des membres descendent de 
prosélytes 1 » Pour gagner la faveur populaire, il combattit l'opi- 
nion de Zeïra et enseigna que des prosélytes pouvaient même 
épouser des filles de prêtres. Flattés de cette décision, les Mahu- 
zéens en témoignèrent leur satisfaction à Râba en lui faisant don 
d'étoffes de soie. Râba reconnut un peu plus tard qu'il était allé 
trop loin, et pour diminuer en partie la considération qu'il avait 



216 HISTOIRE DES JUIFS. 

paru accorder à ses compatriotes, il leur permit de s'allier à des 
bâtards. Les Mahuzéens lui en ayant exprimé leur mécontente- 
ment, il les apaisa par ces mots : « Je ne fais qu'étendre vos 
droits, je vous laisse libres de vous unir à des familles sacerdo- 
tales ou à des bâtards. » 

Râba avait encore un autre défaut, il aimait beaucoup l'argent. 
Un prosélyte de Mahuza, nommé Issor^ lui avait confié une somme 
de 12,000 zuz (7,500 francs) pour la remettre, après sa mort, à 
son flis. Quand Issor tomba malade, Râba espéra pouvoir garder 
le dépôt qui lui avait été confié, parce que, d'après la loi juive, 
les enfants d'un prosélyte nés avant sa conversion n'avaient pas 
le droit d'hériter de leur père. Un autre docteur, informé du cha- 
grin qu'éprouvait Issor de ne pouvoir laisser par testament ses 
biens à son fils, lui suggéra l'idée de déclarer devant témoins que 
toute sa fortune appartenait à ce fils. Râba en voulut à son collègue 
du conseil qu'il avait donné à Issor, comme s'il lui avait fait perdre 
une fortune sur laquelle il avait des droits légitimes. Et cependant, 
une loi talmudique, tout en admettant que, d'après la légalité 
stricte, on n'est pas tenu de rendre aux enfants prosélytes un 
dépôt confié par leur père païen, condamne toutefois comme ayant 
agi contre l'équité et la morale tout homme qui garderait un pareil 
dépôt. Râba donna une autre preuve de sa cupidité en exigeant 
de ses métayers un fermage plus élevé que celui qu'on payait 
d'habitude en Babylonie. Sa conduite envers les indigents était 
parfois absolument contraire aux prescriptions de la loi écrite et 
de la tradition qui enseignent la douceur, la commisération et la 
charité. Son frère Saurim était encore plus dur que Râba. S'éri- 
geant en censeur des mœurs, il châtiait les pauvres dont la piété 
ne lui paraissait pas suffisamment rigoureuse en leur imposant 
de durs travaux, comme à des esclaves, et en les obligeant à le 
porter dans sa litière dorée. Non seulement Râba ne blâma pas 
ces actes arbitraires, il les justifia même en déclarant qu'ils étaient 
conformes à une ancienne loi qui permet de traiter en esclaves 
les Juifs qui n'observent pas les prescriptions religieuses. 

Il faut dire que la simplicité et l'austérité des mœurs d'autrefois 
avaient fait place, chez un grand nombre de Juifs babyloniens, à 
la vanité, à l'orgueil et à l'amour du luxe. Certains docteurs de la 



PARTIALITÉ DE RABA. 217 

Loi se pavanaient, couverts de vêtements somptueux, dans des 
litières dorées. Ils s'éloignaient de plus en plus, par leurs idées 
et leurs manières, du peuple, dont ils étaient sortis, et formaient 
une caste à part, la classe des patriciens, s*appliquant surtout à 
sauvegarder leurs propres intérêts et traitant le peuple avec une 
hautaine arrogance. 

Râba avoua un jour que toutes les fois qu'il avait à juger une 
cause dans laquelle était impliqué un docteur, il ne pouvait pas 
goûter de repos avant qu'il n'eût découvert quelque argument en 
faveur de son collègue. Les docteurs jouissaient du privilège de ven- 
dre, les premiers, les produits qu'ils apportaient au marché, afin de 
pouvoir en tirer un prix plus élevé ; au tribunal, leurs causes 
étaient jugées les premières ; ils n'avaient pas à contribuer aux 
impôts collectifs payés par les communautés; dans les villes où 
l'on ignorait qu'ils étaient docteurs, ils avaient le droit de se faire 
connaître, afin de jouir des privilèges attachés à leur titre. Râba 
alla encore plus loin dans cette voie, il les autorisa même à se 
déclarer adorateurs du feu pour se faire exempter de l'impôt du 
charage. Quel contraste entre ces hommes égoïstes et ambitieux 
et les Tannaïtes qui avaient toujours refusé, quelquefois au risque 
de leur vie, de tirer profit de leur science religieuse! Quoi d'éton- 
nant que le peuple ressentît pour la classe des savants une pro- 
fonde antipathie! « Ces savants-là, disait-il d'eux avec un profond 
mépris, ne nous sont d'aucune utilité ; ils font servir leur science 
à leurs propres intérêts. » A la tête des adversaires des Rabbanan^ 
se trouvait la famille du médecin Minjamiriy de Mahuza, qui rail- 
lait impitoyablement les docteurs, a Ces interprètes de la Loi, dît 
Minjamin, sont absolument incapables de nous rendre aucun ser- 
vice, ils ne peuvent ni nous permettre de manger des corbeaux, 
ni nous défendre de manger des pigeons, » en d'autres termes, 
ils sont obligés, malgré toutes les subtilités de leur dialectique, 
à s'en tenir purement à la tradition. Ce médecin jouissait sans 
doute d'une influence assez considérable, car Râba, tout en décla- 
rant que ses propos étaient entachés d'hérésie, ne paraît pas 
l'avoir excommunié ; il était probablement attaché à la maison de 
l'exilarque. 

Malgré l'hostilité que le peuple témoignait aux savants, on 



218 HISTOIRE DES JUIFS. 

continuait à se livrer avec ardeur à renseignement. Les jeunes 
gens affluaient de plus en plus à l'école de Ràba, à Mahuza, et 
pour se consacrer tout entiers à Tétude, ils négligeaient toutes 
leurs affaires. Râba essayait de modérer leur zèle. « Ne venez pas 
à mon école, leur disait-il, au printemps et à Tautomne, afin que 
vous puissiez vous occuper de la récolte de votre blé, de votre vin 
et de votre huile, et vous assurer ainsi des moyens d'existence 
pour le restant de l'année. » L'enseignement de Ràba se distinguait 
par la clarté de l'exposition, la profondeur de l'argumentation et 
l'indépendance d'esprit avec laquelle il expliquait la tradition. Le 
vrai Talmud, c'est-à-dire cette partie de l'œuvre où les docteurs 
se plaisent à déployer de prodigieuses ressources de sagacité et de 
finesse pour soulever des difficultés et les résoudre, pour découvrir 
des différences ou des ressemblances dans les opinions de leurs 
prédécesseurs, où, partant d'un point quelconque, leur pensée par- 
court avec la rapidité de l'éclair toute une série de raisonnements, 
cette partie où éclate l'amour de la discussion et de l'argumenta- 
tion est le produit de cette époque. Rabba^ Abaî et Râba étaient, 
non pas des amoraïm, des interprètes de la Mischna, mais des 
talmudistes dans le sens réel du mot, c'est-à-dire des dialecti- 
ciens. Ainsi entendu, le Talmud est principalement l'œuvre des 
écoles de Pumbadita et de Mahuza; ce système de dialectique 
était absolument étranger aux écoles palestiniennes. 

Grâce à son vaste savoir, à sa pénétration et peut-être aussi 
à ses richesses, Râba, pendant qu'il était chef d'école, était con- 
sidéré comme la seule autorité religieuse de la Babylonie. La 
Palestine elle-même avait recours à ses conseils, à cette époque 
malheureuse où elle était cruellement persécutée par Constance et 
Gallus. 

Les Juifs qui vivaient en Perse étaient également malheureux 
en ce temps, ils souffraient de la guerre acharnée qui mettait aux 
prises les Perses et les Romains. Les habitants juifs de Mahuza, 
où un corps d'armée perse tenait alors garnison, étaient l'objet 
de vexations et de mauvais traitements de la part des soldats. Du 
reste, Schaburll n'aimait pas les Juifs ; il ramena un nombre élevé 
de prisonniers juifs (près de 71,000) de l'Arménie, où ils demeuraient 
de temps immémorial, pour les établir dans la Susiane et à Ispahan. 



LE ROI SCHABUR IL 219 

Cette dernière ville, ancienDe capitale de la Perse, comprenait, par 
suite de cette immigration forcée, une population juive si considé- 
rable qu'on lui donna le nom de Jehudia. En Babylonie, Schabur 
ne se montrait pas moins dur pour les Juifs , et Râba dut, sans 
doute, donner maintes fois de l'argent pour assurer sa sécurité et 
celle de ses coreligionnaires. Félicité par ses amis de la tran- 
quillité dont il jouissait au milieu des épreuves qui affligeaient les 
autres Judéens, il leur répondit : « Vous ne savez pas tout ce que 
je suis obligé de faire en secret pour la cour du roi Schabur 1 » Un 
jour, cependant, il courut un sérieux danger. Un juif ayant eu des 
relations avec une femme perse, il le fit flageller; le condamné en 
mourut. Schabur en fut informé, et il ordonna de punir sévère- 
ment Râba d'avoir fait appliquer, de son propre chef, une peine 
corporelle. Ce docteur paraît avoir échappé au châtiment par la 
fuite, mais sa maison fut mise au pillage. Cette affaire ne semble 
pas avoir eu d'autre suite pour Râba, grâce à l'intervention de la 
reine-mère Ifra-Ormuzd, qui aurait dit à son fils Schabur : 
« N'irrite pas les Juifs, tout ce qu'ils demandent à Dieu, il le leur 
accorde. » On sait déjà qu'Ifra ressentait une vive sympathie pour 
les Juifs, et particulièrement pour les docteurs, auxquels elle con- 
fiait parfois ses plus secrètes pensées, et qu'elle envoya au chef 
d'école Joseph une bourse pleine d'or, qu'il accepta, malgré l'op- 
position très vive de Rami. lira eut aussi la singulière idée d'en- 
voyer un animal au chef de l'académie de Mahuza, avec ordre de 
l'offrir en sacrifice comme témoignage de sa vénération pour le 
Dieu-Un. 

Râba mort, l'école de Mahuza perdit toute son importance, et 
l'académie de Pumbadita reprit son ancien rang. Mais une sorte 
de lassitude s'empara dès ce moment de cette école, sa sève 
parut épuisée. Aucun des successeurs de Râba ne fut en état de 
le remplacer. Nahman ben Isaac, Papa et Hama de Nehardéa, 
chefs des écoles babyloniennes, purent bien maintenir pendant 
quelque temps les traditions de fine analyse et de dialectique pé- 
nétrante de l'académie de Pumbadita, mais ils furent incapables 
de former quelque élève remarquable. 

Nahman ben Isaac (né vers 280, mort en 3S6) dut sa nomina- 
tion comme chef d'école à son âge avancé, à sa profonde piété, et 



'220 HISTOIRE DES JUIFS. 

peut-être aussi à sa fermeté de caractère. Son easeignement, qui 
dura quatre ans, n*a laissé aucune trace. C'est à ce moment que 
s'éleva une nouvelle école dans le voisinage de Sera, à Narès, 
près du canal de ce nom. 

Le fondateur et le chef de Técole de Narès était Papa har 
Eanan (né vers 300 et mort en 375), homme riche, et orphe- 
lin dès son enfance ; son ami HuTia len Josua, également riche, 
était Resch Kalla (professeur) de cette école. Malgré leurs efforts 
réunis, ils ne purent pas combler le vide laissé par la mort de 
Ràba, et les membres de Técole de Mahuza, qui s'étaient rendus 
à Narès, eurent souvent l'occasion de constater cette infériorité. 
Un jour que Papa ne parvenait pas à élucider une question qu*il ex* 
posait, ils se communiquèrent, par des regards furtifs, l'impression 
pénible qu'ils en ressentaient. Papa, l'ayant remarqué, en fut très 
peiné et leur dit : « Puissiez-vous partir d'ici en paix! » Un 
autre auditeur, Simaï bar Aschi^ dont le fils fut plus tard le cé- 
lèbre Aschi, adressa un jour plusieurs questions à Papa; celui-ci 
sentait qu'il ne pourrait y répondre. Craignant d'être humilié devant 
les assistants, il pria Dieu à voix basse de le préserver d'un td 
chagrin. Simaï, témoin involontaire de cette prière, prit la résolu- 
tion de garder dorénavant le silence pour ne plus mettre Papa dans 
un aussi cruel embarras. — Papa était un esprit flottant et irré- 
solu, qui ne savait même pas avoir un avis sur l'opinion des 
autres. Une question avait-elle reçu deux ou plusieurs solutions 
différentes, il n'osait s'arrêter à aucune d'entre elles : « Nous 
adoptons les diverses solutions proposées, » disait-il. Il resta pen- 
dant dix-neuf ans à la tête de l'école de Narès. 

L'académie de Pumbadita n'était pas mieux dirigée que l'école 
de Narès ; le trait suivant suffira pour caractériser son chef, Hama^ 
de Nehardéa. Comme les Perses n'enterraient ni ne brûlaient 
leurs morts, le roi Schabur demanda un jour à Hama si les Juifls, 
en inhumant les cadavres, suivaient une prescription de la Tora 
ou se conformaient simplement à un ancien usage; Hama ne sut 
que répondre. Cela fit dire à Aha ben Jacob : « Le monde est gou- 
verné par des sots. Hama n'aurait-il pas pu citer ce verset : Tu 
l'enterreras le même jour. » Hama conserva ses fonctions pen- 
dant vingt et un ans (356-377). Dans cette période de temps se 



JULIEN L'APOSTAT. 221 

produisit, dans la politique intérieure de Tempire romain, un chan- 
gement amené par Tavènement au pouvoir de Julien, neveu de 
Tempereur Constance, changement dont les conséquences furent 
considérables pour le judaïsme de la Palestine et de la Babylonie. 
Julien était un de ces caractères énergiques qui s'imposent aux 
hommes et dont le souvenir se grave dans les mémoires en traits 
ineffaçables. Sans sa mort prématurée et la haine dont le pour- 
suivait TEglise, il aurait certainement reçu le titre de a grand. » 
Quoiqu'il appartint à la famille de Constantin, sa vie était sans 
cesse menacée par les membres de cette famille, et la crainte 
d'être assassiné le contraignit à pratiquer, au moins en apparence, 
la religion chrétienne, qui lui était odieuse. Par un hasard des 
plus singuliers, il fut appelé par son ennemi implacable. Tempe* 
reur Constance, à partager le pouvoir avec lui. Devenu bientôt, 
grâce à un soulèvement militaire et à la mort de son collègue, le 
seul maître de l'empire romain, Julien, que l'Église a surnommé 
« l'apostat, » résolut de mettre en pratique les conceptions éle- 
vées qu'il avait puisées dans renseignement de ses maîtres Liba- 
nlus et Maxime. Protéger les opprimés de toute nation et de toute 
religion établis dans son empire, alléger les charges qui pesaient 
sur ses sujets, relever l'enseignement de la philosophie condamné 
par ses prédécesseurs, rétablir le culte païen dépouillé de toutes 
les pratiques qui pouvaient le rendre méprisable ou ridicule, et 
limiter la puissance toujours croissante du christianisme, telles 
étaient les préoccupations de Julien. Il avait trop souffert lui- 
même de la persécution pour vouloir persécuter les chrétiens, il 
chercha seulement à arrêter leurs empiétements, à leur enlever 
toute influence dans les conseils de l'État et la direction de l'en- 
seignement, et à les rabaisser par ses mordantes railleries aux 
yeux des classes éclairées. Pour les Judéens, au contraire, Julien 
éprouvait une très vive sympathie; il est le seul empereur romain, 
après Alexandre Sévère, qui se soit intéressé au judaïsme. D'après 
son propre aveu, les violences exercées contre les Juifs et les ac- 
cusations dirigées contre leur religion par les chrétiens, sous le 
règne de Constance, l'avaient profondément indigné. Cette reli- 
gion, que des adversaires sans scrupule qualifiaient de blasphé- 
matoire, il la connaissait et la respectait, il vénérait le Dieu de la 



222 HISTOIRE DES JUIFS. 

Bible, et, tout en admettant qu'il y avait d'autres dieux a eôté de 
lui, il le déclarait uo « grand IHeu; » la générosité des Juifs pour 
leurs pauvres excitait surtout son admiration. Éprouvant une pré- 
dilection particulière pour les cérémonies solennelle des sacri- 
fices, le culte juif avec sa pompe grandiose, tel qu'il était pratiqué 
autrefois à Jérusalem, avait pour lui un attrait puissant, et il en 
faisait un grief au christianisme d'avoir répudié le Dieu, les pra- 
tiques, et surtout le culte des sacrifices des Juifs. Peut-être aussi 
ne témoignai t-41 tant de bienveillance au judaïsme que pour rendre 
les Juifs babyloniens favorables à sa cause, dans le cas ou il réa- 
liserait le projet, qui bantait son esprit, de faire la guerre aux Per- 
ses. Quoi qu'il en soit, le règne de Julien, qui dura à peine deux ans 
(novembre 361 à juin 363), amena une amélioration sensible dans 
la situation des Juifs; ils ne furent plus soumis à une législation 
exceptionnelle^ on ne les accusa plus d'être des blasphémateurs, 
et Julien appela le patriarche Hillel son « vénérable ami, » il lui en- 
voya même une lettre autographe pour l'assurer de sa sympathie 
et lui promettre d'abolir toutes les lois humiliantes dirigées contre 
les Juifs. Une lettre, signée de l'empereur, fut également adressée 
à toutes les communautés juives de l'empire romain pour leur 
faire part des dispositions prises en faveur de la restauration du 
temple de Jérusalem. Ce document, daté d'Antioche, de l'au- 
tomne 362, présente un intérêt très grand ; le voici : 

Aui communautés juives, 

La perte de voire indépendance vous a causé dans le passé une 
profonde affliction, mais vous avez certainement souffert plus vivement 
encore des nouvelles taxes que mes prédécesseurs vous imposaient sans 
cesse, à votre insu, et des amendes considérables que vous étiez con- 
traints de verser dans le trésor impérial. J*ai vu bien des faits de ce 
genre de mes propres yeux, j'en ai connu un plus grand nombre par 
la lecture du rôle des contributions qui, à votre grand détriment, a été 
scrupuleusement conservé. Vous étiez menacés d*un nouvel impôt, je 
Pai supprimé et vous ai ainsi protégés contre une nouvelle iniquité; 
de mes propres mains j*ai jeté au feu une liste trouvée dans les archives 
et contenant les contributions extraordinaires qui pesaient sur vous, 
afin que personne ne pût à Tavenir vous flétrir du nom de blasphéma- 



% 



BIENVEILLANCE DE JULIEN POUR LES JUIFS. 223 

leurs. Il ne faut pas tant accuser de ces injustices mon frère, le glo- 
rieux Constance, que les hommes injustes et cruels qui ont inventé ces 
impôts. De la situation élevée qu'ils occupaient, j'ai précipité ces misé- 
rables dans un profond abîme, afin d'effacer jusqu'au souvenir de leur 
disparition. — Vous accordant un nouveau témoignage de bienveil- 
lance, j'ai encouragé mon frère, le vénérable patriarche luhs (Hillel), 
à empocher la perception de la taxe que vous appelez « apostolè », et 
j'ai pris soin de vous préserver de nouvelles charges et d'assurer votre 
tranquillité dans tout mon empire. Grâce à la sécurité dont vous jouis- 
sez, c'est d'un cœur sincère que vous pourrez appeler sur mon règne 
la protection du Créateur tout-puissant dont la main droite m^a sou- 
tenu. Ceux qui vivent dans la souffirance ont l'esprit. affaissé et n'invo- 
quent pas Pappui de Dieu. Mais les hommes exempts de tout souci, à 
l'âme joyeuse, sont mieux disposés à prier avec ferveur pour le salut 
de l'empire et à demander à Dieu de bénir mon règne et de me sou- 
tenir dans la voie que je veux suivre. Recommandez-moi donc à la 
bienveillance divine, et quand j'aurai mené à bonne fin ma campagne 
contre les Perses, je me rendrai à Jérusalem, la ville sainte, et, selon 
le désir que vous nourrissez depuis de nombreuses années, je la res- 
taurerai à mes propres frais et je m^y joindrai à vous pour glorifier 
le Tout-Puissant. 



Aucun document ne rend compte de rimpression que cette 
épitre, si affectueuse et si habile, a produite sur les Juifs. On sait 
seulement, par une tradition, qu'ils appliquèrent à Tempereur Julien 
ce verset de Daniel (11.34) : « Même quand ils (les Israélites) 
auront péché, ils ne resteront pas dépourvus de secours. » D'a- 
près cette même tradition, Daniel aurait prophétisé que la nation 
juive, opprimée d'abord par Gallus, serait protégée par Julien, 
qui les traiterait avec bienveillance et leur promettrait de recon- 
struire le temple. 

Julien n'en resta pas à la simple promesse. Malgré les graves 
préoccupations que lui donnaient ses préparatifs de guerre contre 
les Perses, il se mit à l'œuvre pour relever le temple de Jérusalem 
de ses ruines ; il chargea un de ses meilleurs amis, le savapt et 
vertueux Alype, d'Antioche, de surveiller les travaux, lui fit 
comprendre l'importance qu'il attachait à la réussite de jéette 
entreprise, et l'engagea à ne reculer devant aucune dépense. 



224 HISTOIRE DES JUIFS. 

Ordre fut donné aux gouverneurs de Syrie et de Palestine de sou- 
tenir Alype de leur appui. De nombreux ouvriers furent envoyés à 
Jérusalem pour déblayer remplacement du sanctuaire des ruines 
qui y étaient amoncelées depuis trois siècles, des matériaux de 
construction y furent transportes en quantité considérable. Le 
silence gardé par les documents juifs sur cette entreprise prouve 
que les Judéens n*y portèrent qu*un intérêt très modéré. D*après 
certains auteurs chrétiens, les communautés juives auraient envoyé 
des sommes considérables pour la reconstruction du temple, les 
femmes auraient vendu leurs bijoux pour contribuer à cette 
œuvre, elles auraient même porté elles-mêmes des pierres pour 
hâter le travail. Ces informations sont fausses. Julien avait fourni 
des matériaux et des ouvriers en quantité suffisante, et les Juifs 
n'avaient nullement besoin de recueillir de Pargent ou de prendre part 
au travail. Les chrétiens répandirent aussi le bruit que Julien ne 
témoignait une telle bienveillance aux Jui& que pour les attirer 
au paganisme, ils ajoutèrent que les Juifs détruisirent de nom* 
breuses églises en Judée et dans les pays voisins et qu'ils mena- 
cèrent les chrétiens de se venger sur eux des mauvais traitements 
que les empereurs chrétiens leur avaient infligés. Ces assertions 
ne reposent sur aucun fait, il parait avéré, au contraire, qu*à cette 
époque, les chrétiens d'Edesse massacrèrent tous les Juifs de cette 
ville. Quoi qu'il en soit, il parait certain que les Judéens, qui 
avaient cependant accompli deux ou trois révolutions et s'étaient 
imposé les plus douloureux sacrifices pour reconstituer leur État, 
assistèrent avec indifierence aux tentatives de Julien pour relever 
le temple. C'est qu'ils croyaient que Sion ne brillerait réellement 
de son ancienne splendeur qu'avec la venue du Messie, et ils ne 
pouvaient pas admettre que le Messie se présentât sous les traits 
d'un empereur romain. Il était, du reste, généralement admis à 
cette époque, parmi les Judéens, que le peuple juif avait promis à 
Dieu, par serment, « de ne pas passer par-dessus le mur (recon- 
quérir leur indépendance par la force), ni se soulever contre ses 
maîtres, ni secouer le joug de la tyrannie avant la venue du 
Messie, ni chercher, par la rébellion, à avancer Theure de la déli- 
vrance. » 
La reconstruction du temple de Jérusalem, entreprise par Julien, 



EXPÉDITION DE JULIEN L'APOSTAT. 225 

excita Fenvie des chrétiens, mais elle fat interrompue dès l^ori- 
gine. Au moment où les ouvriers creusèrent le sol pour mettre 
à nu les anciennes fondations du temple, des jets de flammes sor- 
tirent de terre et en tuèrent un certain nombre. Ce phénomène 
était dû, sans doute, à Tair, qui, fortement comprimé pendant des 
siècles dans les galeries souterraines, se détendit violemment, à 
la suite des travaux de terrassement, et s'alluma au contact de 
l'air extérieur; les ouvriers en furent effrayés et cessèrent les 
travaux. Si les Judéens avaient montré plus d'ardeur pour la res- 
tauration de leur sanctuaire, il leur eût été facile de stimuler le 
zèle des ouvriers et de faire continuer Tœuvre commencée. Mais 
leur indifférence paralysa l'activité d'Alype, qui ne fit aucun 
effort pour mettre fin à l'interruption des travaux. On raconte que 
Julien accusa les chrétiens d'avoir allumé ces feux souterrains et 
les menaça de les enfermer, au retour de sa campagne contre 
les Perses, dans une prison construite avec les matériaux du 
temple. Cette information est puisée à une source chrétienne et ne 
mérite, par conséquent, aucune créance. Les chrétiens rapportent, 
eneffeft, un grand nombre de miracles imaginaires qui auraient eu 
lieu, à l'occasion des tentatives de restauration du temple, pour 
ouvrir les yeux aux Judéens sur leurs erreurs et leur faire recon- 
naître la divinité du Christ. 

Malheureusement pour les Judéens, Julien échoua dans son ex- 
pédition contre les Perses. Après avoir réuni toutes les forces 
dont disposait l'empire romain pour marcher contre Schabur II, il 
crut pouvoir enfin réaliser le rêve, qui avait hanté l'esprit de plu- 
sieurs généraux romains, de faire flotter l'aigle romaine sur l'autre 
rive du Tigre. Les deux armées se portèrent les principaux coups 
dans la Babylonie juive; aucun document n'indique sous quel dra- 
peau se rangèrent le Juifs. Après un siège de trois jours, la ville 
de Firuz-SchabuT^ où demeurait une nombreuse population juive, 
dut capituler; elle fut brûlée. On ne sait pas comment les habi- 
tants juifs de Firuz-Schabur se comportèrent à l'égard de Julien 
et de son armée, la population s'étant réfugiée en très grande 
partie, après la prise de la ville, sur des barques, dans les ca- 
naux de TEuphrate. La forteresse de Mahuza, qui était sans 
doute le faubourg de Ctésiphon, opposa aux forces romaines 
III. 15 



226 HISTOIBE DES JUIFS. 

une longue el vigoureuse résistance, elle tomba enfin sous les 
coups du bélier romain (363), dix ans après la mort de Râba, qui 
y avait établi une école. Après la guerre, Mahuza fut rebâ- 
tie. — Malgré ces succès, Julien ne put pas atteindre Ctési- 
phon. Bientôt, sa trop grande témértlé lui Rt perdre le fruit 
de ses victoires et même la vie ; il fut tué par une flèche qu'un 
chrétien de son armée, dil-on, lança contre lui. Julien mourut 
avec la sérénité d'un sage; on raconte qu'il s'écria avant de 
mourir : a Galiléeu, tu m'as vaincu ! » Avec Julien disparut la sé- 
curité des Juifs. Ces derniers ressentirent néanmoins pendant 
longtemps encore les effets heureux de son règne. Ainsi, les me- 
sures restrictives édictées contre les Juifs par Constantin et Cons- 
tance, et que Julien avait abolies, ne leur furent plus appliquées; 
on continua, au contraire, à mettre en vigueur les lois qu'il avait 
promulguées en leur faveur. Jovien, le successeur de Julien, qui 
fut contraint de conclure une paix honteuse avec le roi des Perses, 
Schabur, conserva le pouvoir trop peu de temps pour introduire 
des modifications dans la politique iulérieure de l'empire; pen- 
dant son règne si court, chacun fut libre de professer la religion 
qui lui convenait. Après lui, l'empire romain eut de Douveau deux 
chers, Valentinien I" (364-373) et Valms (3B4-378). Ce dernier, 
qui régnait en Orient, appartenait à la secte arienne et était 
en butte aux attaques du parti catholique. Aussi prolégea-t-il les 
Juifs et leur accorda-t-il de nombreuses preuves de son estime. 
Son frère, Valentinien 1<", empereur d'Occident, resta neutre dans 
la lutte entre ariens et catholiques, il permit à chacun de 
pratiquer selon sa conscience; les Juifs profilèrent naturellement 
de cette tolérance. 

CHAPITRE X 

LES DERNIERS AMORAÏM 



L'époque à laquelle s'elTondra l'empire romain marque dans 
Vhisloire du monde une période de ruine f t de reslauration, de 
deslruction el de renaissance. Une sombre nuée viul, en ce temps. 



ECOLE D'ASCHI. 227 

du nord, des frontières de la Chine, portant dans son flanc un orage 
qui secoua violemment l'État romain, le renversa et couvrit la 
terre de ses débris. On vit s'avancer la horde sauvage des Huns, 
le fléau de Dieu, chassant devant eux des tribus aux noms in- 
connus, des peuplades aux mœurs étranges. Ce mouvement irré- 
sistible qui poussait des masses considérables vers de nouvelles 
régions rappelait ces paroles du prophète : « La terre chancelle 
comme un ivrogne, elle succombe sous le poids de ses péchés, 
elle tombe sans pouvoir se relever, et le Dieu Zebaoth punira les 
armées célestes dans le ciel et les princes de la terre sur la terre. » 
Dans ces innombrables Huns qui se précipitèrent sur Fempire 
romain et le firent tomber sous leurs attaques, les Juifs voyaient 
l'armée de Gog dont parle le prophète, s'élançant du pays de 
Magog « avec la vitesse de l'ouragan, avec la rapidité du nuage, 
pour couvrir la terre, » et ce va-et-vient des peuples, ce spectacle 
d'un empire qui disparaissait, d'un autre qui se formait, leur fit 
croire, avec une nouvelle conviction, à Téternité de la nation juive : 
« Dn peuple se lève, un autre s'évanouit, et Israël subsiste tou- 
jours. » Mais, d'un autre côté, la vue de ces changements fit recon- 
naître aux chefs religieux du judaïsme, en Palestine comme en 
Babylonie, la nécessité impérieuse de mettre en sûreté le trésor 
qui leur était confié et de le soustraire à l'influence des variations 
qui pourraient se produire dans l'histoire des peuples; ils com- 
prirent que le temps était venu de récolter ce que leurs prédé- 
cesseurs avaient semé, de réunir et de coordonner les matériaux 
considérables accumulés pendant plusieurs générations et par 
diverses écoles. A la tête de ce mouvement se trouvait Aschi. 

Rabiana Aschi (né en 352, mort en 427), originaire d'une famille 
très ancienne et très riche, était remarquablement doué. A Tâge 
de vingt ans, il fut placé à la tête de l'école de Sora, où il parvint 
à attirer de nouveau de nombreux élèves. Le local de l'école me- 
naçant ruine, il le fit entièrement reconstruire, et, pour activer 
les travaux, il les surveilla jour et nuit jusqu'à leur complet achè- 
vement. Sur son ordre, les ouvriers donnèrent à ce bâtiment une 
grande hauteur; il dominait les autres édifices de la ville. — Aschi 
joignait à la dialectique pénétrante de Técole de Pumbadita la 
vaste érudition des docteurs de Sora ; son autorité religieuse était 



228 HISTOIRE DES JUIFS. 

aussi coQsidérable qu'avait été celle de Raba, et ses coatemporaios 

lui donnèreol le litre de « Rabbana » (aotre maître). 

Aschi resta cinquante-deux aos à la tète de i'école de Sora. Pen- 
dant ce !ap8 de temps, l'académie de Pumbadita eut sept chefs. 
L'école de Nebardéa, délaissée depuis la destruction de cette 
ville par Ben Naçar (Odénal), avait aussi repris, à celte époque 
uncerlaiD rang. Mais l'école de Sora jouit d'une suprématie incon- 
testable, et les plus anciens amoraïm, Amémar, Mar-Zutra et 
d'autres, reconnurent l'autorité d'Aschi; même les deux exilar- 
ques de son époque, Mar-Kahana et Mar-Zutra I", acceptaient 
ses décisions. O n'était plus, comme autrefois, à Netiardca ou à 
Pumbadita, mais à Sora que les exiJarques recevaient les délé- 
gués des communautés babyloniennes et convoquaient les assem- 
blées générales. Aschi Rt de Sora le centre de la vie religieuse de 
la Babylonie juive et assura à celte ville une influence prépon- 
dérante dans la direction du judaïsme babylonien. 

Grâce à ses éminentes qualités et à sa situation élevée, Aschi 
put entreprendre une œuvre qui exerça une profonde influence sur 
les destinées comme sur le développement du peuple juif. H com- 
mença ce travail gigantesque de rassembler et de mettre en ordre 
l'énorme quantité d'explications, de déductions et de développe- 
ments qui, sous le nom de Talmud, avaient été ajoutés à la 
Mischna. Un des principaux motifs de cette entreprise fut cer- 
tainement le souci de préserver de l'oubh ces matériaux considé- 
rables, accumulés par trois générations d'amoraim, qui étaient 
confiés à la seule mémoire. Aschi eut la bonne fortune de pouvoir 
travailler à la coordination de ces matériaux pendant cinquante- 
deux ans. Chaque année, pendant les mois de kalla, oti collègues 
et disciples étaient réunis autour de lui, il étudiait avec ses audi- 
teurs un certain nombre de traités de la Mischna et y ajoutait les 
explications et développements lalmudiques; au bout de trente 
ans, il avait ainsi soigneusement étudié près de quarante traités. 
Les matériaux étaient prêts, il ne s'agissait plus que de les reviser 
et les mettre en ordre; Aschi consacra à ce travail la seconde 
période de son activité. 

Ce recueil ne fut pas écrit dès son achèvement, on avait encore, 
à celte époque, des scrupules à mettre la tradition orale par écrit. 




REDACTION DU TALMUD. 229 

d'autant plus que les chrétiens s'étant approprié TÉcriture sainte 
pour en faire la base de leur religion, le judaïsme, d'après les 
conceptions de ce temps, ne se distinguait plus du christianisme 

• 

que parce qu'il avait une loi orale. Cette pensée fut souvent expri- 
mée sous forme poétique par TAggada : « Moïse a voulu mettre 
la loi orale par écrit; maisTÉternel, prévoyant qu'unjour les nations 
traduiraient la Tora en grec et déclareraient qu'elles sont le vrai 
peuple d'Israël et les enfants de Dieu, s'est opposé au projet de 
Moïse, parce qu'il a voulu laisser aux Juifs une marque distinc- 
tive par laquelle ils pourraient prouver qu'eux seuls sont ses 
élus, «c Quiconque connaît mon mystère, dit Dieu, est mon 
« fils, » c'est-à-dire quiconque connaît la Mischna et l'explication 
orale de la Tora. Le prophète Hosée a dit dans le même sens : 
« Si j'écrivais toutes les lois, Israël serait considéré comme une 
nation étrangère. » En coordonnant le Talmud, Aschi compléta 
l'œuvre commencée deux siècles auparavant par Juda. Celte coor- 
dination présentait cependant de très graves difficultés. La Mischna 
rapporte sèchement les décisions juridiques formulées dans des 
paragraphes distincts, qu'il n'était pas trop difficile de mettre en 
ordre; le Talmud, au contraire, montre en quelque sorte sur le 
vif le développement de la tradition orale, il indique la genèse 
des diverses lois, en fait ressortir l'esprit et enregistre les raison- 
nements plus ou moins subtils qui ont conduit aux diverses con- 
clusions. La rédaction du Talmud est certainement un des faits 
les plus considérables de l'histoire juive; le Talmud babylonien 
(Talmud babli) devint, en effet, pour le judaïsme un élément d'ac- 
tion très important. Quoiqu'il ait consacré principalement son 
activité à la rédaction du Talmud, Aschi ne se résigna cependant 
pas à employer exclusivement ses facultés à un simple travail de 
compilation. Il résolut un grand nombre de questions restées jus- 
que-là obscures ou mal comprises, et les solutions qu'il en donne 
sont le plus souvent aussi remarquables par leur justesse et leur 
profondeur que par leur simplicité. 

Les vingt dernières années de l'activité d' Aschi coïncidèrent 
avec le règne du roi sassanide Yesdegird (399-420). Ce monarque, 
surnommé al-Hatim (le pécheur) par les mages, parce qu'il ne 
voulut pas se laisser dominer par eux, se montra tolérant pour 



2» HISTOIRE DES JUIFS. 

les Juifs et les chrétiens. Les jours où l'on prèlail hommage aa 
roi, on voyait à la cour tes trois prÏDcipaux représentants du ju- 
daïsme babylonien : Aschi, comme dél^ué de Sora; Mar-Zutra, 
comme délé^é de Pumtuidita, et Araémar, comme délégué de 
Nehardéa. Un autre docteur, Huua bar Zutra, était un des familiers 
de Yesdegû^. 

Le mouvement d'émigration et les révolutions considérables 
qui se produisirent, à cette époque, parmi les peuples, et le châ- 
timent iniligé par Dieu à l'empire de Rome, réveillèrent les espé- 
rances messianiques dan» les cœurs juifs. On répéta partout daos 
la foule que le prophète Elle avait annoncé que le Messie viendrait 
au HSS* jubilé (4*200 de là création, 440 de l'ère vulgaire). De pa- 
reilles croyances ont rencontré de tout temps des adeptes pas- 
BioDués, qui, ne se contentant pas de nourrir silencieuaement 
leurs espérances dans leur cœur, se sont efforcés de faire partager 
leur enthousiasme à la foute et l'ont entraînée dans de folles aven- 
tures. Le même phénomène se reproduisit à l'époque d'Âscbi. 
Un de ces rêveurs mystiques parcourut pendant une année toutes 
les communautés juives de l'île de Crète, leur persuadant que 
l'époque messianique était arrivée et leur promettant de leur faire 
traverser la mer à pied sec, comme autrefois Moïse, dont il avait, 
du reste, le nom, et de les conduire jusque dans la Terre promise. 
On le crut sur parole, les Juifs crélois ne s'occupèrent plus de 
leurs affaires, distribuèrent leurs biens et attendirent avec anxiété 
le jour fixé par leur Iffessie pour le passage de la mer. Au jour 
dit, le Messie, suivi de toute la population juive de Crète, se diri- 
gea vers la mer. Monté sur une colline qui s'avançait dans l'eau, 
il engagea ses partisans à se précipiter sans crainte dans les 
flots, leurassurantqueles eaux se relireraientdevanteux. Un grand 
nombre de ces hallucinés se noyèrent; d'autres furent sauvés par 
des marins. Le faux Moïse parait n'avoir pas été retrouvé. 

Aschi chercha à prémunir les Juifs contre des croyances aussi 
dangereuses, et il expliqua ainsi la prophétie alors repondue dans 
le peuple : * Il n'est pas possible que le Messie apparaisse avant 
le 85'jubilé; à partir de celte époque, on peut avoir l'espoir, mais 
non la certitude, qu'il viendra. « — Aschi mourut dans un âge 
très avancé [en 427}, deux ans avant la prise de Carlhage par le 



LES DERNIERS PATRIARCHES. 231 

Vandale Geiseric. Celui-ci emporta en Afrique toutes les dépouilles 
entassées dans Rome, et, parmi elles, les vases enlevés autrefois, 
par Titus, du temple de Jérusalem. Ces vases, comme les Juifs 
eux-mêmes, furent condamnés à de bien étranges pérégrina- 
tions I 

La Judée, qui continuait à être le siège du patriarcat et, par 
conséquent, à conserver la direction de toutes les communautés 
juives de Tempire romain, était à ce moment en pleine déca- 
dence. Sous la domination oppressive du christianisme, Tétude 
de la Loi rencontrait de nombreuses difficultés, et renseignement 
du Talmud, autrefois si brillant^ ne jetait plus que de faibles 
lueurs. Les derniers amoraïm, désireux sans doute d'imiter leurs 
collègues babyloniens, recueillirent alors les travaux des diverses 
écoles de la contrée, les coordonnèrent et en formèrent le Talmdd 
de Jérusalem (ou plutôt de la Judée). Les documents relatifs à 
cette époque sont si rares que le nom d'aucun de ceux qui col- 
laborèrent à celte entreprise ou qui en prirent l'initiative n'a été 
conservé. 

C'est à cette époque que disparut l'institution du patriarcat. 
Les trois derniers patriarches connus sont : Gamaliel V, suc- 
cesseur de Hillel II, son fils Juda IV, et Gamaliel le dernier. On 
sait très peu de chose de leur administration. Ils portaient, comme 
leurs prédécesseurs, le titre pompeux de « sérénissime », jouis- 
saient des privilèges attachés à ce titre, percevaient les contri- 
butions spéciales destinées au patriarcat, mais n'exerçaient plus, 
en réalité, qu'une faible autorité. Même le droit qu'ils avaient 
possédé jusque-là d'exclure de la communauté juive ceux qui sui- 
vaient les pratiques chrétiennes leur fut enlevé. Sur l'instigation 
des évêques, les autorités civiles forcèrent, en effet, les patriar- 
ches et les chefs des communautés, appelés primats^ à accueillir 
de nouveau parmi les Juifs les apostats qu'ils avaient exclus. 

Cependant, malgré les excitations d'Ambroise et d'autres mem^ 
bres du clergé catholique, qui le poussaient à persécuter les ariens 
et autres hérétiques, Théodose le Grand (379-395) confirma aux 
patriarches et aux primats le privilège d'excommunier les mem- 
bres indignes de la communauté et défendit, en général, aux 
fonctionnaires civils de s'immiscer dans les affaires religieuses 



232 HISTOIRE DES JUIFS. 

des Juifs. Il donna à ces derniers une preuve de son équité en 
condamnant à mort le consulaire Etsychius que Gamaliel V avait 
accusé de lui avoir dérobé des papiers importants. Théodose dut 
intervenir plus d'une fois pour modérer Tardeur religieuse de 
chrétiens trop zélés, qui se faisaient gloire de troubler les prières 
des Juifs, de piller et d'incendier les synagogues ou de les trans- 
former en églises. Parmi les principaux et plus acharnés ennemis 
du judaïsme se trouvaient Jean Chrysostome, d'Antioche, et Am- 
broise, de Milan. 

Jean Chrysostome tonnait contre les Juifs du haut de la chaire 
dans des discours d*une éloquence véhémente, mais ampoulée et 
cynique; il prononça consécutivement six sermons contre eux. 
C*est que les Juifs d'Antioche étaient vraiment de grands coupa- 
bles, ils permettaient aux chrétiens de suivre les usages juifs, de 
se faire juger par des tribunaux juifs, d'assister, le sabbat et les 
jours de fête, aux offices dans les synagogues, où les femmes sur- 
tout, grandes dames et femmes de la basse classe, venaient tou- 
jours en très grand nombre; ils leur permettaient aussi d'écouter 
avec recueillement, au nouvel an juif, le son du schofar, de célébrer 
la fête de l'Expiation et de prendre part aux réjouissances de la 
fête des Cabanes. Les chrétiens préféraient soumettre leurs diffé- 
rends à des arbitres juifs, parce qu'il leur semblait que la presta- 
tion du serment se faisait d'une façon plus solennelle chez les 
Juifs que chez eux. Ces témoignages de respect accordés par les 
chrétiens aux pratiques du judaïsme indignaient Chrysostome, 
il proférait les plus violentes injures contre les Juifs, les accablant 
d'.outrages et qualifiant leurs synagogues de théâtres à scandales 
et de cavernes de voleurs. 

Ambroise^ de iMilan, dépassait Chrysostome en violences et en 
odieuses calomnies contre les Juifs. Il appela l'usurpateur Maxime 
« judéen», parce qu'il avait ordonné au sénat romain de faire 
reconstruire aux frais de la ville une synagogue de Rome incen- 
diée par les chrétiens, et il protesta en des termes tellement viCs 
contre Théodose, qui avait condamné l'évèque de Callinicus, dans 
le nord de la Mésopotamie, à rebâtir à ses frais une synagogue 
qu'il avait fait incendier par des moines, que l'empereur fut obligé 
de revenir sur sa décision. Dans sa haine contre les Juifs, Ambroise 



FANATISME DU CLERGÉ. 233 

inventa de fausses accusations contre eux, leur reprochant de 
mépriser les lois romaines et les raillant de ce qu'aucun d'eux ne 
pouvait devenir ni empereur, ni gouverneur, ni général, ni séna- 
teur, de ce qu'ils étaient repoussés de la table des grands et ne 
servaient qu'à remplir le trésor impérial. Devant ces attaques in- 
cessantes, inspirées par un aveugle fanatisme, il devint néces- 
saire de protéger efficacement les Juifs. Parlant de ce principe 
qu'aucune loi ne défendait, dans l'empire romain, l'exercice du ju- 
daïsme, Théodose exigea que les adeptes de cette religion fussent 
respectés dans leur personne et leurs synagogues, et il édicta des 
peines sévères contre les chrétiens qui troubleraient leur tranquil- 
lité. Mais les ordres impériaux étaient impuissants à modifier l'es- 
prit du temps, qui était hostile aux Juifs, et les persécutions con- 
tinuèrent. Du reste, il existait déjà contre les Juifs, avant le règne 
de Théodose, un certain nombre de lois restrictives, ces lois res- 
tèrent en vigueur. Théodose enleva même aux Juifs le privilège, 
qu'ils avaient obtenu sous ses prédécesseurs, d'être exempts, à 
cause de leurs croyances, de certaines charges publiques. 

A la mort de Théodose le Grand, l'empire romain échut à ses 
deux fils et fut divisé en deux tronçons, l'empire d'Orient et l'em- 
pire d'Occident. Les Juifs romains eurent ainsi deux maîtres diffé- 
rents. En Orient, où régnait l'empereur Arcadius (395-408) ou 
plutôt ses deux conseillers tout-puissants Rufin et Eutrope^ ils 
étaient assez bien traités. Rufin aimait l'argent, et les Juifs avaient 
déjà appris à en connaître le pouvoir magique. Grâce à la protection 
deRufm, ils obtinrent la promulgation de plusieurs édits favorables. 
En 396, une loi leur confirma le droit de nommer eux-mêmes les 
surveillants de leurs marchés [agoranomos) et menaça d'un châti- 
ment rigoureux ceux qui y mettraient obstacle ; dans la même année, 
une autre loi protégea les a illustres patriarches » contre toute 
injure. A la suite d'attaques dirigées en Illyrie contre les syna- 
gogues, et dont les instigateurs furent sans doute des membres 
du clergé, qui désiraient aussi ardemment la destruction des 
sanctuaires juifs que la ruine des temples païens, Arcadius, ou 
plutôt Eutrope, ordonna aux gouverneurs de châtier sans merci les 
fauteurs de désordres (397); en même temps, il renouvela la loi, 
promulguée sous Constantin, qui exemptait les patriarches et 



234 HISTOIRE DES JUIFS. 

autres fonctionnaires religieux juifs, à Tinstar des ecclésiastiques 
chrétiens, de toute charge judiciaire. Enfin, par le décret de 
février 398, les Juifs furent autorisés à soumettre leurs différends, 
dans le cas où les deux parties y consentiraient, aux patriarches 
ou à d'autres arbitres juifs, et à remettre aux autorités romai- 
nes Texécution de la sentence prononcée. Il ne faut pas trop 
s'étonner que, sous un gouvernement aussi capricieux que 
celui d'un empereur byzantin, on rencontre, à côté de ces lois 
libérales, une mesure intolérante : un édit, promulgué en 399, 
imposait à tous les Juifs, même aux dignitaires religieux, les 
charges curiales. Cette loi n'eût sans doute pas vu le jour sans la 
chute d'Eutrope, qui eut lieu en cette année. 

Quelle fut, pendant ce temps, la situation des Juifs dans l'empire 
d'Occident, sous le faible ff (marins? Il est très difficile de le dire. 
Quoique les communautés juives d'Âpulie et de Calabre eussent 
perdu, à cette époque, les libertés curiales, on ne peut pas en con- 
clure que les Juifs, en général, aient été persécutés. Honorius défen- 
dit, il est vrai, en avril 399, dans toute l'étendue de son empire, la 
collecte de l'argent destiné au patriarche, et exigea que les sommes 
déjà recueillies fussent versées dans le trésor impérial, mais cette 
mesure ne parait pas avoir été inspirée par un motif religieux. 
Honorius voulait seulement empêcher que des sommes aussi con- 
sidérables passassent de sa préfecture dans celle de son frère. 
Cinq ans plus tard (404), cette interdiction fut levée, et les Juifs 
purent de nouveau envoyer leurs offrandes au patriarche. Au 
reste, les lois relatives aux Juifs n'étaient pas toutes empreintes 
du même esprit; si, d'une part^ Honorius défendit aux Juifs et aux 
Samaritains de prendre part au service militaire, d'autre part, 
il les protégea efficacement contre l'arbitraire des fonctionnaires 
et leur donna une preuve remarquable de sa tolérance en défen- 
dant aux tribunaux de les faire comparaître le sabbat et les 
autres jours de fête (409). 

Avec le règne du successeur d'Arcadius, Théodose II (408- 
450), qui était animé d'excellents sentiments, mais dont la fai- 
blesse était pour les évèques fanatiques un encouragement à la 
violence, commença pour les Juifs la période du moyen âge. On 
leur défendit d'élever de nouvelles synagogues, de juger les diffé- 



PERSÉCUTIONS CONTRE LES JUIFS D'ALEXANDRIE. 235 

rends existant entre Juifs et chrétiens, de posséder des esclaves. 
Ce fut sous Théodose II que disparut définitivement l'institution du 
patriarcat. Le dernier patriarche, Gamaliel, jouit cependant 
d'un très grand crédit à la cour de l'empereur, il fut élevé à la 
dignité de préfet et obtint un diplôme d'honneur [codicUlus hono- 
Tarins). Il dut, sans doute, ces distinctions à ses connaissances 
médicales; Gamaliel était, en effet, médecin, et on lui attribue la 
découverte d'un remède efficace contre les maladies de la rate. La 
situation élevée qu'il occupait lui fit croire qu'il pouvait se placer 
au-dessus des lois d'exception dirigées contre les Juifs, il fit cons- 
truire de nouvelles synagogues, jugea des procès où étaient impli- 
qués des chrétiens et viola d'autres édits de ce genre. Théo- 
dose II l'en punit en le dépouillant de ses diverses dignités et en 
ne lui laissant que les seuls privilèges attachés à son titre de 
patriarche (415). 

Gamaliel n'eut pas de successeur. Avec lui disparut le dernier di- 
gnitaire appartenant à la maison de Hiilel. Cette illustre famille avait 
dirigé pendant trois siècles et demi les destinées religieuses du 
judaïsme, elle avait fourni des docteurs remarquables et de vaillants 
défenseurs de la liberté et de la nationalité juive, et son histoire 
particulière forme un chapitre important de l'histoire générale des 
Juifs. De la maison de Hiilel étaient sortis quinze patriarches, dont 
deux Hiilel, trois Simon, quatre Juda et six Gamaliel. 

Pendant que Théodose était empereur d'Orient et Honorius em- 
pereur d'Occident, l'évêque Cyrille, d'Alexandrie, expulsa les Juifs 
de cette ville. Après avoir convoqué tous les chrétiens, il leur tint 
des discours enflammés contre les Juif^, surexcita leur fanatisme, 
envahit avec eux les synagogues, dont il s'empara pour les consa- 
crer au culte chrétien, les poussa au pillage et contraignit les Juifs 
à chercher leur salut dans la fuite (415). C'est ainsi que les chré- 
tiens d'Alexandrie firent subir aux Juifs de cette ville le même sort 
qu'ils avaient enduré eux-mêmes 370 ans auparavant de la part des 
païens. Malgré l'énergie qu'il déploya pour défendre les Juifs, le 
préfet Oreste fut impuissant à réprimer l'émeute, il ne put que 
porter plainte contre Cyrille; la cour de Constantinople donna gain 
de cause à l'évêque. Ce dernier se vengea d'Oresle avec une cruauté 
inouïe, il le livra à une bande de moines fanatiques du mont Nitra, 



236 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui le lapidèrent. Ce premier meurtre fut bientôt suivi d*UQ second. 
Cette horde de moines sauvages se jeta un jour sur Hypathie^ 
célèbre par ses connaissances philosophiques, son éloquence et 
ses mœurs austères, Tassassina et déchiqueta son corps avec une 
férocité bestiale. De tous les Juifs d'Alexandrie, un seul, Adaman- 
tins^ qui enseignait la médecine, accepta le baptême pour échap- 
per à l'expulsion ; tous les autres préférèrent les souffrances de l'exil 
à l'abandon de leur foi. 

Les Juifs de Magona (Mahon), petite ville de l'île espagnole 
Minorque, dans la Méditerranée, ne montrèrent pas la même fer- 
meté dans leurs croyances. Persécutés par l'évêque de Mahon, 
Sévère, ils ne craignirent pas d'acheter leur sécurité au prix d'une 
apostasie. Il est à remarquer qu'en Espagne, comme dans d'autres 
régions, les Juifs et les chrétiens entretinrent d'abord entrç 
eux des relations pacifiques; ce fut le clergé qui éveilla les 
sentiments de haine et d'intolérance dans la population chrétienne. 
L'évêque Osius (Hosius), de Cordoue, membre du concile de Nicée 
et organisateur du concile d'EIvire, fit adopter à cette dernière 
réunion une décision en vertu de laquelle la peine d'excomoiuni- 
cation était prononcée contre les chrétiens qui auraient des rela- 
tions avec les Juifs, contracteraient des mariages avec eux, ou fe- 
raient bénir par eux les fruits de leurs champs. 

Dans la situation pénible qui leur était faite dans les pays chré- 
tiens, il ne restait aux Juifs d'autre arme contre leurs oppresseurs 
que la raillerie. Mais ils la maniaient parfois avec maladresse, etpar- 
ticulièrement au jour de Purim, où l'animation de la fête conduisait 
souvent à l'ivresse et, par suite, à des démonstrations irréfléchies. En 
ce jour, la jeunesse bruyante pendait en effigie Aman, l'ennemi 
traditionnel des Juifs, à un gibet auquel, par hasard ou à dessein, 
on donnait la forme de la croix et qu'ensuite on brûlait. Ce fait irri- 
tait naturellement les chrétiens, qui accusaient les Juifs d'outrager 
leur religion. Pour mettre fin à ce scandale, Théodose II ordonna 
aux recteurs de la provlnco d'en punir les auteurs de peines rigou- 
reuses; mais il n^arriva pas à lo faire cesser. Cette plaisanterie de 
carnaval eut un Jour les plus désastreuses conséquences. Les Juifs 
d'imnestar, petite ville do la Syrie sltuco entre Antioche et Chalcis, 
ayant élevé un do ces « gil)ol« d'Aman, » les chrétiens les accu- 



LE FANATISME CROISSANT DU CLERGÉ. 237 

sèrent d'y avoir attaché uu enfant chrétien et de l'avoir fait mourir 
à coups de fouet. Par ordre de l'empereur Théodose, tous les 
inculpés furent sévèrement châtiés. La population chrétienne 
d'Antioche vengea, de son côté, le prétendu crime d'imnestar 
en s'emparant des synagogues des habitants juifs. C'est un 
fait digne de remarque que les préfets et les recteurs des pro- 
vinces se prononçaient presque toujours contre le clergé et en 
faveur des Juifs. Le préfet d'Antioche, qui informa Théodose II de 
la spoliation commise par les chrétiens, dut qualifier cet acte d'une 
façon excessivement sévère pour que l'empereur, imprégné de la 
plus étroite bigoterie, adressât aux coupables l'ordre de rendre les 
synagogues à leurs propriétaires. Siméon, anachorète qui vivait 
dans une espèce d'étable, près d'Antioche, protesta vivement contre 
cet ordre. En apprenant la décision de l'empereur, il lui écrivit en 
des termes très blessants, lui disant qu'il reconnaissait Dieu seul 
comme son empereur et maître, et le pressant de revenir sur sa réso- 
lution. Théodose obéit à cette injonction, les synagogues restèrent 
entre les mains des chrétiens, et le préfet qui avait eu le courage 
d'invoquer la justice de ^empereur contre les spoliateurs fut destitué. 

La sombre et intolérante dévotion de Théodose II agit fortement 
sur l'empereur d'Occident, Honorius. Ce furent ces deux souverains 
qui promulguèrent ensemble, en très grande partie, les diverses 
mesures restrictives qui pesaient sur les Juifs au moment où ils 
passèrent de la domination romaine sous celle des nouveaux 
États germaniques. Sous leur règne, l'accès de toutes les fonc- 
tions administratives et militaires fut fermé aux Juifs; par contre, 
on continua à leur imposer la charge, plus lourde qu'honorable, des 
fonctions municipales; Théodose ne leur laissa même pas la faculté 
de disposer librement de leur fortune pour des œuvres de bien- 
faisance. 

Malgré la disparition du patriarcat, les communautés juives 
avaient continué à envoyer en Palestine les offrandes destinées 
autrefois à l'entretien du patriarche et de sa maison ; ces sommes 
étaient consacrées très probablement par les primats au service 
des écoles. Tout à coup parut un décret obligeant les pri- 
mats à verser l'argent déjà recueilli dans le trésor impérial et à 
laisser dorénavant aux fonctionnaires de l'empire le soin de faire 



HISTOIRE DES JUIFS. 

ces eoQlributions ; même les doos envoyés par les Juifs des 
wyvinces occidentales devaient être remis aux trésoriers impé- 
riaux (30 mai 429). La nouvelle Rome avait hérité de la rapacité 
4e Tancienne. De même que Tempereur païen Vespasien avait mis 
aatKfois la main sur les sommes envoyées par les communautés 
johes pour le service du temple, de même Tempereur chrétien 
s^appiopria les contributions payées pour Tentretien du patriarcat, 
imposant comme taxe obligatoire ce qui n'avait été payé jusque-là 
f ne comme don volontaire. 

Et cependant, malgré la situation douloureuse des Juifs établis 
dans Fempire d*Orient, Tardeur pour Tétude de la Loi n'était pas 
éteinte en Judée. On avait cessé, il est vrai, d'expliquer et de déve- 
lopper la loi orale, mais on s'efforçait de bien connaître la langue 
hébraïque et de comprendre le sens naturel (Peschat) des Écritures 
saintes. Cet enseignement avait pour principaux sièges les écoles 
de Tibériade et de Lydda. C'est dans ces deux villes qu'un des Pères 
de l'Église latine, saint Jérôme (331-420), qui fonda un couvent de 
nonnes à Belhléhem, chercha des maîtres juifs pour étudier, 
comme Origène, la Bible dans le texte original. Un de ses maîtres 
fut Bar-Hanina. Comme les chrétiens se servaient de leur connais- 
sance de la langue hébraïque pour combattre les croyances juives, 
il avait été interdit, dans les derniers temps, aux savants juifs de 
leur enseigner cette langue. Afin de ne pas froisser les susceptibi- 
lités de ses coreligionnaires, Bar-Hanina se rendait secrètement 
auprès de Jérôme pour étudier la Bible avec lui. Jérôme fit rapide- 
ment des progrès remarquables, il n'apprit pas seulement à pro- 
noncer et à traduire correctement l'hébreu, il parvint à s'assi- 
miler l'esprit même de la langue et à la parler. — Les Juifis 
de cette époque témoignèrent aussi d'un sens critique très déve- 
loppé dans la distinction qu'ils surent établir entre les livres cano- 
niques et les apocryphes. Dans le désir de clore la discussion qui 
s'était élevée parmi les chrétiens sur la sainteté de quelques écrits 
d'un caractère douteux, le concile de Nicée avait donné place dans 
le Canon à plusieurs livres apocryphes. Les Juifs, dans leurs entre- 
tiens avec Jérôme sur la Bible, firent sur quelques-uns de ces apo- 
cryphes des observations dont les exégètes modernes reconnaissent 
encore aujourd'hui la justesse et la valeur. 




SAINT JEROME ET SAINT AUGUSTIN. 239 

Tout en ayant eu des maîtres juifs et « trouvé la vérité liébraïque » 
dans le texte original, Jérôme détestait profondément les Juifs, 
montrant ainsi à ceux qui lui avaient reproché son étude de l'hé- 
breu comme une hérésie qu'il était resté orthodoxe. Ce sentiment 
de haine était partagé par un de ses plus jeunes contemporains, le 
Père de l'Eglise Augustin, et devint un article de foi, un dogme 
pour toute la chrétienté, qui acceptait comme paroles révélées tout 
ce que disaient les saints Pères de l'Église. C'est le fanatisme 
puisé dans les écrits des Pères de l'Église qui arma plus tard rois 
et peuples, croisés et pastoureaux contre les Juifs, fit élever des 
bûchers et inventer les plus horribles supplices. — Quoiqu'ils fus- 
sent haïs par les particuliers et méprisés par l'État, les Juifs de 
Césarée prenaient part aux jeux et divertissements à la mode : 
ils conduisaient des chars, concouraient dans l'arène pour le prix 
de course, arboraient la couleur verte ou bleue, comme cela se pra- 
tiquait à Rome, Ravenne, Constantinople et Antioche. Mais, à cette 
époque, les jeux mêmes prenaient un caractère confessionnel, la 
rivalité entre les différentes couleurs devenait une lutte religieuse, 
et la défaite ou le triomphe des conducteurs de char juifs, sama- 
ritains ou chrétiens donnaient lieu à des mêlées, souvent sanglantes, 
entre les coreligionnaires des vainqueurs et des vaincus. 

Dans la Perse, où les Juifs avaient joui jusque-là d'une tran- 
quillité à peine troublée par quelques vexations, ils commencèrent 
également, vers le milieu du v® siècle, à être sérieusement persé- 
cutés. Le judaïsme do ce pays était devenu pauvre en personnalités 
remarquables, l'activité créatrice qui avait régné jusqu'alors dans 
les écoles déclinait visiblement, les docteurs se contentaient de 
répéter et de coordonner les opinions de leurs devanciers. L'his- 
toire des Juifs de ce temps se meut dans des limites très 
étroites : on nomme des chefs d'école, ils enseignent, meurent et 
sont remplacés par d'autres. Un des savants les plus importants 
de cette époque fut Mar, fils d'Aschi, appelé également Tai-Tomè. 
Il se trouvait à Mahuza quand il fut informé que l'école de Sera 
venait de perdre son chef. A cette nouvelle, il se rendit immédia- 
tement à Sera; il y arriva au moment où les membres de l'aca- 
démie étaient réunis pour élire le nouveau chef d'école. Invité 
à venir délibérer avec le Conseil sur l'élection d'Aha, il retint les 



240 HISTOIRE DES JUIFS. 

délégués qui furent envoyés auprès de lui pour ie chercher ; ou en 
eavoya d'aulres, il les retint encore. Quand ils furent au nombre 
de dix, ilût une conférence devant eux, etils l'acclamôrentRèsch 
Melibta (455). Âtta fut vivement affecté de son écliec, il s'ap- 
pliqua ce dicton : a Une fois que te malheur a frappé quelqu'un, 
il ne cesse de l'accabler de ses coups l » C'est dans cette même 
année qu'éclata eD Babylonie contre les Juifs une persécution san- 
glante qui se prolongea à travers tout le r^ne des derniers rois 
néo-perses. 

Tesdigerd II (438-457) n'imita pas à l'égard des Juifs la tolé- 
rance de son prédécesseui', il leur défendit de célébrer le sabbat 
(456). Les bons rapports qui avaient existé jusque-là entre le gou- 
vernement perse et les Juifs furent sans doute troublés par les 
mages qui, par leur fanatisme, exercèrent sur les rois de Perse la 
même influence néfaste que les conseillers ecclésiastiques sur 
les empereurs d'Orient, et qui, à l'instar des chrétiens, étaient 
animés d'un ardent désir de prosélytisme. Les documents de l'é- 
poque ne disent pas quel accueil les Juifs firent à la défense 
d'observer le sabbat. 11 est probable qu'il ne leur était pas difficile 
d'éluder cette interdiction; en tout cas, on ne mentionne aucun 
martyr à l'occasion de cette persécution. Yesdigerd fut tué l'année 
qui suivit la promulgation de son édit relatif au sabbat, et ses 
deux lils Chodar-Warda et Peroz se disputèrent la couronne, les 
armes à la main. 

A cette époque, l'académie de Sora avait à sa tête Mar bar Aschi. 
Ce docteur jouissait d'une très grande autorité, et toutes ses déci- 
sions, sauf trois, reçurent force de loi, mais il ne semble pas avoir 
donnéunbiengrand éclata l'écolequ'il dirigeait. Continuant l'ceuvre 
commencée par son père, il s'efforça d'achever la coordination du 
recueil talmudique, travail qui était d'autant plus urgent qu'une 
nouvelle ère de persécutions semblait s'ouvrir et que l'avenir 
n'était rien moins que certain. On connait peu de chose du carac- 
tère de Mar bar Aschi, on sait seulement qu'il était d'une grande 
délicatesse de conscience. « Toutes les fois qu'un de mes collè- 
gues, dit Mar, comparait devant mon tribunal, je quitte mon siège, 
parce que je considère les docteurs comme mes parents el que 
je crains de me monlrcr, à mon insu, trop partial à leur égard. « 



PERSÉCUTIONS EN PERSE. 241 

Après la mort de Mar (468), une persécution sanglante fut di- 
rigée contre les Juifs de Babylonie et de Perse. Cet événemept 
funeste se produisit sous Peroz ou Pheroces {k&^-kWj. Le motif 
de cette persécution aurait été, dit-on, la vengeance que le 
roi Peroz, circonvenu par les mages, voulait tirer des Juifs 
dlspahan, dont quelques-uns auraient tué et écorché deux prêtres. 
La moitié de la population juive d'Ispahan fut massacrée et les 
enfants furent enlevés pour être élevés dans le culte du feu. Bien- 
tôt, ce mouvement d'intolérance s'étendit dans les communautés 
babyloniennes, où il persista jusqu'à la mort de Peroz. L'exilarque 
Huna-Mari, fils de Mar-Zutra, et deux autres docteurs, Amêmaf 
iar Mar-Yanka et Mescherschaya bar Pacod^ furent jetés en pri- 
son et exécutés (469-470) ; ce furent les premiers martyrs juifs 
de la Babylonie. Il est remarquable qu'un exilarque subit le mar- 
tyre pour le judaïsme. Quelques années plus tard, la persécution 
prit un caractère plus grave, les écoles furent fermées, les assem- 
blées populaires qui avaient lieu, à l'approche des fêtes, pour en- 
tendre les conférences religieuses des docteurs, furent interdites, 
les tribunaux juifs furent supprimés et les enfants juifs convertis 
de force à la religion des mages (474). La ville de Sera 
paraît avoir été détruite à cette époque. Peroz, dont le fanatisme 
rappelle celui d'Adrien, découvrit un procédé de persécution 
auquel Tempereur romain n'avait pas songé, il éloigna la jeunesse 
juive du judaïsme pour la contraindre à pratiquer le culte du feu ; 
comme Adrien, il a été flétri par l'histoire juive de l'épithète de 
a malfaisant » et surnommé Piruz reschia. 

L'effet immédiat de ces persécutions fut de pousser les Juifs à 
quitter la Babylonie; ils émigrèrent du côté du sud jusqu'en 
Arabie et, à Test, jusqu'aux Indes. Un homme, nommé Joseph 
Rabban (ce titre indique suffisamment son origine babylonienne), 
arriva, avec un grand nombre de familles juives, sur la côte de 
Malabar, en l'année 4250 de l'ère de la création (490) ; ils étaient 
donc partis de la Babylonie sous le règne de Peroz. Le roi indien 
Airvi (Eravi), de Cranganor, accueillit les voyageurs juifs avec une 
grande bienveillance, leur permit de s'établir dans son pays, les 
autorisa à vivre conformément à leurs lois et à choisir parmi eux 
un chef (mardeliar) pour les administrer. Leur premier chef fut 
ni. 16 



242 HISTOIRE DES JUIFS. 

Joseph Rabban. Le roi Airvi lui accorda des privilèges importants 
et des dignités spéciales, qui devaient rester héréditaires dans sa 
famille. Il avait le droit, à l'instar des princes indiens, de sortir, 
monté sur un éléphant, de se faire précéder d'un héraut d'armes 
avec tambours et cymbales et de s'asseoir sur des tapis. Joseph 
Rabban eut, paraît-il, une série de 72 successeurs qui gouvernèrent 
les colonies judéo-indiennes jusqu'au jour où éclatèrent des dissen- 
sions parmi les Juifs; dans ces luttes intestines, un grand nombre 
de Juifs furent tués, Cranganor fut détruit, et les survivants émi- 
grèrent à Mattachery (à une lieue de Cochin), qui fut surnommé 
« ville des Juifs ». Les privilèges accordés par Airvi aux émigrés 
juifs furent gravés sur une table d'airain, en caractères tamuliques 
(vieux-indiens), dans une traduction hébraïque très obscure. Cette 
table existe encore de nos jours. 

Les familles juives qui avaient émigré avec Joseph Rabban ren- 
contrèrent, selon toute apparence, sur la côte de Malabar, des core- 
ligionnaires qui pouvaient bien être partis de Perse antérieurement 
ou à l'époque où d'autres émigrés juifs s'étaient rendus en Chine. 
La population juive des Indes orientales se compose encore aujour- 
d'hui de deux classes ou plutôt de deux castes qui diffèrent telle- 
ment Tune de l'autre par la couleur de la peau, les traits du 
visage, les mœurs et les usages, qu'elles peuvent être difficilement 
considérées comme membres d'une seule et même tribu. On trouve 
sur la côte de Malabar et dans l'île de Ceylan des Juifs blancs qui 
se disent originaires de Jérusalem et des Juifs noirs qui ne se dis- 
tinguent en rien des Indiens indigènes. Ces deux classes n'ont 
aucune ressemblance entre elles, et les Juifs blancs témoignent 
pour leurs coreligionnaires noirs le dédain que la race blanche 
éprouve, en général, dans toutes les parties du monde, pour la 
race noire. Il est vrai que les Juifs noirs vivent dans un état de 
très grande ignorance, connaissant peu la religion de leurs pères, 
ne possédant que de rares exemplaires de la Bible et du Talmud, 
et n'ayant aucune notion de leur propre histoire. 

Après la mort de Peroz, les persécutions cessèrent et la situa- 
tion des communautés babyloniennes s'améliora, les écoles furent 
rouvertes et de nouveaux chefs furent placés à leur tête. La direc- 
tion de l'université de Sera fut confiée à Rabina^ qui resta en fonc- 



CLOTURE DU TALMUD. 243 

tion de 488 à 499, et celle de Pumbadita à José, qui enseigna de 
471 jusque vers 520. Ces deux docteurs, voyant que l'avenir du 
judaïsme devenait de plus en plus incertain et que renseignement 
religieux allait en décroissant, consacrèrent toute leur activité a 
l'achèvement du Talmud; ils sont désignés dans les chroniques 
comme les derniers des amoraïm. Rabina et José furent certaine- 
ment aidés dans leur travail par ceux des membres des deux acadé- 
mies dont les noms ont été conservés. Le plus important d*entre eux 
fut Ahaï bar Huna, de Bè-Hatim, tout près de Nehardéa (mort 
en 506). Grâce à son originalité de pensée, à sa clarté d'esprit et à 
sa pénétrante perspicacité, Ahaï était estimé et vénéré, même en 
dehors de la Babylonie, comme le prouvent les termes suivants 
d'une épitre que la Judée adressa aux docteurs babyloniens : 
« Respectez Âhaï, il éclaire de ses lumières les exilés de la Baby- 
lonie. » L'exilarque de ce temps, Hwia-Mar, possédait, sans 
doute, des connaissances talmudiques, car la chronique, d'ordi- 
naire peu favorable à ces dignitaires, le mentionne parmi les 
docteurs et lui donne le titre de « rabbi ». Son histoire, à 
laquelle se rattachent des événements importants, appartient à 
répoque qui suit celle dont il s'agit actuellement. 

Aidés d'Âhaï, de Huna-Mar et d'autres savants, Rabina et José 
achevèrent définitivement le Talmud; en d'autres termes, ils dé- 
clarèrent que le recueil des discussions, décisions et ordonnances 
qu'ils venaient de coordonner était définitif et que rien ne devait 
plus y être ajouté. La clôture du Talmud babylonien, appelé aussi 
giiemara, eut lieu dans Tannée de la mort de Rabina (13 kislev ou 
2 décembre 499), à la fin du v« siècle, à l'époque oîi les Juifs 
déposèrent dans la presqu'île Arabique les premiers germes d'une 
nouvelle religion et d'un nouvel empire et où s'élevèrent, en Eu- 
rope, sur les débris de l'ancienne Rome, les royaumes des Goths 
et des Francs. 

Le Talmud, qui se compose de douze volumes, ne ressemble à 
aucune autre production littéraire, il forme une œuvre spéciale qui 
doit être jugée d'après des règles particulières. Aussi est-il excessi- 
vement difficile, même à ceux qui sont très familiers avec ses pro- 
cédés et sa méthode, d'en donner une définition exacte et précise. 
On pourrait être tenté de le comparer aux travaux des Pères de 



HISTOIRE DES JUIFS. 

nÊ^Bse* composés vers la même époque. Mais oa reconnaitrait i 
lA esaoïea attentif que cette comparaison n*est même pas pos- 
saMe. il est vrai qu'il s'agit ici moins de faire voir ce que leTalmud 
«$t eo soi que d'indiquer ce qu'il a été dans Thistoire, quelle 
lafliieiiee il a exercée sur les générations suivantes. On a dirigé 
cMitre le Talmud, à diverses époques, les accusations les plus 
éi\^rses» on l'a décrié avec passion et on l'a brûlé, parce 
qa*oa n'a regardé que ses défauts sans vouloir tenir compte de son 
mérite, qu'on ne peut réellement apprécier qu'en embrassant d'un 
coup d'œil toute l'histoire juive. Sans doute, le Talmud de Baby- 
loue a un certain nombre de défauts inhérents à toute œuvre de 
l'esprit qui a une tendance exclusive, il poursuit son but avec une 
logique inflexible, traite sérieusement les questions les plus futiles, 
enregistre avec gravité des croyances et des pratiques superstitieu- 
ses empruntées à la religion des Perses et relatives à la puissance 
des démons, à Tefficacité de la magie et des formules de conjura- 
tion, à la signification des songes, croyances et superstitions qui 
sont eu contradiction absolue avec l'esprit du judaïsme; il contient 
aussi des maximes et des sentences hostiles aux autres peuples 
et aux autres religions; enQn, son interprétation delà Loi est sou- 
vent très subtile, étrange, contraire au bon sens et à la réalité. 
Dans le Talmud dominent l'aridité et la sécheresse, on n'y trouve 
nulle trace du souffle poétique qui anime certaines parties de la 
Bible, il n'a rien de Téloq uence entraînante des prophètes, de Té- 
lévation des Psaumes, de la profondeur de pensée de Job, des 
accents brûlants du Cantique des Cantiques. Par suite de ces divers 
défauts, on a reproché au Talmud de s'occuper de vétilles et de 
minuties, on Ta condamné comme une source d'erreurs et d'immora- 
lités. Cette critique méconnaît qu'il n'est pas le travail d'un auteur 
unique, responsable de chaque parole et de chaque idée. LeTalmud 
est l'œuvre de la nation juive tout entière. Ce livre extraordinaire 
présente, pris sur le vif, six siècles de l'histoire juive avec les 
costumes, les expressions et les idées propres à chaque époque. 
On dirait qu'une catastrophe pareille à celle qui nous a conservé 
Pompéïet Herculanum a pétrifié ces six siècles avec toutes leurs 
particularités pour les déposer dans le Talmud. Qu'y a-t-il alors 
d'étonnant qu'on y trouve le mal à côté du bien, des pensées gêné- 




CARACTÈRES DU TALMUD. 245 

reuses et élevées à côté de sentiments exclusifs et étroits, des 
remarques profondes à côté d'observations oiseuses, des concep- 
tions remarquables à côté d'absurdités, des idées juives à côté de 
superstitions païennes. Le plus souvent, les paroles d'intolérance 
enregistrées par le Talmud, et relevées avec une satisfaction hai- 
neuse par les adversaires des Juifs, ne sont que l'expression d'une 
colère passagère, arrachées par le désespoir à quelque docteur 
et que des disciples trop zélés ont pieusement conservées. 
Mais, si le Talmud rapporte les cris de vengeance échappés à de 
malheureux opprimés, il contient aussi les plus généreuses sen* 
tences de morale et charité, il enseigne l'amour que l'homme doit 
à l'homme, sans distinction d'origine et de religion. 

Le Talmud de Babylone se distingue de celui de Jérusalem par 
une argumentation plus serrée, une pénétration plus vive et des 
aperçus plus profonds. Les idées originales y abondent, elles n'y 
sont souvent présentées qu'à l'état d'ébauche et de façon à 
obliger l'esprit à la réflexion. En étudiant de près le Talmud, on 
pénètre jusqu'au sous-sol de la pensée, on assiste à son éclosion, 
on suit son développement jusque dans ses ramifications les plus fines 
et les plus ténues, on monte jusqu'à ces hauteurs vertigineuses où 
l'esprit ne peut plus la saisir. Pour ces diverses raisons, le Talmud 
de Babylone éclipsa totalement le Talmud de Jérusalem et devint 
le livre par excellence, l'a propriété exclusive et en quelque sorte 
l'âme de la nation juive. Les générations suivantes en firent leur 
principal, leur unique aliment intellectuel, les penseurs se plai- 
sant à approfondir son argumentation, et les hommes de cœur 
admirant sa morale élevée. Pendant plus de dix siècles, les Juifs 
restèrent indifférents au monde extérieur, à la nature, aux hommes 
et aux événements, ils n'y voyaient que des incidents insignifiants, 
de simples fantômes, la seule réalité pour eux était le Talmud, ils 
ne considéraient comme vrai que ce qui avait sa sanction, ils 
ne connaissaient la Bible, l'histoire de leurs aïeux, l'éloquence 
passionnée et les paroles consolatrices de leurs prophètes, les 
efi'usions ardentes de leurs Psalmistes que par le Talmud. Mais, 
comme le judaïsme a sa racine dans le monde réel et que le Talmud 
a dû s'occuper nécessairement de questions concrètes, de faits de 
ce monde-ci, ces idées mystiques, ce dédain du monde, cette haine 



246 HISTOIRE DES JUIFS, 

de la réalité qui ont donné naissance au moyen âge à de nombreux 
eloitres de moines et de nonnes n'ont pas pu se fixer parmi les 
Juifs. Il faut reconnaître que le raisonnement dans le Talmud dégé- 
nère quelquefois en subtilité, en une aride scolastique, il n'est pas 
moins vrai que cette habitude de raisonner, même poussée jusqu'à 
l'exagération, a été très utile aux Juifs. C'est le Talmud qui leur a 
donné ces qualités de pénétrante dialectique et de profondeur d'es- 
prit qui les ont préservés aux plus mauvais jours de l'engourdrsse- 
sement intellectuel dont souffrirent les autres peuples, il les a en- 
tourés d'une atmosphère saine et pure qui les a prot^és contre la 
corruption et a entretenu la ft'aicheur et l'activité de leur esprit. 
On peut dire que le Talmud a ctë l'éducateur de la nation juive, 
rinfluence qu'il a exercée sur elle a été des plus salutaires; car, 
malgré les humiliations qu'elle a eu à subir, les outrages dont elle 
a été abreuvée et l'avilissement auquel elle a été condamnée, elle 
a su conserver des mœurs honnêtes et pures. Le Talmud a été la 
bannière qui a servi de signe de ralliement aux Juifs dispersés 
dans les divers pays, il a maintenu l'unité du judaïsme. 



CHAPITRE XI 



LES JUIFS DANS LA BABYLONIE ET EN EUHOPE 



Peu de temps après la clôture du Talmud, alors que plusieurs 
des docteurs qui avaient pris part â ce travail de coordination en- 
seignaient encore à Sora et à Pumbadita et que le souvenir des 
persécutions de Peroz vivait encore dans toutes les mémoires, les 

Juifi lurent assaillis en Perse, sous ie règne de Eavadh [Cavadès, 
Cobad], le deuxième successeur de Peroz, par de nouveaux 
malheurs. Kavadh{488-33i;, qui ne iiiaoquaitpas de qualilés, était 
très faible decara^re; sous l'inJluence de quelques fanatiques, 
il per3^|fliBflu^^ij&f^au^^£ principal instigateur de ces 



FANATISME DU ROI KAVADH. 247 

violences fut Mazdak, prêtre du culte du feu, qui voulut réfor- 
mer la religion des mages. Partant de ce principe que la cupidité 
et la concupiscence sont pour les hommes la source de tous les 
maux, il croyait assurer la victoire de la lumière sur les ténèbres, 
d'Ahura-Mazda sur Angro-Mainyus, en faisant disparaître ces deux 
passions; en conséquence, il établit la communauté des biens et la 
communauté des femmes, il permit même les relations entre 
proches parents. A ses yeux, le communisme était la voie la plus 
sûre pour amener le triomphe de la doctrine de Zoroastre. Se mon- 
trant très désintéressé et menant une vie d'ascète, Mazdak acquit 
bientôt une grande influence sur une partie des Perses, et vers 501, 
il comptait de nombreux partisans. Ceux-ci avaient pris le nom de 
Zendik, c*est-à-dire vrais sectateurs du Zend, la religion de la 
parole sacrée. Le roi Kavadh protégea Mazdak et préconisa ses 
réformes, il décréta que tous les habitants de la Perse étaient 
tenus d'adopter les nouvelles doctrines et d'y conformer leur con- 
duite. Les basses classes de la population, sans fortune, sans 
éducation et sans moralité, suivirent avec empressement la nou- 
velle religion de Mazdak ; elles s'approprièrent les biens des riches 
et s'emparèrent des femmes qui leur plaisaient. Il en résulta 
qu'à cette époque on ne savait plus distinguer entre le vice 
et la vertu, la propriété et le vol. Les grands du royaume détrô- 
nèrent Kavadh et le jetèrent en prison, mais il fut délivré et 
replacé sur le trône avec l'aide des Huns, et, de nouveau, il fil met- 
tre en pratique les doctrines de Mazdak. Juifs et chrétiens eurent à 
souflrir de ces folies; on les dépouilla de leurs biens et on leur 
prit leurs femmes. Les Juifs, qui avaient toujours attaché la plus 
haute importance à la pureté des mœurs et à la sainteté du mariage, 
paraissent avoir défendu par les armes l'honneur de leurs jeunes 
filles et de leurs épouses. Une révolte éclata, en effet, en ce temps, 
parmi les Juifs babyloniens, et il est bien probable que cette 
révolte était spécialement dirigée contre les tentatives commu- 
nistes des Zendik. A la tète de ce mouvement se plaça le jeune 
exilarque Mar-Zutra II. 

Mar-Zutra (né vers 496) était le fils de ce savant Huna qui, à 
la mort de Peroz, fut élevé à la dignité d'exilarque (488-508). 
Quand son père mourut, il était encore tout jeune. Dès qu'il eut 



248 HISTOIRE DES JUIFS. 

atteint Fâge d*homme, il prit les armes pour défendre les droits 
de la famille et de la propriété. Aidé de quatre cents vaillants 
compagnons, il attaqua les partisans de Mazdak, et roussit, selon 
toute apparence, à les chasser de la partie de la Babylonie 
habitée par les Juifs. D'après la chronique, il aurait accompli des 
exploits remarquables, il serait même parvenu à repousser les 
attaques des troupes que le roi avait envoyées pour réprimer Tin- 
surrection, à conquérir Tindépendance des Juifs et à imposer un 
tribut aux habitants non juifs de la Babylonie. Mahuza, qui n'est 
pas loin de Ctésiphon, devint la capitale d'un petit État juif placé 
sous Fautorité de l'exilarque. 

L'indépendance de cet Etat subsista pendant sept ans. Au bout 
de ce temps, la petite troupe juive fut battue par un corps d'armée 
perse et Texilarque fait prisonnier. Ce dignitaire et son vieux 
grand-père, Mar-Hanina, furent exécutés et leurs corps mis en 
croix près du pont de Mahuza (vers 520). Les habitants de cette 
ville furent dépouillés de leurs biens et emmenés en captivité, la 
famille de l'exilarque s'enfuit en Judée, emmenant le jeune flls de 
ce dernier, qui était né après la mort de son père et portait égale- 
ment le nom de Mar-Zutra. Cet enfant était l'unique représentant 
de l'exilarcat, il grandit en Judée, où il se distingua plus tard par 
son enseignement. Ainsi, par suite des persécutions de Kavadh, la 
dignité d'exîlarque demeura pendant un certain temps sans titu- 
laire, les écoles furent fermées et les docteurs contraints de s'en- 
fuir. Parmi les fugitifs se trouvaient Âkunaïei Chiiza; ce dernier 
s'établit près du fleuve Zab. D'autres se rendirent sans doute en 
Palestine et dans l'Arabie. Les persécutions ne semblent pas avoir 
sévi dans toute la Perse, car, parmi les troupes de Kavadh qui se 
battirent contre le général byzantin Bélisaire, il se trouva des sol- 
dats juifs pour lesquels le général perse eut les plus grands 
égards, il demanda même un armistice pour leur permettre 
de se reposer pendant la fête de Pâque. 

A la mort de Kavadh, les persécutions contre les Juifs babylo- 
niens cessèrent. Son successeur, Kosroès Nuschirvan (531-579), 
imposa aux Juifs comme aux chrétiens une taxe dont les enfants 
et les vieillards seuls étaient exempts, mais il n'en agissait pas 
ainsi par haine bu par intolérance, il cherchait seulement à rem- 




LES SABORAÏM. 249 

plir les caisses de TÉtat. Pendant son long règne, les Juifs vécurent 
tranquilles, les communautés se réorganisèrent, les écoles se rou- 
vrirent et les docleurs qui avaient pris la fuite revinrent en 
Babylonie. Guiza, qui avait cherché un refuge près du fleuve Zab, 
fut placé à la tète de Técole de Sera, et Simuna à la tète de Técole 
de Pumbadita. Ces docteurs s'appliquèrent à attirer dans les écoles 
de nombreux disciples, à relever l'enseignement religieux et à 
reprendre l'étude du Talmud ; ils continuèrent aussi, selon l'an- 
cien usage, à réunir autour d'eux des auditeurs, pendant les mois 
d'Adar (mars) et d'Ellul (septembre), pour leur transmettre la tra- 
dition, les initier à renseignement et leur indiquer quelques ques- 
tions à élucider par leurs propres recherches. Mais la force créa- 
trice était épuisée chez les disciples des derniers Amoraïm ; ils 
n'ajoutèrent presque plus rien à iapartie déjà existante du Talmud, 
ils fixèrent seulement d'une façon définitive de nombreux points 
du rituel, du droit civil et du droit matrimonial qui n'avaient pas 
encore été résolus ou sur lesquels les diverses écoles n'étaient pas 
d'accord. Les juges avaient besoin de lois certaines pour les appli- 
quer dans les cas donnés, et les particuliers de prescriptions claires 
pour pouvoir les mettre en pratique. Les docteurs de cette époque 
s'efforcèrent de satisfaire à cette nécessité en établissant des 
règles fixes là où régnaient l'indécision et l'incertitude. Delà, leur 
nom de Saboraïm^ c'est-à-dire « ceux qui examinent le pour et le 
contre » pour fixer les lois religieuses et les lois civiles. LesSabo- 
raïm, qui poursuivirent un but tout pratique, commencèrent leur 
tâche immédiatement après la clôture du Talmud ; leur œuvre fut 
continuée par Guiza, Simuna et leurs collègues. 

Guiza et Simuna mirent tout d'abord le Talmud par écrit; 
ils utilisèrent, pour ce travail, et ce qu'ils avaient appris par 
la tradition et les notes écrites qu'ils avaient rédigées pour aider 
leur mémoire; quand un passage leur semblait obscur, ils y ajou- 
taient des explications. Ce sont eux qui ont donné au Talmud la 
forme sous laquelle Font reçu les communautés contemporaines 
et les générations postérieures. 

A cette époque naquit une science sans laquelle la Bible serait 
restée un livre fermé et qui ébranla la domination jusqu'alors ab- 
solue du Talmud. L'Écriture Sainte était presque complètement iih 



2o0 HISTOIRE DES JUIFS. 

connue à la foule, ceux qui n'avaient pas appris par la tradition, dès 
leur jeune âge, à en lire le texte, n'y comprenaient rien, parce que 
les consonnes n'étaient pas pourvues de voyelles. Dans les temps 
antérieurs, la nécessité avait déjà fait créer des signes pour les 
voyelles principales (a, i, u), mais on en faisait un usage très res- 
treint, elles n'étaient ajoutées qu'à de rares consonnes, et, pour lire 
le reste, il fallait le savoir par la tradition, ou le deviner. Il était très 
difficile de distinguer l'un de l'autre deux mots écrits avec les 
mêmes consonnes et ayant une signification différente ; aussi lé sens 
de la Bible restait-il obscur pour le peuple. Seuls les docteurs et 
leurs disciples savaient lire la Bible, et encore ne la lisaient-ils qu'à 
travers le Talmud. C'est à ce moment que partit de la Grèce en 
décadence un mouvement scientifique qui se propagea en Perse. 
Après la fermeture des écoles d'Athènes par l'empereur Justinien, 
les sept sages de la Grèce émigrèrent en Perse, où ils espéraient 
trouver protection auprès du roi Nuschirvan. Leur attente ne 
fut pas trompée. Sous l'impulsion des savants grecs, une école de 
médecine et de sciences naturelles fut fondée dans une contrée 
où les Juifs demeuraient en grand nombre. La linguistique fut 
également cultivée, principalement par des chrétiens de Syrie 
habitant près de TEuphrate et en deçà du Tigre, la secte des Nes- 
toriens, qui, à la suite d'une discussion sur une question dogma- 
tique, s'étaient séparés de leurs coreligionnaires établis à l'ouest 
de TEuphraie, les Jacobites. Les Nestoriens étaient plus portés 
vers les Juifs que les autres chrétiens, leurs prêtres et leurs sa- 
vants entretenaient avec eux d'excellentes relations. S'inspirant de 
leur exemple, les Juifs se décidèrent à étudier la Bible plus atten- 
tivement. Mais, avant tout, il était nécessaire d'en rendre la lecture 
plus facile en pourvoyant le texte de voyelles. Ce travail fut accom- 
pli par un ou plusieurs savants restés inconnus. D'abord, on se 
contenta d'ajouter des voyelles aux mots à double sens; peu à peu 
on pourvut de voyelles toutes les consonnes. L'invention des signes- 
voyelles paraît avoir été d'une extrême facilité. On transcrivit 
sous une forme plus petite que leur forme habituelle certaines 
lettres hébraïques dont le son se rapproche de celui des voyelles 
qu'on voulait exprimer, et on les ajouta en guise de voyelles aux 
consonnes. Cette innovation eut d'excellents résultats; elle rendit 




\i 



INVENTION DES SIGNES-VOYELLES ET DES ACCENTS, ffil 
non seulement le texte de la Bible plus facile à comprendre et 
permit, par conséquent, à un plus grand nombre de personnes de 
connaître les principes généreux et la morale élevée du judaïsme, 
mais elle servit également la civilisatiou. Quand le christianisme 
se réveilla de la longue torpeur du moyen âge, ses guides spiri- 
tuels puisèrent dans l'étude du texte original de la Bible la Torce 
de dissiper entièrement les nuages de celle sombre époque. Il leur 
eût été probablement impossible d'étudier l'Écriture Sainte sans 
les signes-voyelles. 

Les inventeurs babyloniens ou perses des signes-voyelles ont 
aussi introduit dans le texte biblique un système très simple de 
signes pour indiquer la fin des versets et des paragraphes. Ce 
système, resté ignoré pendant plus de dix siècles, n'est connu 
que depuis une cinquantaine d'années; ii est appelé le système 
babylonien ou assyrien. Il a ôté supplanté par un autre système, 
plus récent, qui a pris naissance à Tibériade. On sait que pendant 
les persécutions de Kavadh, le représentant de l'exilarcat, Mar- 
Zutra, s'était réfugié en Judée; plus tard, il fut nommé chef d'école 
à Tibériade. Ses descendants continuèrent à diriger cette école 
pendant plusieurs générations; ils se considéraient comme les 
seuls exilarques légitimes, les vrais descendants de la maison de 
David, tandis qu'ils regardaient ceux qui occupaie:it de leur temps 
la dignité d'exilarque en Babylonie comme des usurpateurs. De 
là, une sourde hostilité entre les chefs religieux de la Judée et 
ceux de la Babylonie. Toute innovation introduite par ces der- 
niers était repousséo ou au moins accueillie avec froideur à Tibé- 
riade. Il en arriva de même pourle système babylonien desaccents 
et des signes- voyelles. Ce système ne pouvait, du reste, pas con- 
venir à la Palestine, par cette raison que les voyelles étaient pnH 
noncées autrement dans cette contrée qu'en Babylonie. Il fut 
remanié, développé et subit des modifications telles qu'il devînt 
absolument méconnaissable et que les orgueilleux docteurs de 
Tibériade purent s'en déclarer les créateurs, sans craindre au- 
cune contradiction. Ce qui les aida à établir cette croyance, 
c'est qu'un peu plus tard l'étude de la langue hébraïque devint 
une des principales occupations de l'école de Tibériade, d'où elle 
se propagea dans les écoles extrapalestiniennes. On a seulement 




9tt HISTOIRE DES JUIFS. 

découvert dans les temps modernes ([u'il existait des signes- 
voyelles et des accents tmbyloDiens, et que le système de Tibé- 
riade n'en élait que le plagiat. Quoique ceux qui ont introduit les 
signes-voyelles dans le texte biblique eussent trouvé l'idée première 
de leur système chez les chrétiens syriens, ils ne les ont cepen- 
dant pas servilement imites. Il est vrai que, dans les textes des 
chrétiens, les consonnes avaient des signes-voyelles, mais les 
Nestorîeus en sont restés au syslêrae défectueux des points qui 
rendent la lecture si dilllcile, el les Jacobites, qui se servent de 
vrais signes-voyelles, n'employèrent ce système qu'un siècle après 
les Juifs. 

Ni la chronique ni la tradition n'ont conservé les noms des 
successeurs immédiats des Saboraîm Guiza et Siniuna ; ils ont été 
oubliés au milieu des persécutions qui avaient alors repris contre 
les Juifs, BOUS le successeur de Nuscbirvan, llormisdas IV (379- 
589), A celte époque les mages et les ecclésiastiques rivalisèrent 
d'intolérance envers le judaïsme ; les prêtres de deux religions dont 
l'une poursuivait la victoire définilive de la lumière sur les ténè- 
bres el l'autre prêchait l'amour des hommes abusaient de la fai- 
blesse decertainsroispourmaltraiterles sectateurs d'un autre culte, 

llormisdas IV ne ressemblait en rien à son père Nuschirvan, il 
avait les instincts cruels d'un Néron, Tant qu'il resta sous l'iD- 
fluuuce de son précepteur et conseiller Buzurg-Mihir, un Sénèque 
perse, qui inventa, dit-on, le jeu d'échecs pour prouver à son maître 
quo tout roi est dépendant de l'armée et de la nation, llormisdas 
(IduiUiii ses mauvaises passions. Une fois son précepteur retiré de 
In cour, il ne garda plus aucun ménagement. A l'instigation des 
ningoH, qui croyoient retarder la chute imminente de leur religion 
en poraéculnnt les autres croyants, il tourna toute sa colère 
eoulrn les Juite et les chrétiens, Les écoles de Sora et de Pumba- 
illla ruronl i'"'"iées el les docteurs obligés, comme sous Pe- 
ni/. isl 1^ '• l'iKi^-Tor dans d'autres contrées (vers 581). 

lliii'. jiriM ■■'■■■ s'établit à Peroz-Schahur, prèsdeNehar- 

dén: i-cii. ■■'■■!" iiii refuge plus sûr, parce qu'elle était 

gouvenx'. '•">, riu»ieurs écoles s'organisèrent à 

Perox-Scli:i ^flfllm^mH^^^^ renom, c'est 

celle de J 



LES SUCCESSEURS DE NUSCHIRVAN. 253 

Détesté de ses sujets, qu*il maltraitait, vaincu par les ennemis 
de la Perse, qui réussirent à s'emparer de plusieurs provinces, 
Hormisdas vit son pouvoir battu en brèche de tous côtés. Il fut 
d'abord vaillamment soutenu par le général Bahram Tschubin ; il 
récompensa son défenseur de ses services en le destituant. Bah- 
ram, irrité, se révolta contre son roi, le précipita du trône et le 
fit enfermer dans un cachot, où il fut tué (589). Bahram gouverna 
d'abord la Perse au nom du roi Kosru, bientôt il jeta le masque 
et s'assit lui-même sur le trône de Perse. Sous son règne, les Juifs 
de la Perse et de la Babylonie furent très heureux, il les traita 
avec bienveillance et les autorisa à rouvrir les écoles de Sera et 
de Pumbadita (589). Ils lui témoignèrent leur reconnaissance en 
lui fournissant des hommes et de l'argent. Sans les Juifs, il n'au- 
rait certes pas pu rester au pouvoir, car le peuple perse était 
demeuré fidèle au roi légitime Kosru ; les troupes seules soute- 
naient Bahram, et les Juifs contribuaient en grande partie à l'en- 
tretien de ces troupes. Le règne de Bahram ne fut pas de longue 
durée; Kosru revint dans son royaume avec une armée que lui 
avait fournie l'empereur byzantin Maurice et à laquelle se joi- 
gnirent un grand nombre de Perses. Bahram fut battu et obligé 
de se réfugier chez les Huns. Les Juifs payèrent de la mort leur 
dévouement à la cause de l'usurpateur. A la prise de Mahuza, le 
général perse Mébodès fit passer par les armes la plupart des 
habitants juifs de la ville. 

Kosni II (590-628) ressemblait plus à son grand-père Nuschir- 
van qu'à son père Hormisdas. D'un caractère très doux, il par- 
donna aux Juifs leur fidélité envers Bahram et laissa subsister les 
deux écoles de Sera et de Pumbadita. A la tète de la première se 
trouvait d'abord, à cette époque, Ranan, et ensuite Mari barMar, 
à la tête de la seconde, Mar bar Huna (de 609 jusque vers 620). 
Ils eurent pour successeurs : Haninaïy à Pumbadita, et Hanania 
à Sera. Ces deux docteurs assistèrent encore à la chute de la puis- 
sance perse et au triomphe des Arabes. Dans les dernières années 
de la domination des Perses, la tranquillité des Juifs ne fut pas 
troublée, les derniers rois sassanides, dont cinq se succédèrent 
au trône dans un espace de cinq ans, étaient trop préoccupés de 
leur propre sécurité pour songer aux Juifs ; ils laissèrent ces der- 



254 HISTOIRE DES JUIFS. 

Dîers diriger leurs affaires comme ils Tentendaient. Aussi le ju- 
daïsme babylonien continua-t-il a avoir à sa tête un exilarque. 
Pendant le demi-siècle qui s*écoula depuis la réouverture des 
écoles religieuses, sous Bahram, jusqu'à la domination des Arabes 
(S89-640), il y eut trois exilarques dont le nom a été conservé et 
dont le dernier, Bostanaïy fit briller la dignité dont il était revêtu 
d'un vif éclat. 

Les Juifs de la Palestine étaient bien plus malheureux que leurs 
coreligionnaires de la Perse. Soumis à une législation inique, ils 
étaient exclus de toutes les fonctions honorifiques et n'avaient 
même pas le droit de construire de nouvelles synagogues. Dn mot 
de l'empereur Zenon peint leur situation dans toute sa tristesse. 
La ville d'Antioche, comme la plupart des grandes villes de l'em- 
pire byzantin, se divisait, aux courses de chevaux, en deux partis, 
les bleus et les verts. Ces derniers suscitèrent un jour des trou- 
bles, attaquèrent leurs adversaires, tuèrent, entre autres, beau- 
coup de Juifs, jetèrent leurs cadavres dans le feu et incendièrent 
plusieurs synagogues. Quand l'empereur Zenon fut informé de 
cet événement, il déclara que les verts ne méritaient d'être punis 
que parce qu'ils s'étaient contentés de brûler les Juifs morts et 
avaient épargné les vivants. Cette haine sauvage vouée par les 
hauts dignitaires aux Juifs encouragea naturellement la foule à se 
ruer à toute occasion sur ces parias; les habitants d'Antioche se 
distinguèrent particulièrement par leur hostilité envers les Juifs. 
Un conducteur de chars célèbre, Calliopas, étant venu un jour de 
Constantinople à Antioche, où il se rangea sous la bannière des 
verts, des désordres se produisirent à Daphné, près d'Antioche, 
oii s'était rendu son parti, et, sans provocation, sans motif 
aucun, toute cette foule attaqua la synagogue, tua les Juifs qui 
y étaient réunis et détruisit tous les objets sacrés qu'elle y 
trouva (9 juillet 507). 

Pendant qu'on cherchait noise aux anciens maîtres de la Terre 
Sainte, quand ils s'avisaient de restaurer une vieille synagogue 
délabrée, le chrislianisme prenait possession peu à peu de la 
Palestine tout entière, il y élevait librement des églises et des cou- 
vents. Évêques, abbés et moines se remuaient en Judée et y 
discutaient tumultueusement sur la nature simple ou la nature 




LES CHRÉTIENS OPPRIMENT LES JUIFS EN PALESTINE. 255 

double du Christ. Même Jérusalem, qui, malgré la destruction du 
temple, était restée la capitale religieuse des Juifs, avait cessé 
d'être le centre du judaïsme ; les chrétiens s'en étaient emparés, 
y avaient fondé un évêché et en défendaient l'accès aux premiers 
possesseurs depuis que l'impératrice Hélène, la mère de Constan- 
tin, dont la réputation de jeune fille n'était pas sans tache, avait 
eu la pensée d*y faire construire, en expiation de ses fautes, 
réglise du Saint-Sépulcre. Seule la jolie ville de Tibériade avait 
conservé son rang, elle était restée le siège de l'activité religieuse 
des Juifs, et, grâce aux descendants de Mar-Zutra qui s'y étaient 
établis, son école continuait à jouir en Palestine et au dehors 
d'une très grande autorité. Le roi juif de l'Arabie lui-même 
se soumettait aux ordres venus de Tibériade. Mais là aussi 
le christianisme avait élu domicile en y établissant un évêché. 
Il est probable qu'à Nazareth, le berceau du christianisme, où 
Ton rencontrait les plus belles femmes de la Palestine, la popula- 
tion était en grande partie juive, car cette ville n'eut pas d'évêque. 
De même, Scythopolis (Bethsan), qui devint à cette époque la 
capitale de la deuxième Palestine {Palœstina secundo), et Néa- 
polis (Sichem), devenue la capitale des Samaritains depuis que 
Samarie était une ville chrétienne, renfermaient de nombreux 
habitants juifs. Mais dans toutes ces villes, excepté à Nazareth, 
les Juifs étaient en minorité et étaient presque complètement per- 
dus au milieu de la population chrétienne. 

Mais si les Juifs de la Palestine et de l'empire byzantin étaient 
régis en tant que citoyens par une législation restrictive, du moins 
purent-ils, jusqu'au règne de Justinien, pratiquer librement leur 
religion. Cet empereur fut le premier qui, non content d'étendre 
leurs incapacités civiles, s'immisça dans leurs affaires religieuses. 
C'est lui qui promulgua la loi humiliante en vertu de laquelle ils 
ne pouvaient pas témoigner en justice contre les chrétiens (532;. 
Il est vrai qu'il leur laissa le droit de témoigner entre eux, tandis 
qu'il refusa toute force au témoignage des Samaritains, même 
contre leurs coreligionnaires, et leur interdit de disposer de leurs 
biens par testament. Justinien se montrait si sévère envers les Sa- 
maritains, parce qu'ils s'étaient révoltés à plusieurs reprises 
contre le pouvoir impérial et s'étaient donné autrefois un roi, 



256 HISTOIRE DES JUIFS. 

Julien bar Sabar. Une autre loi d'exception fut dirigée à la fois 
contre les Juifs et les Samaritains. Tout en étant exclus de toutes 
les dignités, ils pouvaient être obligés d'accepter la charge si oné- 
reuse du décurionat (dignité municipale), sans jouir cependant des 
privilèges attachés à cette charge : Timmunité contre la peine de 
la flagellation et de l'exil. c< Qu'ils portent le joug, même s'ils en 
gémissent, mais qu'ils soient déclarés indignes de tout honneur. » 
Justinien défendit aussi aux Juifs, sous peine d'amende, de célé- 
brer leur Pâque avant les Pâques chrétiennes; les gouverneurs 
des provinces étaient chargés de veiller à l'exécution rigoureuse 
de cet édit. Dans d'autres circonstances encore, Justinien s'im- 
misça dans les affaires religieuses. des Juifs. Il se produisit une 
fois une scission dans une communauté juive, peut-être à Constan- 
tinople ou à Césarée. Les uns demandèrent que les chapitres du 
Pentateuque et des prophètes qu'on lisait en hébreu dans les 
synagogues fussent lus en même temps en langue grecque pour 
les illettrés et les femmes. Les rigoristes, et spécialement les 
docteurs, éprouvaient une certaine aversion à faire usage, à l'office 
divin, de la langue de leurs persécuteurs, qui était en même temps 
la langue de l'Eglise; ils objectaient aussi que cette innova- 
tion ne laisserait plus de temps pour les discours d'édification. 
La discussion fut très vive, et les partisans du grec allèrent jus- 
qu'à porter le différend devant l'empereur. Justinien se déclara 
naturellement pour l'introduction de la traduction grecque, et il or- 
donna aux Juifs de se servir de la version des Septante ou de celle 
d'Aquila. Dans les synagogues des provinces italiennes, il fallait 
traduire les chapitres de l'Écriture en langue latine. En outre, 
Justinien menaça de châtiments corporels les partisans de la 
vieille liturgie qui excommunieraient leurs adversaires. Ces 
diverses dispositions peuvent à la rigueur se justifier. Mais l'em- 
pereur outrepassa certainement son droit en contraignant toutes 
les communautés juives de l'empire byzantin, même celles qui 
ne voulaient pas de cette innovation, à lire la traduction grecque 
ou latine des chapitres de la Bible récités à l'office divin, et en 
défendant de rattacher dorénavant à ces chapitres, dans les syna- 
gogues, comme cela s'était toujours pratiqué, des discours d'édi- 
fication. Il croyait qu'en obligeant les docteurs à remplacer l'expli- 



VEXATIONS DE JUSTINIEN. 257 

cation traditionnelle de la Bible, qui affermissait les Juifs dans leur 
religion, par la lecture de la traduction grecque des Septante modi- 
fiée d*après les idées chrétiennes, il faciliterait la conversion des 
Juifs au christianisme. Dans sa pensée, Toffice divin ainsi réglé 
serait un moyen efficace de propagande chrétienne. Il attachait 
une importance capitale à cette loi, car il ordonna à son ministre 
Areobindus de la faire connaître à tous les fonctionnaires impé* 
riaux et de les inviter à en surveiller l'application avec un soin 
tout particulier (13 février 553). 

Cette loi perfide n'eut pas les conséquences qu'en attendait 
Tempereur. La nécessité d'entendre à la synagogue la traduction 
de la Bible ne se faisait pas sentir, en général, chez les Juifs ; 
ceux qui avaient réclamé cette réforme restèrent isolés, et, dans 
les communautés unies, il n'était pas très difficile d'organiser le 
service divin de telle sorte que les autorités ne s'apercevaient pas 
de la violation de Tédit impérial. Les prédicateurs continué* 
rent à faire servir l'Écriture Sainte à l'édification des fidèles, 
sans craindre de diriger parfois des traits acérés contre leurs 
oppresseurs. Ils dirent, par exemple, que ce passage des Psaumes : 
« Là, fourmillent des vers sans nombre, d s'appliquait « aux édits 
innombrables dirigés par l'empire romain (Byzance) contre les 
Juifs; que les grands et les petits animaux représentaient les 
ducs, les gouverneurs et les généraux, et que quiconque (des Juifs) 
s'associera à eux deviendra un objet de risée. » — « Il en est des 
édits d'Esaii (Byzance), dirent-ils encore, comme d'une flèche qu'on 
lance au loin ; de même qu'on ne remarque la flèche que lors- 
qu'elle atteint le cœur, de même les édits d'Ésaii sont des traits 
qui frappent à Timproviste, on ne s'en aperçoit que lorsqu'on 
annonce que le coupable a encouru la peine de mort ou Tempri'» 
sonnement. » 

Les Juifs paraissent encore avoir eu à subir une autre ingérence 
de Justinien dans leur liturgie. Il leur fut interdit de réciter dans 
les synagogues la prière siimportante du rituel qui proclame l'unité 
de Dieu (le Schéma); les chrétiens considéraient peut-être cette 
prière comme une protestation contre la Trinité. On plaça des 
gardiens dans les temples pour veiller à l'exécution de cette 
mesure aussi inique que ridicule et empêcher les fidèles de 
111. 17 



258 HISTOIRE DES JUIFS. 

dire à haute voix: « Ecoute, Israël, l'Eternel, notre Dieu, est un. » 
Les Juifs se soumirent à cet édit, l'officiant passait cette prière et 
rassemblée la récitait à voix basse. Pendant les jours de fête et le 
sabbat, après le départ des surveillants, qui n'assistaient qu'à la 
prière du matin, l'olficiant récitait le Schéma au deuxième ofQce. 

Justin le Jeune^ qui succéda à Justinien, maintint toutes les lois 
restrictives édictées par son prédécesseur contre les Juifs et les 
Samaritains, mais il n'en ajouta pas de nouvelles. Sous les empe- 
reurs Tibère et Maurice, il n'est pas question de la population 
juive. Mais pendant le règne de l'usurpateur Phocas, qui essaya de 
renouveler les exploits de Caligula et de Commode, survint un 
événement qui jette une vive lumière sur la triste situation des 
Juifs. A Antioche, où de tout temps les chrétiens haïssaient pro- 
fondément les Juifs, ceux-ci se jetèrent un jour sur leurs ennemis, 
en tuèrent un grand nombre et brûlèrent les cadavres. Ils s'achar- 
nèrent surtout contre le patriarche Anastase, nommé le Sinaïte^ 
lui infligèrent les plus cruels traitements et le traînèrent à travers 
les rues avant de lui donner la mort. Quelles effroyables souf- 
frances les Juifs doivent-ils avoir endurées de la part des fonction- 
naires impériaux et du clergé pour se porter à de tels excès ! Dès 
que Phocas fut informé de ces troubles, il nomma Bonosus gou- 
verneur de l'Orient et chargea le général Kotys de châtier les 
émeutiers. Les Juifs se défendirent avec vigueur et repoussèrent 
les troupes impériales. Des forces plus considérables furent 
envoyées, et les Juifs durent déposer les armes. Le châtiment fut 
terrible, une grande partie d'entre eux furent tués, d'autres furent 
mutiléS; les autres enfin furent envoyés en exil (septembre et 
octobre 608). 

Les Juifs, exaspérés contre leurs oppresseurs, trouvèrent bien- 
tôt une occasion inattendue de se venger. Phocas avait usurpé 
le trône de l'empereur Maurice; le gendre de ce dernier, Kosru II, 
roi des Perses, résolut de châtier Phocas et de s'emparer de l'em- 
pire byzantin. Il envahit l'Asie Mineure et la Syrie avec une armée 
considérable. Dans l'intervalle, Héraclius détrôna Phocas, il en in- 
forma Kosru et lui proposa de conclure la paix avec lui ; Kosru refusa. 
Un corps d'armée perse, sous le commandement du général Schar- 
barzar, descendit des hauteurs du Liban pour envahir la Palestine. 



LES JUIFS DANS L'ARMÉE PERSE. 259. 

Quand les Juifs de ce pays apprirent la défaite des chrétiens et 
les progrès continus de l'armée perse, ils éprouvèrent un ardent 
désir de prendre part à la lutte. Ils pensèrent que Theure avait 
enfin sonné où ils pourraient se venger des maux dont les Ro- 
mains et les chrétiens les accablaient depuis des siècles! SujTj 
rinstigalion d'un certain Benjamin, de Tibériade, qui consacrai 

son immense fortune à fomenter des troubles et à armer des sol-- 

' • ...» 

4ats juifs contre les Romains, un appel fut adressé à tous les Juifs;, 
de la Palestine pour les engager à se joindre à Tarmée perse. A. 
cet. appel, les robustes Juifs de Tibériade, de Nazareth et desmon-^. 
tagnes de la Galilée vinrent se ranger en foule sous le drapeau, 
des Perses. Il est probable qu'ils massacrèrent auparavant les 
cjbfétiens et saccagèrent les églises de Tibériade; ils s'unirent aux, 
solcjats de Scharbazar pour marcher sur Jérusalem et reprendre 
la ville sainte aux chrétiens. En route, ces troupes furent rejointes 
par les Juifs du sud de la Palestine et par des bandes de Sarra-: 
sins. Jérusalem fut emportée d'assaut (juillet 614). On dit qua 
90,000 chrétiens furent tués dans la ville. La chronique ajoute 
que les Juifs auraient racheté aux Perses leurs prisonniers 
chrétiens pour les faire mourir; cette accusation ne repose sur 
aucun fait précis. Couvents et églises furent brûlés à Jérusalem^ 
par l'ennemi. Il est probable que les Juifs prirent une plus grande 
part à ces scènes de destruction que les Perses, parce qu'ils esti- 
maient que la ville sainte n'était pas moins souillée par la pré7. 
sçnce de la croix et des reliques des martyrs qu'elle Tavait été- 
autrefois par les idoles d'Antiochus Epiphane et d'Adrien. 

Appelés par leurs coreligionnaires de Tyr, des Juifs de Jéru-. 
salem, de Tibériade, de Galilée, de Damas et même de Chypre . 
njarchèrent sur cette ville, au nombre de près de 20,000, dahs 
l'espoir de surprendre les chrétiens et de les massacrer dans la : 
nuit de Pâques. Les chrétiens, informés de ce projet, prirent les i 
devants , ils s'emparèrent des Juifs de Tyr, les jetèrent en prison,;, 
fermèrent les portes de la ville et attendirent l'arrivée de leurs i 
ennemis. Ceux-ci, trouvant les chrétiens prêts à se défendre, , 
se mirent à dévaster les églises construites aux environs de Tyr. 
Chaque fois que les chrétiens de cette ville apprenaient qu'une 
église avait été détruite, ils tuaient cent de leurs prisonniers juifs et ^ 



260 HISTOIRE DES JUIFS. 

jetaient leurs tètes par-dessus les mars; 2,000 Juifs, dit-oo, furent 
ainsi massacrés. Les assiégeants, effrayés des terribles repré- 
sailles des chrétiens, se retirèrent. 

Pendant quatorze ans, les Juifs furent de nouveau maîtres de la 
Palestine. Un grand nombre de chrétiens, doutant de Tavenir de 
leur religion ou craignant d'être maltraités par les Juifs, se con- 
irertirent au judaïsme. Une conversion Qt surtout grand bruit, ce 
fut celle d'un moine. Enfermé depuis des années dans un couvent, 
sur le mont Sinaî, il eut tout à coup des songes qui lui firent 
croire que sa religion était fausse. D*un côté, il \it le Christ, les 
apôtres et les martyrs, enveloppés d*un sombre nuage, et delautre. 
Moïse, les prophètes et les saints d'Israël brillant d'un éclat lumi- 
neux. Longtemps il hésita sur la détermination à prendre. Enfin, 
fatigué de cette lutte intérieure, il descendit du Sinaî, traversa 
le désert, arriva en Palestine et se rendit à Tibériade^ où il 
annonça aux Juifs sa résolution de se convertir. II se fit circoncire, 
prit le nom d'Abraham, se maria avec une juive et devint un 
vaillant défenseur de sa nouvelle religion et un adversaire résolu 
du christianisme. 

Cependant, les espérances que les Juifs avaient fondées sur le 
triomphe des Perses ne se réalisèrent pas. Les vainqueurs ne ren- 
dirent pas à leurs alliés la ville de Jérusalem, comme ceux-ci y 
avaient compté, ne leur permirent pas d'organiser leurs commu- 
nautés en associations indépendantes, et les chargèrent pro- 
bablement d'impôts. Par suite de ces déceptions, un certain 
mécontentement se fit jour parmi les Juifs de la Palestine; les 
plus remuants furent exilés en Perse. Il se produisit alors un 
revirement dans les esprits ; les Juifs se rapprochèrent de l'em- 
pereur Héraclius. Attentif à profiter de tout ce qui pouvait affaiblir 
les Perses, Héraclius encouragea les Juifs à se détacher des 
Perses, et, probablement après une entente préalable avec Benjamin, 
de Tlbériade, il conclut une alliance avec eux, leur promettant 
l'impunité pour le mal qu'ils avaient fait aux chrétiens et leur 
assurant encore d'autres avantages (vers 627). 
' <îrâce à ses victoires, grâce aussi à la révolte de Siroès contre 
son père Kosru, Héraclius reconquit toutes les provinces dont 
Tarméo perse s'était emparée. A la suite du traité que Tempe- 



HÉRACLIUS PERSÉCUTE LES JUIFS EN PALESTINE. 261 

reiir romain avait conclu avec Siroès, qui détrôna et fit assassiner 
son vieux père, les Perses se retirèrent de la Judée, et cette 
contrée retomba sous la domination byzantine (628). Dans l'au- 
tomne de cette année, Héraclius se rendit en triomphe à Jérusalem. 
Comme Tibériade se trouvait sur son chemin, il s'arrêta quelque 
temps dans cette ville, où Benjamin lui offrit l'hospitalité et entre- 
tint à lui seul son armée. Dans un de ses entretiens, Tempereur 
demanda à Benjamin pourquoi il s'était montré si acharné contre 
les chrétiens, a Parce qu'ils sont les ennemis de ma foi, » 
répondit courageusement Benjamin. 

A son entrée dans Jérusalem, Héraclius fut instamment prié 
par les moines et le patriarche Modeste d'exterminer tous les 
Juifs de la Palestine. L'empereur refusa en invoquant les promesses 
solennelles qu'il avait faites aux Juifs de les protéger, promesses 
qu'il ne pourrait trahir sans devenir un grand pécheur devant 
Dieu et un parjure devant les hommes. Aveuglés par le fana- 
tisme, les moines lui affirmèrent que, loin d'être un péché, le 
meurtre des Juifs était au contraire une action agréable aux yeux 
de Dieu, et ils ajoutèrent qu'ils en accepteraient la responsabilité 
et qu'en expiation de ce qu'il croyait un péché, ils institue- 
raient une période déjeune. Le dévot empereur se laissa convaincre, 
et il ordonna une persécution générale contre les Juifs de la Pales- 
tine ; tous ceux qui ne parvinrent pas à se réfugier dans les mon- 
tagnes ou à gagner l'Egypte furent massacrés. De tous les Juifs 
palestiniens. Benjamin de Tibériade, l'instigateur de la révolte 
contre Rome, fut seul épargné, parce qu'il s'était converti au 
christianisme. Le souvenir du parjure dont Héraclius se rendit 
coupable envers les Juifs se conserva très .longtemps, grâce au 
jeûne que les moines avaient institué en l'honneur de ce crime 
et que les chrétiens de l'Orient, notamment les Coptes et les 
Maronites, observèrent pendant quelques siècles. En s'abstenant 
de manger de certains aliments, ils croyaient racheter le mas- 
sacre de plusieurs milliers de Juifs ! 

En Europe, les Juifs n'eurent réellement une histoire qu'à partir 
de l'époque où un heureux concours de circonstances leur permit 
de développer leurs forces et de donner un libre cours à leur acti- 
vité. Jusque-là, il n'y a à noter chez eux qu'une série de persécu- 



^62 HISTOIRE DES JUIFS. 

'tions que le christianisme victorieux dirigea contre le judaïsme 
ôt qui se répétèrent dans tous les pays avec une triste monotonie. 
"« Dispersés dans le monde entier, dit un écrivain célèbre de ce 
•temps, les Juifs gémissent sous le joug des Romains, mais n'eh 
restent pas moins fidèles à leurs croyances. » Dans les différents 
États européens où ils s'étaient établis, ils avaient d'abord entre- 
tenu avec les autres habitants les plus cordiales relations, ils n'V 
devinrent malheureux que lorsque la religion chrétienne y eut 
définitivement triomphé. Ce phénomène se présenta dans l'em- 
pire byzantin comme chez les Ostrogoths de l'Italie, dans le pays 
des Francs et des Burgondes comme chez les Visigoths de l'Es- 
pagne. Le peuple, les princes et les barons ne manifestaient ni 
intolérance, ni antipathie pour les Juifs; c'était le clergé qui 
ouvrait partout les hostilités. A ses yeux, la prospérité des Juifs 
^tait un outrage au christianisme, il résolut donc de les maltraiter, 
"afin de voir se réaliser la malédiction que le fondateur du chris^ 
'tianisme avait prononcée contre eux. Les conciles et les synodeis 
-se préoccupaient aussi vivement de la question juive que des atta^ 
'^ues dirigées contre les dogmes et de la corruption des mœurs, 
"qui, en dépit de la sévérité de l'Eglise et du redoublement de la 
dévotion (ou peut-être à cause de cette dévotion), sévissait alors 
avec une dangereuse intensité parmi les ecclésiastiques et les 
laïques. 

• A l'origine, les évèques romains , qui s'arrogèrent peu à peu 
îe titre de chefs suprêmes de la chrétienté, se montrèrent 
assez bienveillanls pour les Juifs. Plus tard, les papes tin^- 
peut à honneur de les protéger contre les ecclésiastiques et les 
souverains et défendirent qu'on les convertît de force. Au fond, 
iî'était une inconséquence; car l'Église, telle qu'elle s'est con- 
stituée à la suite du concile de Nicée, devait nécessairement être 
intolérante et, par conséquent, ennemie implacable de toutes lès 
-autres religions, elle ne pouvait laisser aux Juifs, aux Samaritains 
et aux hérétiques d'aulre alternative que la conversion ou la mort. 
Mais combien la généreuse inconséquence de saint Grégoire n'èst- 
elle pas supérieure à la logique impitoyable des rois Sisebut et 
Dagobert, ces cruels persécuteurs des Juifs 1 Cependant, la tolé- 
rance des évèques les plus équitables était toute relative. Us ne 



LES JUIFS DE BYZANGE. 263 

voulaient pas, il est vrai, qu*on contraignit lés Juifs sous peine 
d'expulsion ou de mort à accepter le baptême, parce qu'ils 
savaient que les conversions forcées ne donneraient à l'Église 
que de faux chrétiens qui, dans leur cœur, la haïraient pro- 
'fondément; mais, ils n'hésitaient pas à les soumettre à des 
mesures vexatoires et à des lois d'exception, et à les traiter en serfs. 
-Chez les peuples qui suivaient la doctrine d'Ârius, la condition 
des Juifs était supportable; les catholiques, au contraire, manifes- 
taient à leur égard une animosité violente, qui grandissait avec la 
-résistance que les Juifs opposaient aux tentatives des convertis- 
seurs, ils voyaient en eux des maudits et des réprouvés dont l'hu- 
miliation contribuerait à la grandeur de l'Église. 

Dans le coup d'oeil que nous allons jeter sur les Juifs d'Europe, 
nous rencontrons d'abord, tout près de l'Asie, ceux de l'empire 
byzantin, qui étaient déjà dans ce pays avant que le christianisme 
ne s'y tût établi en maître. A Constantinople, les Juifs habitaient 
un quartier spécial, appelé le marché d'airain, où s'élevait une 
grande synagogue ; ils lurent expulsés de ce quartier par Théo- 
dose II ou Justin II, et la synagogue devint « l'église de la mère de 
Dieu ». 

Les Juifs de Byzance virent avec une profonde douleur qu'entre 
autres trophées, Bélisaire, le vainqueur des Vandales, avait rap- 
porté de Carthage, où ils se trouvaient depuis près d'un siècle, les 
vases sacrés du temple de Jérusalem, et qu'il les exposait, sur son 
char de triomphe, aux regards de la foule, à côté du roi des Van- 
dales, Gélimer, petit-fils de Geiseric , et du trésor de ce prince. 
Ne pouvant contenir le chagrin que lui causait cette profanation, 
l'un d'eux déclara à un courtisan « qu'il ne conseillerait pas à l'em- 
pereur de garder ces vases au palais, parce qu'ils pourraient lui 
porter malheur; que Rome, pour les avoir détenus, avait été rava- 
gée par Geiseric, et que ce dernier s'en étant emparé, à son tour, 
son descendant Gélimer venait d'être défait et sa capitale pillée par 
l'armée ennemie ; qu'il lui paraissait donc plus prudent de les 
déposer dans l'endroit auquel le roi Salomon les avait destinés, 
au temple de Jérusalem ». A peine informé des paroles du Juif, 
l'empereur Justinien eut peur et fît immédiatement transporter 
les vases sacrés dans une église de Jérusalem. 



264 . HISTOIRE DES JUIFS. 

Dans la Grèce, la Macédoine et l'Iilyrie, il y avait, de longue 
date, des Juifs ; les empereurs chrétiens, tout en les opprimant et 
en les humiliant, leur permettaient d'administrer librement leurs 
.communautés et de juger eux-mêmes leurs procès civils. Chaque 
communauté avait à sa tête un maire (éphore) juif, chargé de sur- 
veiller la vente au marché, les poids et les mesures. 

On sait que Tltalie renfermait déjà des Juifs du temps de la Ré- 
publique ; ils jouirent dans ce pays du droit de bourgeoisie jusqu'à 
Tavènement des empereurs chrétiens. Les persécutions qu'ils subi- 
.rent alors excitèrent leur haine contre les Romains, et il est pro- 
bable qu'ils assistèrent d'un cœur joyeux à l'invasion des Barbares 
à la chute de Rome, autrefois la maîtresse du monde, et qu'ils 
furent contents de pouvoir appliquer à cette ville les lamentations 
exhalées par le prophète sur Jérusalem : « La reine des nations, 
la princesse parmi les provinces est devenue tributaire. » Après 
les Gépides et les Hérules, qui n'avaient asservi Rome que pour un 
temps très court, arrivèrent les Goths, qui, sous la conduite de 
-leur chef Théodoric, détruisirent la puissance romaine et fon- 
dèrent sur ses débris l'empire ostrogoth. Rome cessa alors d'être 
la capitale de l'Italie, ce fut Ravenne, alternativement avec 
Vérone, qui devint le centre politique du nouvel empire. Dans ces 
deux villes, ainsi qu'à Rome, Milan et Gênes, existaient des 
communautés juives; il y avait également de nombreux Juifs 
dans la basse Italie, et notamment à Naples, dans l'ile de Sicile, 
à Palerme, Messine et Agrigente, ainsi qu'en Sardaigne. A Pa- 
lerme demeuraient quelques familles juives d'ancienne noblesse, 
qui portaient le nom de Nassas (Nassi). 

Les Juifs italiens étaient régis par le code de Théodose II, ils 
avaient le droit de juger eux-mêmes leurs différends et étaient 
maîtres de l'administration intérieure des communautés, mais il 
leur était interdit d'élever de nouvelles synagogues , d'occuper 
quelque fonction judiciaire ou quelque emploi militaire et de pos- 
séder des esclaves chrétiens. Dans la pratique, ces lois restrictives 
restaient souvent lettre morte, les évêques qui occupaient le siège 
apostolique et avaient appris des hommes d'Etat romains l'art de 
gouverner étaient trop habiles pour se montrer fanatiques; ils fer- 
maient souvent les, yeux pour ne pas avoir à punir les Juifs qui 



LES JUIFS SOUS THEODORIC, ROI DES OSTROGOTHS. 265 

enfreignaient les prescriptions que l'Église avait édictées contre 
eux. Le pape Gelasius avait pour ami un Juif deTélésine, qualifié 
de « clarissimeD, dont il recommanda chaleureusement un parent 
à révèque Secundinus. Ce même pape acquitta un Juif, Basile, 
qu'on avait accusé d'avoir acheté des esclaves chrétiens de la 
Gaule, et qui allégua pour sa justification qu'il achetait seule- 
ment des esclaves païens, mais qu'il pouvait arriver qu'il se trou- 
vât parmi eux des chrétiens. 

Telle était la situation des Juifs en Italie au moment où ce 
pays tomba au pouvoir de Théodoric, chef des Ostrogoths. Sous le 
règne de ce prince, il se produisit quelques troubles contre les 
Juifs ; mais ces attaques étaient plutôt dues à Tanimosité excitée 
par les croyances ariennes de Théodoric qu'à la haine des Juifs. 
Ces derniers n'avaient cependant pas trop à se louer de Théodoric, 
qui désirait vivement les convertir. Un jour, sur son ordre, son 
ministre et conseiller Cassiodore écrivit à la communauté juive de 
Milan ce qui suit : « Tu cherches, ô Judée, le repos sur celle terre, 
et, dans ton aveuglement, tu ne te préoccupes pas de t'assurer le 
repos dans l'éternité ! » Et quand les Juifs de Gênes lui deman- 
dèrent l'autorisation de restaurer leur synagogue, il leur donna 
cette réponse : a Vous recherchez ce qu'au contraire vous de- 
vriez fuir! Nous vous accordons la permission que vous nous 
demandez, mais nous blâmons le vœu que vous avez formé dans 
votre folie. Néanmoins, nous ne voulons imposer à personne 
notre religion ni contraindre les hérétiques d'agir contre leur con- 
science. » Théodoric défendit aux Juifs de construire de nouvelles 
synagogues ou d'embellir les anciennes, il leur permettait seule- 
ment de restaurer celles qui menaçaient ruine. Mais si Théodoric 
n'accorda aux Juifs qu'une liberté assez restreinte, du moins les 
protégea-t-il contre toute aggression. Dans leur haine contre 
les ariens, les catholiques saisissaient toutes les occasions pour 
ofTenser le plus illustre représentant de l'arianisme, le chef des 
Ostrogoths. Lorsqu'un jour, quelques esclaves se soulevèrent à 
Rome contre leurs maîtres juifs, la foule, dans le but de mani- 
fester son hostilité pour Théodoric, incendia les synagogues, mal- 
traita les Juifs et pilla leurs maisons. Informé de ces troubles, 
Théodoric en fit des reproches très vifs au sénat et le mit en 



i66 HISTOIRE DES JUIFS. 

demeure de punir les coupables et de faire rebâtir les syna- 
gogues a leurs frais. Comme on ne découvrit pas les coupables, ce 
lUt la municipalité qui fut condamnée à reconstruire les synagogues. 
Les Juifs d'Italie ne paraissent pas avoir connu les mœurs gros- 
sières et corrompues qui régnaient alors dans ce pays, car la litlé- 
-rature politique et ecclésiastique d'alors, qui ne les ménageait pas, 
-ne leur reprochait que leur entêtement et leur incrédulité. L'ancien 
ministre de Théodorîc, Cassiodore, qui s'était fait moine et avait 
composé, entre autres ouvrages, un commentaire homilétique sur 
les Psaumes, apostrophe souvent les Juifs dans cet écrit; il voulait 
à toute force les convertir à sa religion. Quand il vit que ses ten- 
tatives restaient infructueuses, il les accabla dMnjures, les appelant 
scorpions, lions, ânes sauvages, chievis et licornes. Malgré ces 
diverses vexations, les Juifs italiens furent relativement heu- 
reux sous Théodoric, et, après lui, sa Qlle, la belle et savante 
Amalasunthe, et son époux et meurtrier Théodat les traitè- 
rent également avec équité. Les Juifs témoignèrent leur recon- 
naissance à Théodat en montrant pour sa cause un sincère 
attachement. Bélisaire, le vainqueur des Vandales, le vaillant 
héros, qui tremblait devant son maître Justinien et le servait avec 
un dévouement absolu, s'était emparé de toute la Sicile et du 
sud du continent italien et s'avançait à grands pas vers Naples, la 
plus grande ville de la basse Italie. Devant la sommation qu'il leur 
fit de lui livrer la ville, les Napolitains se divisèrent en deux 
partis. La plupart des habitants refusèrent de combattre pour 
maintenir en Italie la domination détestée des Ostrogoths; seuls, 
les Juifs et deux dignitaires qui devaient leur haute situation aux 
rois ostrogoths s'opposèrent à la reddition de la ville. Les Juifs 
promirent de consacrer leurs biens et leur vie à la défense de 
Naples, et ils tinrent parole. Pour soutenir plus longtemps le 
siège, ils achetèrent de leur argent une quantité considérable de 
provisions, et ils défendirent avec une si vaillante opiniâtreté la 
partie delà forteresse confiée à leur garde que l'ennemi n'osa pas 
attaquer le côté où ils se trouvaient. Leur héroïsme, auquel un 
historien de ce temps, Proeope, a rendu un éclatant hommage, ne 
put sauver la ville, les ennemis y pénétrèrent par ruse; les Juifs 
«6 firent tuer presque tous à leur poste. On ne sait pas quel sort 



LE PAPE GRÉGOIRE I". 267 

fut réservé aux survivants. — Les craintes des Juifs italiens se 
réalisèrent, l'Italie devint une province de Tempire byzantin et 
les Juifs passèrent sous Tautorité despotique de Justinien. 

Cette situation ne tarda pas à se modifier. Sous le successeur 
de Justinien, une grande partie de Tltalie tomba au pouvoir des 
Lombards (S89), peuple mi-païen, mi-arien, qui se soucia peu des 
Juifs et les laissa vivre à leur guise. Il est vrai que les Juifs ita- 
liens n'eurent pas trop à souffrir. même après que les Lombards 
jeurent embrassé le christianisme; car, les chefs de l'Église catho- 
lique se montraient rarement intolérants. Le pape Grégoire l^^ 
(590-604), surnommé « le Grand » et a le Saint », posa comme prin- 
cipe qu'il fallait chercher à convertir les Juifs, non de force, mais 
par la persuasion et la douceur. Lui-même employa souvent ce 
dernier moyen, spéculant même sur les sentiments les moins 
«levés pour faire des prosélytes. Ainsi, il promit d'exempter 
d'une partie de l'impôt foncier les fermiers ou propriétaires juifs 
qui se convertiraient au christianisme. Certes, il ne se dissimulait 
pas que de tels prosélytes ne seraient pas de bien fervents chré- 
tiens ; mais « si nous ne les gagnons pas eux-mêmes au christia- 
nisme, disait-il, nous aurons, du moins, leurs enfants». Ayant appris 
qu'un Juif de l'île de Sicile, du nom de Nassas, avait élevé un autel 
d'Blie (probablement une synagogue qui portait ce nom) et que de 
nombreux chrétiens s'y rendaient pour prier, il ordonna au préfet 
Libertinus de faire démolir cet édifice et d'infliger à Nassas un 
châtiment corporel. Il défendit très sévèrement aux Juifs d'ac- 
quérir ou de posséder des esclaves chrétiens. Chez les Francs, 
t[ui ignoraient encore le fanatisme et l'intolérance, les Juifs pou- 
vaient, en toute liberté, acheter et vendre des esclaves. Pour faire 
cesser cet état de choses qui l'indignait, Grégoire écrivit à Théo- 
doric, roi des Burgondes, à Théodebert, roi d'Austrasie, et à la 
reine Brunehaut, pour les exhorter « à porter un prompt remède à 
ce mal et à délivrer les croyants des mains de leurs ennemis ». 

Dans l'Europe occidentale, en Gaule et en Espagne, où l'Église 
eut de la peine à établir son pouvoir, les Juifs furent d'abord bien 
plus heureux que dans l'empire byzantin et en Italie, mais leur 
sécurité fut troublée dans ces pays dès que le christianisme y fut 
devenu prépondérant. Le premier établissement des Juifs en Gaule 



268 . HISTOIRE DES JUIFS. 

remonte au temps de la République ou de César. Des marchands 
Juifs étaient venus d*Alexandrie et de TAsie Mineure jusqu*à Rome 
et en Italie, il y en eut sans doute qui s'avancèrent jusque dans la 
Gaule. D'autre part, quand Vespasien et Titus disséminèrent leurs 
prisonniers juifs aux quatre coins de Tempire romain, il est pro- 
bable qu'il en pénétra jusqu'en Gaule. Mais c'est seulement au 
II® siècle que la présence des Juifs est signalée d'une façon cer- 
taine dans l'Europe occidentale. 

Les Juifs de la Gaule, qu'ils soient venus dans cette région 
comme marchands ou comme fugitifs, eurent tous les droits de 
citoyen romain, et ces droits leur furent maintenus par les Francs 
et les Burgondes. Au moment de l'invasion de ces peuples, les 
Juifs étaient répandus en Auvergne (Arverne), à Carcassonne, 
Arles, Orléans, et, dans le Nord, jusqu'à Paris et en Belgique. 11 y 
en avait également à Marseille, Béziers (Beterrœ) et dans la pro- 
vince de Narbonne, où ils étaient en assez grande quantité pour 
qu^une montagne, près de Narbonne, fût appelée « Mont-Juif » 
(mons judaïcus). Les relations commerciales des Juifs de cette 
montrée s'étendirent, parait-il, jusqu'en Chine et aux Indes. La 
région de Narbonne appartint pendant quelque temps aux Yisigoths 
de l'Espagne ; les habitants juifs qui y demeuraient partagèrent 
alors les vicissitudes de leurs frères d au delà des Pyrénées. 

Chez les Francs comme chez les Burgondes, les Juifs pouvaient 
pratiquer librement l'agriculture, professer des métiers ou se 
livrer au commerce ; les fleuves et les mers étaient sillonnés de 
leurs vaisseaux. Ils exerçaient aussi la médecine, et bien des 
ecclésiastiques qui n'avaient pas une conflance absolue dans l'in- 
tervention miraculeuse des saints ou la vertu curative des reliques 
recouraient à leurs conseils. Le métier des armes leur était égale- 
ment familier, et ils prirent une part active anx combats que 
Clovis et les généraux de Théodoric se livrèrent près d'Arles (508). 
Outre les noms bibliques, les Juifs de la Gaule portaient aussi les 
noms usités dans le pays, ils s'appelaient Armentarius, Gozolas^ 
jPriscus, Siderius. Leurs relations avec les chrétiens étaient des 
plus cordiales, les ecclésiastiques s'asseyaient à leurs tables 
et, à leur tour, invitaient leurs hôtes; les unions mixtes n'étaient 
pas rares entre Juifs et chrétiens. Les hauts dignitaires du 



RELATIONS CORDIALES ENTRE FRANCS ET JUIFS. 269 

clergé ne virent pas d'un bon œil la cordialité de ces rapports^ 
et le concile de Vannes (465) interdit aux ecclésiastiques de 
prendre place à la table des Juifs a parce qu*il est indigne que 
des chrétiens goûtent Indistinctement, chez les Juifs, à tous 
les aliments, lorsque les Juifs repoussent avec dédain certains 
aliments des chrétiens; on croirait, d*après cela, que les ecclésias* 
tiques sont inférieurs aux Juifs. » Le concile ne fut pas obéi, Juifs 
et chrétiens continuèrent à vivre familièrement ensemble dans la 
Gaule. Leurs relations restèrent cordiales même après que, par 
suite du baptême de Clovis, TÉglise catholique fut dévenue pré- 
pondérante en Gaule. Clovis était féroce dans les combats, il 
n'était pas fanatique. Du reste, TÉglise lui sut gré de sa conver- 
sion et n'exigea pas de lui qu'il laissât le champ libre à l'ardente 
propagande des ecclésiastiques. Les successeurs de Clovis étaient 
également en situation de se passer de la protection du clergé, ils 
n'avaient donc pas à subir toutes ses volontés. Aussi les Francs 
conservèrent-ils encore assez longtemps un grand nombre d'usages 
païens et les Juifs purent-ils exercer librement leur religion. Il y 
eut bien quelques évêques fanatiques qui employèrent la persua- 
sion et la violence pour convertir les Juifs ; parfois aussi, un roi dévot 
les maltraitait, mais ces persécutions restaient isolées et les Juifs 
continuèrent à jouir chez les Francs d'une large tolérance. Ils 
étaient moins heureux chez les Burgondes, depuis que le roi 
Sigismond avait abandonné l'hérésie arienne pour embrasser la 
religion catholique (516). Sigismond s'efforça d'élever une barrière 
entre les Juifs et les chrétiens, il sanctionna la mesure que le 
concile d'Epaone, présidé par l'évêque Âvitm, avait prise pour 
défendre à tout chrétien, même laïque, de manger chez des Juifs. 
Sigismond trouva bientôt des imitateurs parmi les rois francs. 
Le troisième et le quatrième concile d'Orléans (538 et 545) 
ayant interdit aux Juifs de se montrer en public pendant les fêtes 
de Pâques, sous prétexte « que leur présence était une offensô 
au christianisme », Childebert P% de Paris, inscrivit cette 
prohibition dans sa Constitution (554). Heureusement, le royaume 
des Francs était gouverné par plusieurs chefs, et lorsque l'un 
d'eux persécutait les Juifs, les autres ne leur imposaient ni con- 
trainte, ni restriction. Même des princes de l'Église continuaient à 



no HISTOIRE DBS JUIPB. 

entretenir d'exeellentes relations avec les Jnifc, aans crateiie qt*i 
en résultât on danger pour le catholichnw. Hais le IhealiiBB «t 
eontagieus, dès qu*U eommenee i exercer «w nmges, il m 
propage immédiatement atee une dangeraïae rapUilé. Ce M 
ÀTitos, évèque de dermont, qui donna, ehen les haoes, le Éigari 
des persécutions contre les Juib; d*anliea suMraaft hkaM m 
exemple ftaneste. 

A maintes reprises, Àvitus engagea les Jnifc de nom dieeèae à m 
convertir, mais ils se montrèient peu disposés à sehws aoe em- 
seil. Irrité de Iwr résistance, U prononta eontos en dos diseimt 
enflammés. Ses paroles produisirent reflM dëstaé, les cMHm 
attaquèrent les synagogues et les rasèrent Jnaqa'an ssL Crtaf|MI 
ne suffit pas i Avitus, il mit les Juib dans rnlIeiDelivs 
le baptême ou de quitter la ville. Un aeol iwlwssss Is 
nisme, et devint, après sa conversion, un diiel de leDlBriealil 
mépris pour ses anciens coreligionnaiies. Goanae H taatvanril h 
rue, pendant la fête de Penleeèle, dans son ^èleaaemt Unes il 
néophyte, un Juif lança de llinile sur ses liakils. GoHe 
ftdie à un prosélyte exaspéra la Itoole, qui se nm eer 
en tua un grand nombre. Devant le danger qoi les nsameflait, daf 
cents Juib demandèrent à Avitus de les baptiser; les «rtrei m 
réfugièrent à Marseille (576). L*É^ise considéra la eoeienion d» 
ces cinq cents aflTolés comme un remarqualile sneeès» et Qrég ti n 
de Tours chargea le poète Veiumtius FérimmÊtms de eé H htr . 
cet éclatant triomphe. 

Encouragé par le fanatisme d'Avitns» la eoneile de HfteoB (88!) 
arrêta plusieurs dispositions qui âaient toates hnaaiUaalea poor 
les Juifs. Il est interdit aux Juib d'exercer les fimetioiis de Jogi 
ou de fermier des impôts, t afin que la popnlatkMi rfirfUenne ae 
paraisse pas placée sous leurs ordres; » ils smt enntarainls ds 
témoigner du respect aux prêtres chrétiens» et Us ae peofBil 
s'asseoir, en leur présence, que sur leur aotovisatbMi. l t«Sn, k 
concile de Màcon renouvelle rinterdiction pour les Juifs de ae moa- 
trer dans les rues pendant Pâques. ChOpéric h' lulHOitee, anqad 
on ne peut certes pas reprocher d*être un Hanatlqoo, soivit ria- 
pulsion donnée par Avitus, il obligea les Juib de son leyaunmdam 
faire baptiser, et il tenait lui-même les néophytes, sur lea batt 



ORIGINE DES JUIFS D'ALLEMAGNE. 271 

baptismaux. Il est vrai qu'il se contentait de convergions appa-^ 
rentes et permettait aux Juifs, après leur baptême, d'observer la 
sabbat ainsi que toutes les autres prescriptions du judaïsme. 

Sous les derniers rois mérovingiens, la situation des Juifs s'ag- 
grava encore. Clothaire II, qui, tout en ayant assassiné sa mère, est 
présenté par TÉglise comme un modèle de piété, et qui réunit 
sous son sceptre tout Tempire des Francs, sanctionna les déci- 
sions du concile de Paris défendant aux Juifs d'exercer aucune 
fonction supérieure ou de servir dans l'armée (615). Son fils Dago-. 
bert manifesta également une violente haine pour les Juifs. 
Craignant de paraître moins dévot que le roi des Visigoths Sise- 
but, dont Tatroce persécution avait chassé des milliers de Juifs 
d'Espagne en France, il ordonna que tous les Juifs de son royaume 
acceptassent le baptême ou fussent traités en ennemis, c'est-à-* 
dire tués (vers 629). La situation des Juifs s'améliora avec le déclin 
de la puissance des rois mérovingiens et l'accroissement de l'in- 
fluence des maires du palais. Les prédécesseurs de Charlemague 
comprirent combien l'activité et l'intelligence des Juifs pouvaient 
être profitables à l'État. 

Les Juifs d'Allemagne venaient probablement de France, ils 
étaient établis en grande partie en Austrasie et subirent, par 
conséquent, pendant quelque temps, la même destinée que leurs 
frères des Gaules, car l'Austrasie se trouvait placée sous l'autorité 
des Mérovingiens. D'après un chroniqueur, les plus anciens Juifs 
des provinces rhénanes auraient été les descendants des légions 
germaines qui avaient pris part à l'incendie du temple et à la des- 
truction de Jérusalem. Ces soldats auraient choisi, parmi les pri- 
sonniers juifs, les captives qui leur plaisaient, pour les emmener 
dans leurs cantonnements, sur les bords du Rhin et du Mein. Les 
enfants nés de ces unions auraient été élevés par leurs mères dans 
la religion juive et seraient ainsi devenus les fondateurs des pre- 
mières communautés juives établies entre Worms et Mayence. En 
tout cas, il est certain que dans la ville de Cologne il y avait des 
Juifs longtemps avant que le christianisme ne fût devenu la reli- 
gion officielle de l'empire romain. Les prédécesseurs de Constan- 
tin avaient accordé aux chefs et aux notables de la communauté 
juive de Cologne le privilège de n'avoir à supporter aucune des 



272 . HISTOIRE DES JUIFS. 

charges municipales, privilège qui leur fut enlevé par le premier 
empereur chrétien; deux ou trois familles seules continuèrent à 
en jouir. Les Juifs de Cologne avaient aussi le droit, qu'ils conser- 
vèrent jusque vers le milieu du moyen âge, de juger eux-mêmes 
leurs procès. Un chrétien, fût-il ecclésiastique, qui avait un difîé* 
rend avec un Juif, était obligé de comparaître devant un juge 
(évêque) juif. 

Si rhistoire des Juifs de Byzance, d'Italie et de France ne pré- 
sente le plus souvent qu'un intérêt particulier, celle des Juifs de 
la péninsule ibérique est, au contraire, d'un intérêt général. Les 
habitants juifs de cette heureuse contrée, qu'ils aimaient comme 
leur patrie, ont contribué à sa grandeur, pris part à tous les évé- 
nements importants qui y sont survenus et se sont ainsi trouvés 
mêlés à son histoire. D'un autre côté, l'Espagne juive a 
exercé sur le judaïsme une influence presque aussi considérable 
que la Judée et la Babylonie, et la moindre localité de cette nou- 
velle patrie est devenue pour les Juifs une terre classique. Les 
noms de Cordoue, Grenade et Tolède sont aussi familiers aux Juifs 
que ceux de Jérusalem et de Tibériade, ils rappellent des souve- 
nirs plus puissants que Nehardéa et Sora. Tari dans sa sève en 
Orient, le judaïsme recommença à fleurir en Espagne. Ce pays 
semble avoir été désigné par la Providence pour devenir pour les 
exilés un nouveau centre, vers lequel convergèrent toutes leurs for- 
ces intellectuelles. — Le premier établissement des Juifs en Espa- 
gne se perd dans la nuit des temps. Quelques Juifs y étaient déjà 
venus du temps de la République romaine, attirés par les ressour- 
ces considérables qu'offrait le pays. Plus tard, sous Vespasien, 
Titus et Adrien, de nombreux prisonniers de guerre juifs furent 
disséminés par les vainqueurs jusque dans les contrées les plus 
éloignées de l'Occident, et, d'après une version évidemment exa- 
gérée, 80,000 captifs auraient été envoyés en Espagne. Us trou- 
vèrent dans cette contrée des frères libres qui leur vinrent certai- 
nement en aide et remplirent envers eux l'obligation prescrite par 
le Talmud de racheter les esclaves. 

A en juger par les noms de quelques villes de l'Espagne, les 
Juifs ont dû être fort nombreux dans certaines parties de ce pays. 
Ainsi, Grenade s'appelait la ville des Jui/s, parce que toute sa 



LES PLUS ANCIENNES FAMILLES JUIVES D'ESPAGNE. 273 

population était juive. Tarracona (Tarragona), la vieille cité fondée 
par les Phéniciens, portait le même nom avant qu'elle ne fût con- 
quise par les Arabes. A Cordoue, s'élevait autrefois une Parte des 
Jui/s, et, près de Saragosse, existait une forteresse que, pendant 
la période arabe, on nommait Muta al Yahvd. — Un monument 
funéraire découvert à Tortose prouve que les Juifs s'étaient avan- 
cés jusque dans le nord de l'Espagne. Sur ce monument, élevé à 
la mémoire d'une jeune femme juive qui portait le nom profane 
de Belliosa et le nom biblique de il/e>M»t, est gravée une inscrip- 
tion trilingue, en hébreu, en grec et en latin/On peut conclure 
de cette inscription que les Juifs espagnols étaient originaires dé 
pays où Ton parlait le grec, qu'ils avaient appris le latin sous là 
domination romaine, et qu'ils n'avaient pas oublié la langue sacrée 
de leur première patrie. 

Les Juifs espagnols, semblables sous ce rapport aux autres 
habitants derEspagne,se vantaient d'être d'une très ancienne no- 
blesse. Non contents de ce fait que leurs ancêtres avaient déjà joui, 
dans la péninsule ibérique, des droits de citoyens avant qu'elle ne 
fût envahie par les Visigoths et autres hordes germaniques, ils 
faisaient remonter leur arrivée en Espagne à l'époque de la deis- 
truction du premier temple. Quelques familles, telles que les Ibn- 
Davd et les Abrdbanel, déclaraient même descendre de la mai- 
son royale de David ; leurs aïeux, disaient-ils, étaient établis de 
temps immémorial aux environs de Lucena, de Tolède et de 
Séville. La famille judéo-espagnole Nassi traçait également son 
arbre généalogique jusqu'au roi David. Les Ibn-Albalia, plus 
modestes, se contentaient de dater leur immigration de la destruc- 
tion du second temple. On racontait dans cette famille que, sur 
la demande du gouverneur romain de TEspagne, Titus lui avait 
envoyé quelques-uns des plus nobles Juifs de Jérusalem, parmi 
lesquels se trouvait un nommé Baruch, artiste habile à tisser les 
rideaux du sanctuaire. Ce Baruch, qui s'établit à Mérida, serait 
le père des Ibn-Albalia. 

Le christianisme avait rapidement pris racine en Espagne, 
puisqu'avant la conversion de Constantin, il y eut une assemblée 
de prêtres catholiques à Elvire (Uliberis), près de Grenade. Néan- 
moins, les Juifs continuaient à jouir auprès de la population chré- 
III. 18 



274 HISTOIRE DES JUIFS. 

tienne, comme auparavant auprès des païens, d'une très grande 
considération. Pour les chrétiens espagnols^ pas plus que pour les 
chrétiens romains, les Juifs n'étaient encore des réprouvés dont 
il fallait éviter le contact ; les croyants des deux religions vivaient 
ensemble en parfaite harmonie. Les habitants chrétiens, qui ne 
savaient pas quel abîme séparait le christianisme du judaïsme, 
faisaient bénir les récoltes de leurs champs indistinctement par 
les rabbins juifs ou les prêtres chrétiens. Juifs et chrétiens se 
mariaient souvent entre eux, comme cela avait lieu dans les Gaules. 

Aux yeux du haut clergé, ces bons rapports entre les adeptes 
des deux religions constituaient un danger pour TÉglise encore 
mal affermie. Ce sont les chefs de TÉglise catholique d'Espagne 
qui, les premiers, tracèrent une séparation entre les chrétiens et 
les Juifs. Le concile d'Elvire (vers 320), présidé par Osius^ évêque 
de Cordoue et conseiller intime de l'empereur Constantin, défendit 
aux chrétiens, sous peine d'être exclus de la communauté, d'en- 
tretenir des relations d'amitié avec les Juifs, de contracter mariage 
avec eux et de faire bénir par eux les fruits de leurs champs. 

Cependant, ces germes de haine que le concile d'Elvire sema 
en Espagne ne portèrent pas immédiatement leurs fruits empoi- 
sonnés. C'est que les Visigoths, qui avaient définitivement pris 
possession de l'Espagne après que ce pays eût été successivement 
envahi et ravagé par divers peuples barbares, suivaient l'hérésie 
arienne. Peu leur importait, au fond, que le fils de Dieu fût égal ou 
semblable au père et que l'évêque Arius fût hérétique ou ortho- 
doxe, mais ils haïssaient profondément les catholiques, anciens 
habitants du pays, parce qu'ils voyaient dans tout catholique un 
Romain, c'est-à-dire un ennemi. Les Visigoths faisaient donc peser 
lourdement leur joug sur les catholiques, mais ils laissaient les 
Juifs en possession de leurs droits civils et politiques, les admet- 
taient aux fonctions publiques et leur permettaient de circoncire 
leurs esclaves païens et chrétiens. 

Cette situation prospère des Juifs d'Espagne dura plus d'un 
siècle, tant que l'Espagne fut une province de l'empire tolosano- 
visigoth, et plus tard encore, quand ce pays fut devenu, sous 
Theudès (531), le centre de la puissance visigothe. Les Juifs de la 
province de Narbonne et de la région de l'Afrique qui faisait par- 



PREiMIÈRES LOIS CONTRE LES JUIFS D'ESPAGNE. 275 

tie de Tempire visigoth jouissaieot également de l'égalité civile et 
politique. Plusieurs d'entre eux rendirent aux rois visigoths d'im- 
portants services. Ainsi, ceux qui habitaient au pied des Pyrénées 
défendaient vigoureusement les passages de ces montagnes con- 
tre les attaques des Francs et des Burgondes. Ils étaient regardés 
comme les plus vigilants gardiens de la frontière, et leur vaillance 
leur valut de flatteuses distinctions. 

Avec le triomphe de l'Église catholique en Espagne commença 
pour les Juifs de ce pays une ère de vexations et de persécutions. 
Ce fut le roi Reccared qui, d'accord avec le concile de Tolède, où 
il avait abjuré la foi arienne, commença à restreindre les droits 
des Juifs. Il leur interdit de se marier avec des chrétiens, de 
posséder des esclaves chrétiens et d'occuper des emplois publics ; 
les enfants nés d'unions mixtes étaient baptisés de force (589). 
Parmi toutes ces mesures, si pénibles pour des hommes qui 
avaient joui jusque-là des mêmes droits que leurs concitoyens, 
la plus dure était certainement la défense de posséder des escla- 
ves. Tous les habitants aisés avaient des serfs et des esclava"» 
pour cultiver leurs champs et s'acquitter de divers travaux domes- 
tiques ; seuls, les Juifs ne pouvaient plus en employer. Ils cher- 
chèrent à faire lever cette interdiction en offrant à Reccared une 
forte somme d'argent ; Reccared refusa le présent et maintint la 
prohibition. Le pape Grégoire loua hautement la conduite du roi 
visigoth. Vers la même époque, Reccared confirma une résolution 
du concile de Narbonne qui défendait aux Juifs de chanter des 
psaumes aux enterrements ; ils avaient sans doute emprunté cet 
usage à l'Église. 

Grâce à la constitution particulière de l'Espagne visigothe, les 
Juifs pouvaient assez facilement tourner les lois édictées contre 
eux par Reccared. Le roi n'avait qu'une puissance fort limitée; 
les seigneurs visigoths, qui élisaient leur souverain, étaient maî- 
tres absolus sur leurs terres, et, pas plus que le peuple, ils ne 
haïssaient les Juifs. Ils continuaient à leur permettre de posséder 
des esclaves et à les nommer à des fonctions publiques. Au bout 
de vingt ans, les lois de Reccared étaient totalement tombées en 
désuétude. Ses successeurs n'en tinrent nul compte et se mon- 
trèrent, en général, favorables aux Juifs. 



276 HISTOIRE DES JUIFS. 

Cette situation, relativement heureuse, cessa à Tavènement de 
Siseiut. Ce roi, contemporain de l'empereur Héraclius, était, 
comme lui, un ennemi acharné des Juifs. Héraclius pouvait, à la 
rigueur, justifier ses persécutions par le soulèvement des Juifs 
de la Palestine, et, de plus, il subissait Tinfluence de moines fana- 
tiques. Mais Sisebut persécuta les Juifs sans motif, de son plein 
gré, presque contre la volonté de l'Église. Dès le commencement 
de son règne (612), il renouvela les édits de Reccared et ordonna 
aux ecclésiastiques, aux juges et même au peuple d'en surveiller 
attentivement Tapplication. Il alla plus loin que Reccared en 
défendant aux Juifs non seulement d'acquérir de nouveaux 
esclaves, mais encore de garder ceux qu'ils possédaient déjà. 
Seuls, les Juifs convertis étaient autorisés à posséder des esclaves, 
ils avaient même le droit de prendre ceux qui leur venaient 
de l'héritage de quelque parent juif. Sisebut adjura solen- 
nellement ses successeurs de tenir fermement la main à Texécu- 
tion de cet édit, et il forma le souhait que tout roi qui l'abrogerait 
« fût exposé sur cette terre à la plus vile ignominie et livré dans 
l'autre monde aux flammes éternelles du purgatoire. » Malgré ces 
objurgations et ces malédictions, les seigneurs du pays accordaient 
leur protection aux Juifs; même des ecclésiastiques etdesévê- 
ques ne tenaient nul compte des lois de Sisebut. Ce dernier prit 
encore une mesure plus sévère : il décréta que tous les Juifs du 
pays étaient tenus d'accepter le baptême dans un délai donné ou 
de quitter le territoire visigoth. Cette mesure fut exécutée. Les 
uns se laissèrent fléchir par la crainte de perdre leurs biens et 
leur patrie et acceptèrent le baptême ; d'autres, plus attachés à 
leurs croyances, émigrèrent en France et en Afrique (612-613). Le 
clergé n'approuva nullement ces conversions forcées, et l'un 
de ses principaux membres blâma le roi « d'avoir méconnu, dans 
son zèle pour la religion, les droits de la conscience ». 

A la mort de Sisebut, ces persécutions cessèrent. Le nouveau 
roi, Swintila, homme bienveillant et équitable, que les opprimés 
appelèrent « le père de la patrie, » abrogea les lois de Sisebut. Les 
exilés revinrent dans leur pays et les convertis retournèrent au 
judaïsme (621-631). Bientôt, la condition des Juifs fut de nouveau 
modifiée. A la suite d'une conjuration des seigneurs et des ecclé- 



ISIDORE DE SÉVILLE ET LES JUIFS. 277 

siastiques, Swiatila fut détrôné, et Sisenand nommé à sa place. 
Sous ce roi, le clergé reconquit son ancienne influence, et, de 
nouveau, les assemblées ecclésiastiques s*occupèrent des Juifs. 
En 633, se réunit un concile à Tolède, sous la présidence d7^^- 
dore, archevêque de Hispalis (Séville). Ce prélat était instruit, 
intelligent et modéré, mais il subissait Tinfluence des préjugés 
de son temps. 11 faut rendre cette justice au concile qu'il établit 
comme principe qu'il ne fallait amener les Juifs au christianisme 
ni par la violence, ni par les menaces ; il ne renouvela pas moins 
les lois iniques de Reccared. Il prit surtout des mesures très rigou- 
reuses contre les Juifs qui, baptisés de force sous Sisebut, étaient 
revenus plus tard à leur ancienne foi. Bien que le clergé blàmàt 
lui-même les conversions forcées, il croyait cependant de son 
devoir de retenir dans le christianisme ceux qui avaient reçu les 
sacrements de TÉglise, afin que « la religion ne fût point outra- 
gée. » Aussi le concile décida-t-il que les Juifs précédemment 
baptisés seraient empêchés par la force d'observer les prescrip- 
tions du judaïsme et d'avoir des rapports avec leurs anciens core- 
ligionnaires et que leurs enfants des deux sexes leur seraient 
arrachés pour être élevés dans des couvents. Les prosélytes qu'on 
verrait observer le sabbat et les fêtes juives, se marier d'après 
les rites juifs, pratiquer la circoncision ou s'abstenir des aliments 
prohibés parla loi juive, seraient privés de leur liberté; on les 
placerait comme esclaves chez des chrétiens orthodoxes. D'après 
cette même législation canonique, ni les Juifs convertis de force 
ni leurs descendants ne devaient être admis à témoigner en jus- 
tice, a car, dit le synode avec une singulière logique, qui est de- 
venu traître envers Dieu ne peut être sincère envers les hommes. » 
Comparé à ces rigueurs, le traitement appliqué aux Juifs restés 
fidèles à leur foi paraît bénin. 

Le clergé, qui protestait contre l'emploi de la violence pour 
baptiser les Juifs, essayait de les convertir par la persuasion. 
Isidore de Séville écrivit deux livres dans lesquels il cherchait à 
prouver la vérité du christianisme par les textes de l'Ancien Tes- 
tament. Les Juifs espagnols, autant pour se raffermir eux-mêmes 
dans leur foi que pour réfuter les raisonnements du prélat, répon- 
dirent à cette attaque et opposèrent arguments à arguments. A 



278 



HISTOIRE DES JUIFS. 



cette assertion, à laquelle le polémiste chrétien attachait une grande 
importance, que a le sceptre était sorti de Juda • et que leschréliens, 
qui avaient leurs rois, constituaient le vrai peuple d*Israël, les Juifs 
répliquèrent en montrant dans rExtrème-Orieni uq royaume juif 
gouverné par un descendant de David. Ils avaient saos doute en 
vue Tempire judéo-hymiarite, au sud de TArabie, doot les chefis 
appartenaient à une famille convertie au judaïsme. Toutes ces 
controverses étaient probablement écrites en latin. La connaissance 
approfondie que les Juifs avaient de la Bible leur rendait la victoire 
facile. 

Protégés par la noblesse hispano-visigothe, les Juifs convertis 
n'eurent pas trop à souffrir des mesures que le quatrième concile 
de Tolède et le roi Sisenand avaient prises contre eux. Mais un 
nouveau roi monta sur le trône qui haïssait cordialement les Juifs. 
Ce prince, nommé Chintila, réunit un nouveau concile à Tolède, 
renouvela toutes les anciennes lois d*exception relatives aux Juifs 
et décréta, en outre, que nul ne pourrait demeurer dans Tempire 
visigoth s'il ne professait la religion catholique. Chintila était 
tout à fait un prince selon le cœur de TÉglise, elle accorda à ses 
actes une approbation pleine et entière, elle était heureuse 
« qu'il fût fermement résolu à mettre fin à Tincrédulité des Juifs •. 
Ceux-ci durent reprendre le chemin de l'exil. Les Juifs convertis 
furent obligés de signer un QiCXQ[placUnm) par lequel ils s'enga- 
geaient à conserver et à observer la religion catholique. Dans le 
fond de leur cœur, ces malheureux, secrètement attachés à la 
foi de leurs pères, nourrissaient l'espoir que les temps devien- 
draient meilleurs et qu'une de ces révolutions si fréquentes chez 
les Visigoths modifierait leur situation. Leur attente ne fut pas 
trompée ; après le règne de Chintila, qui dura quatre ans (638- 
642), leur condition s'améliora. 



.1 



ORIGINE DES JUIFS DE L'ARABIE. 279 



CHAPITRE XII 



LES JUIFS EN ARABIE 



j 



La situation des Juifs, si douloureuse en Palestine et dans divers 
États européens, était très satisfaisante dans la presqu*ile Arabique. 
La, ils n'étaient pas contraints de vivre, comme leurs coreligion- 
naires européens, dans la crainte perpétuelle de s'attirer la colère 
du clergé ou le châtiment du souverain; là, ils n'étaient pas exclus 
de toutes les fonctions et de toutes les dignités. Libres et estimés 
au milieu d*un peuple jeune, actif et intelligent, ils montraient 
que le métier des armes leur était aussi familier qu'à toute autre 
nation et qu'ils savaient se battre avec un admirable courage. Il 
n'était pas rare de voir des Juifs à la tête de tribus arabes, ils 
contractaient des alliances offensives et défensives, livraient des 
combats et brillaient dans les tournois. Habiles à manier l'épée, ils 
savaient aussi conduire la charrue et faire résonner la lyre, ils 
devinrent, sous bien des rapports, les initiateurs des Arabes. L'his- 
toire des Juifs de l'Arabie, un siècle avant l'avènement de l'isla- 
misme et pendant la vie de Mahomet, forme une des plus glorieuses 
pages des annales du judaïsme. 

A quelle époque les Juifs ont-ils émigré en Arabie ? D'après une 
légende, des Israélites envoyés par Josué contre les Amalécites 
se seraient établis dans la ville de Yathrib (plus tard Médine) et 
sur le territoire de Khaïbar. Une autre légende rapporte que les 
guerriers de Saûl qui avaient épargné le prince amalécite auraient 
trouvé, après leur désobéissance, un accueil très hostile auprès du 
peuple juif et se seraient rendus dans le Hêdjaz. Ou bien encore 
une colonie juive aurait émigré, sous David, dans le nord de 
l'Arabie. Il se peut que, pendant le règne des puissants rois de 
Judée, des navigateurs Israélites, attirés par Ophir^ le pays 
de l'or, aient créé des comptoirs dans l'Arabie du sud (Yémen, 
Himyare, Sabée), à Marina et à Sanaa, pour trafiquer avec les 
Indes, et y aient fondé des colonies. Les Juifs de l'Arabie disaient 



280 HISTOIRE DES JUIFS. 

avoir entendu raconter par leurs pères que, lors de la destruction 
du premier temple par Nabuchodonozor, des fugitifs juifs étaient 
venus jusque dans le nord de TArabie. En tout cas, il est hors de 
doute que, pour fuir devant les persécutions des Romains, de nom- 
breux Juifs s'avancèrent jusque dans la presqulle Arabique, où 
ils se divisèrent en trois tribus : les Benou-Nadhir, les BenoU" 
Kuraïza et les Benou-Nakdal^ dont les deux premières descen- 
daient d'Aaron et portaient le nom de Kohanim (Alkahinani). Une 
autre tribu juive, les Benou-Kainukaa, habitait le nord de l'Ara- 
bie. Le centre de toutes ces tribus était la ville de Yathrib, située 
dans une région couverte de palmiers et de rizières, et arrosée 
par de nombreux petits cours d*eau. Pour se défendre contre les 
attaques des Bédouins, elles élevèrent des châteaux forts dans la 
ville et aux environs. A Torigine, elles étaient les seuls possesseurs 
de cette région, mais plus tard (vers 300), elles durent en céder 
une partie a deux tribus arabes, les Benou-Âtis et les Khazradj 
(appelés ensemble les tribus Ka%la\ avec lesquels elles vécurent 
tantôt en amies, tantôt en ennemies. 

Sur le territoire de Khaïbar, au nord de Yathrib, demeuraient 
aussi de nombreux Juifs, que la tradition faisait descendre des 
Rêkdbites. Ces derniers, sur Tordre de leur aïeul Yonadab ben 
Rêkab, vivaient en nomades et en naziréens, et, à ce que raconte 
la légende, s'avancèrent, après la chute du premier temple, jus- 
que dans la région de Khaïbar. Les Juifs de ce pays possédaient 
toute une série de forts, dont le plus important s'élevait sur une 
montagne escarpée. Wadi-UKora (la vallée des bourgs), une vallée 
très fertile, avait une population juive très importante. A La Mec- 
que, où se trouvait le sanctuaire des Arabes, ne demeuraient que 
peu de Juifs. Ils étaient, par contre, très nombreux dans le Yémen, 
région dont, selon les paroles des habitants, « la poussière était de 
Tor, où les hommes étaient vigoureux, où les femmes enfantaient 
sans douleur ». Mais, différents en cela de leurs frères du Hèdjaz, 
les Juifs de TArabie-Heureuse n'étaient unis entre eux par aucun 
lien politique ou administratif, ils vivaient disséminés parmi les 
Arabes. Ils n'en prirent pas moins un ascendant considérable sur 
les tribus et les rois du Yémen, au point de pouvoir empêcher 
pendant quelque temps le développement du christianisme dans 



MŒURS DES JUIFS ARABES. 281 

celle conlrce. Ce ne fut que vers la fin du v® siècle ou le commen- 
cement du vi« que des missionnaires chrétiens réussirent à 
convertir une tribu arabe avec son chef, qui avait sa résidence dans 
la ville de Nedjran, 

Les Juifs et les Arabes avaient entre eux de nombreux points 
de contact, leurs langues étaient parentes, leurs mœurs presque 
identiques, et, comme ils se mariaient souvent entre eux, leur 
ressemblance sous le rapport des habitudes et des coutumes de- 
vint encore plus complète. Dans le midi, les Juifs, comme les 
Himyarites, étaient commerçants; au nord, ils menaient la même 
existence que les Bédouins, travaillant la terre, élevant du bétail, 
vendant des armes et même faisant du brigandage. L*organisation 
de leurs tribus était toute patriarcale. Plusieurs familles étaient 
réunies sous l'autorité d'un chef (cheikh) qui, en temps de paix, 
rendait la justice, et, pendant la guerre, conduisait les hommes 
valides au combat et contractait des alliances. Les Juifs avaient 
adopté les mœurs hospitalières et chevaleresques des Arabes, mais 
ils s'étaient également assimilés leurs défauts, ils poursuivaient 
avec un acharnement implacable la vengeance d'un de leurs mem- 
bres mis à mort, dressaient des embûches à leurs ennemis, tuaient 
sans remords. Il arrivait parfois qu'une tribu juive s'alliait à des 
Arabes pour combattre des Juifs appartenant à un autre parti. 
Mais, dans ce cas, les vainqueurs traitaient les vaincus avec une 
certaine douceur et rachetaient les prisonniers de leurs alliés ara- 
bes pour ne pas laisser d'esclaves juifs entre les mains des païens. 
Les Juifs de l'Arabie ne rivalisaient pas seulement avec les indi- 
gènes en courage et en vaillance guerrière, ils se mesuraient 
aussi avec eux dans les tournois poétiques, qui étaient en grand 
honneur parmi les Arabes. Sur bien des points, les Juifs étaient 
supérieurs aux Arabes, ils avaient des traditions historiques et 
des connaissances religieuses, ce qui faisait défaut aux fils du dé- 
sert, ils avaient une écriture, tandis que la plupart des Arabes 
n'en connaissaient pas jusqu'au milieu du vu** siècle. De plus, 
presque tous les Juifs savaient lire l'Écriture Sainte, ce qui les fit 
surnommer par les Arabes le peuple de V Écriture (Ahlou-1-kitab). 

Les Juifs arabes avaient une profonde vénération pour le ju- 
daïsme talmudique, ils observaient rigoureusement les prescrip- 



4» 



282 HISTOIRE DES JUIFS, 

tions alimentaires, les fêles, le jeûne de Kippour, qu'ils nommaient 
Aschura, et le sabbat; en ce jour, ils s'abstenaient même de faire 
la guerre. Malgré le rôle considérable qu'ils jouaient en Arabie et 
la situation heureuse qu'ils y occupaient, ils aspiraient à retour- 
ner dans la Terre Sainte et appelaient de leurs vœux la venue du 
Messie. Pendant la prière, ils se tournaient vers Jérusalem. Ils 
étaient en relations avec leurs frères de la Palestine, et, après la 
disparition du patriarcat, ils se soumirent aux autorités religieuses 
de Tibériade. Yathrib était, en Arabie, le centre de renseigne- 
ment religieux juif, il s'y trouvait une école {midras) et quelques sa- 
vants [akbâr^ habar)^ mais leur science était bien restreinte. Doués 
d'une brillante imagination, les Juifs arabes se plurent surtout à 
enrichir l'histoire biblique de traits fantaisistes, que le peuple prit 
ensuite pour des faits réels. Ils proRtèrent de la large tolérance 
dont ils jouissaient pour exposer librement leurs vues religieuses 
et essayer de les faire partager à leurs voisins païens. Les Arabes 
trouvaient plaisir aux histoires à la fois naïves et sérieuses de la 
Bible, à ces récits si fortement empreints de poésie, et peu à peu 
ils se familiarisèrent avec une partie de la Bible et un certain 
nombre de conceptions religieuses des Juifs. Ceux-ci communi- 
quèrent aussi aux Arabes leur calendrier, ils leur enseignèrent à 
ajouter un mois supplémentaire à certaines années et leur firent 
adopter le cycle de dix-neuf ans (vers 420). Détail assez curieux, 
les Arabes appelaient l'intercalation du mois supplémentaire 
fk Nassi » , probablement parce que , chez les Juifs , le Nassi ou 
patriarche fixait le calendrier des fêtes. 

Les Arabes ne possédaient aucune tradition sur leur origine, ce 
furent les Juifs qui leur en créèrent. 11 était pour les Juifs du plus 
haut intérêt d'être considérés comme apparentés avec les Arabes. 
En effet, la ville sainte de La Mecque était un asile inviolable 
pour ceux qui s'y réfugiaient. De plus, il y avait dans l'année 
quatre mois sacrés qui formaient une espèce de trêve de Dieu, 
pendant laquelle on ne pouvait livrer aucun combat; les cinq foires 
de l'Arabie ne pouvaient également être tenues que pendant ces 
mois. Mais, pour jouir du droit d'asile à La Mecque et des privi- 
lèges attachés à la période sacrée de l'année, il fallait être appa- 
xenté avec les Arabes. 



CONVERSION DE TRIBUS ARABES AU JUDAÏSME. 283 

S*appuyaDt sur les données du premier livre du Pentateuque, 
les Juifs prouvèrent qu'ils avaient une double parenté avec les 
Arabes, et par Yoktan et par Ismaël. Aussi, les deux principales 
tribus arabes, les vrais Arabes (Himyariles) et les Arabes du Nord, 
firent-ils remonter leur généalogie, les premiers, jusqu'à Yoktan, 
les autres, jusqu'à Ismaël. Fiers d'une origine aussi ancienne, ils 
s'efforcèrent de mettre leurs souvenirs et leurs traditions en har- 
monie avec les récits de la Bible ; les Arabes du Sud prirent sans 
scrupule le nom de Kakhtanides (descendants de Kakhtan ou 
Yoktan), et les Arabes du Nord celui i'ISTnaéliies. 

Liés comme ils l'étaient avec les Juifs et familiers avec leurs 
doctrines religieuses et leurs légendes séduisantes, il était tout 
naturel que quelques Arabes eussent le désir d'échanger leurs 
croyances, dénuées de tout attrait et de toute poésie, contre la reli- 
gion juive. 11 leur était d'autant plus facile de franchir ce pas que, 
comme les Juifs, ils pratiquaient la circoncision; le plus sou- 
.vent, la conversion du chef entraînait celle de la famille ou de la 
tribu tout entière. Parmi les tribus qui embrassèrent le judaïsme, 
on mentionne : \q% Benou-Kinanah^ gens belliqueux, parents des 
illustres Koreïschiles de La Mecque ; une tribu ghassanide, qui a 
produit un célèbre poète judéo-arabe, et enfin plusieurs familles 
des tribus Auz et Khazradj, à Yathrib. 

La conversion la plus retentissante et la plus importante fut 
celle d'un puissant roi du Yémen. Les chefs de cette contrée, 
appelés Tobba^ dont Tautorité s'étendait quelquefois sur toute 
l'Arabie, descendaient historiquement d'Himyar; la légende faisait 
remonter leur origine jusqu'à Yoktan. Un prince de cette dynastie, 
AbovrKariba-Assad-Tobban, poète remarquable et vaillant guer- 
rier, entreprit une expédition (vers 500) contre Kavadh, roi de 
Perse. Passant, dans sa marche, près de Yathrib, la capitale de 
l'Arabie du Nord, il y laissa son fils en qualité de gouverneur. A 
peine éloigné de la ville, il apprit que les habitants de Yathrib 
avaient assassiné son fils; il revint immédiatement sur ses pas 
pour venger ce meurtre. La ville fut assiégée et tous les palmiers, 
dont la population tirait sa principale nourriture, furent coupés; 
un poète juif de Yathrib composa une élégie sur la destruction de 
ces arbres comme sur la mort d'êtres bien-aimés. Aidés par les 



284 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs, qui rivalisaient avec eux de courage et d'énergie, les Arabes 
soutinrent le siège avec une grande bravoure et épuisèrent les 
assiégeants par d'incessantes sorties. Âbou-Kariba lui-même tomba 
malade. C'est a ce moment que deux docteurs juifs de Yathrib, 
Caah et Assad, allèrent trouver le prince himyarite pour lui 
demander de pardonner à la ville et de lever le siège. Dans leur 
entretien avec Abou-Kariba, les deux docteurs lui exposèrent aussi 
les principes du judaïsme. Ils parvinrent sans doute à exciter au 
plus haut point Tintérêt du chef arabe pour leur religion, car 
celui-ci se convertit au judaïsme avec toute son armée. Sur son 
désir, Caab et Assad l'accompagnèrent au Yémen pour instruire 
son peuple dans la religion juive et l'y convertir; ils y réussirent 
en partie. Cependant, les Himyarites et leur roi paraissent n'avoir 
été juifs que de nom, et le judaïsme n'exerça probablement aucune 
action sérieuse sur leurs sentiments et leurs mœurs. Un autre 
prince, Harith ibn Amrou^ neveu du roi du Yémen et chef des 
Kendites, embrassa également le judaïsme avec sa tribu. Abou- 
Kariba le nomma vice-roi des Maaddites, près de la mer Rouge, 
et plaça les villes de La Mecque et de Yathrib sous sa domination. 
Grâce aux nombreux marchands étrangers que leurs affaires 
appelaient dans le Yémen, les Juifs des régions les plus éloignées 
apprirent bientôt qu*il existait un royaume juif dans la plus belle 
et plus fertile partie do TArabie. En réalité, le Yémen ne devint 
vraiment juif que sous le règne de Zorah Dhou-Nowas (520-530), 
le plus jeune fils ou le petit-fils d'Abou-Kariba. Dhou-Nowas, qui, 
dans son zèle pour la religion juive, ajouta à son nom celui de 
Tov^souf [^oseçh), était indigné de l'oppression qui pesait sur ses 
coreligionnaires de l'empire byzantin, et il résolut d'user de 
représailles envers l'empereur de Constantinople. Un jour que des 
marchands byzantins vinrent dans son royaume, il les fit pendre. 
Cette exécution, qui effraya les marchands chrétiens et porta un 
coup sérieux au commerce, alors très florissant, de l'Arabie, attira 
sur le Yémen de très graves difQcultés. Un chef voisin, Aidoug^ 
païen, reprocha au roi juif sa rigueur malencontreuse, qui arrê- 
tait tout trafic entre l'Arabie et l'Europe, et lui déclara la guerre. 
Dhou-Nowas fut vaincu (521) mais non corrigé de son imprudence. 
La ville de Nedjran, dans le Yémen, dont la majeure partie de la 



LE ROYAUME JUDÉO-HIMYARITE. 285 

population était chrétienne, avait à sa tête un gouverneur chré- 
tien, Harith ibn Kaleb^ vassal de Dhou-Nowas. Soit que Harith 
n*eût pas assisté son suzerain dans sa guerre contre Aidoug, soit 
qu'il eût laissé impuni, comme le raconte la légende, le meurtre 
de deux enfants juifs assassinés à Nedjran, Dhou-Nowas marcha 
contre la ville et l'obligea à capituler. Harith, avec trois cent qua- 
rante notables, se rendit auprès du roi du Yémen pour signer le 
traité de paix. Quand ils furent arrivés dans son camp, Dhou-No- 
was, à ce que l'on raconte, les plaça dans l'alternative d'accep* 
ter le judaïsme ou la la mort; ils choisirent la mort. Ce qui est 
certain, c'est que Dhou-Nowas, pour venger sur les chrétiens de 
son royaume les mauvais traitements que leurs coreligionnaires 
infligeaient aux Juifs dans divers États, leur imposa de lourdes 
taxes. 

Les faits survenus à Nedjran furent complètement dénaturés, 
le châtiment de quelques rebelles devint une persécution contre 
les chrétiens, et les morts, dont on exagérait le nombre, furent 
élevés au rang de martyrs. Un évéque syrien, Siméon, qui était 
alors en route pour l'Arabie du Nord, ajouta foi à tous ces 
bruits et écrivit à un de ses collègues, qui demeurait tout près 
de l'Arabie, d'ameuter tous les chrétiens contre le roi juif et de pous- 
ser le négus (roi) de l'Élhiopie à lui déclarer la guerre. Il proposa 
même de contraindre les docteurs juifs de Tibériade à adresser 
à Dhou-Nowas une lettre collective en faveur des chrétiens. On 
voulut également entraîner l'empereur byzantin Justin P^ dans 
cette croisade contre le roi du Yémen. Mais Justin, dont l'armée 
était aux prises avec les Perses, ne voulut pas se joindre à celte 
levée de boucliers : o Le royaume himyarite, dit-il, est loin, je ne 
peux pas envoyer mes troupes à une si grande distance, à travers 
des déserts de sable, mais j'en écrirai au roi d'Élhiopie, il est chré- 
tien comme nous et il est bien plus près de l'Arabie que moi. » 
Il demanda, en effet, au roi d'Ethiopie Mesbaa (ou Atzbeha) d'al- 
ler combattre les Himyarites. : , . 

Il n'était pas nécessaire d'exciter Elesbaa contre Dhou-Nowas; 
depuis longtemps il voyait ayee pdne la couronne du royaume 
himyarite sur la tête d'un juif: Aussi saisit-il avec empressement 
l'occasion de déclarer la guerre au roi arabe. Il équippa une 



286 HISTOIRE DES JUIFS. 

flotte considérable, à laquelle viDrent se joindre plusieurs vais- 
seaux byzantins que le collègue de Justin I<^, Justinieyi^ amena 
d'Egypte, et une armée nombreuse traversa la mer Rouge pour 
pénétrer dans le Yémen. Dhou-Nowas essaya de s*opposer à la 
marche des envahisseurs. Mais que pouvaient ses faibles troupes 
contre les nombreuses légions du roi d'Ethiopie ? Â la première 
rencontre, Dhou-Nowas fut battu, et la ville de Zafara (Thafar) 
tomba au pouvoir de Tennemi avec les trésors et la femme du 
chef himyarlte. Quand il se vit perdu, Dhou-Nowas se précipita du 
haut d*un rocher dans la mer (vers 530). Les Ethiopiens mirent 
tout à feu et à sang, ils pillèrent, tuèrent et emmenèrent les sur- 
vivants comme prisonniers; les Juifs surtout eurent à subir la fu- 
reur du vainqueur, des milliers d*entre eux furent massacrés, en 
expiation de la mort des prétendus martyrs de Nedjran. Telle 
fut la fin du royaume judéo-himyarite, qui, comme on voit, n'eut 
qu'une durée éphémère. 

Vers la même époque, éclatèrent des dissensions entre les Juifs 
de Yathrib et leurs concitoyens arabes. Les tribus juives de Ya- 
thrib, soutenues par le roi himyarite, suzerain de toute la région, 
avaient la prépondérance sur les tribus pagano-arabes. Ces der- 
nières ne supportaient cette domination qu'avec impatience, et 
elles profitèrent des embarras du roi himyarite pour se rendre 
indépendantes des Juifs. Voici comment elles s'y prirent. Un chef 
arabe, Harith ibn Abou-Schammir^ de la tribu de Ghassan, qui avait 
accepté du service à la cour de Byzance, fut invité à venir à 
Yathrib avec ses troupes ; il y consentit. Pour ne pas donner l'éveil 
aux Juifs, il leur fit accroire qu'il se disposait à se rendre dans le 
royaume himyarite. Il établit son camp près de Yathrib et invita 
les chef juifs à venir l'y trouver. Dans l'espoir que Harith, selon 
l'usage, leur offrirait des présents, quelques-uns d'entre eux 
acceptèrent son invitation ; il les fit massacrer à mesure qu'ils en- 
traient dans sa tente, a Je vous ai délivrés, dit-il alors aux Arabes 
de Yathrib, d'une grande partie de vos ennemis; avec de la vi- 
gueur et du courage, il vous sera facile de vous rendre maître 
des autres. » Puis il partit. Les Arabes n'eurent pas le courage 
d'attaquer ouvertement les chefs juifs; un jour, il les invitèrent à 
un repas et les tuèt^ont. Les tribus juives, soumises ainsi à l'auto- 



LE POETE SAMUEL IBN-ADIYA. 287 

rite des Arabes, ne supportèrent d'abord que difficllemeût cette 
humiliation. Mais, impuissantes contre leurs nouveaux maîtres 
par suite de la perte de leurs chefs, elles se résignèrent peu à 
peu à leur sort et demandèrent elles-mêmes la protection des tri- 
bus arabes. C'est ainsi que les Juifs de Yathrib devinrent les clients 
{Mawali) des Aus et des Khazradj. 

A son retour de Yathrib, le prince ghassanide Harith ibn Abou- 
Schammir attaqua un poète juif qui s'acquit, à cette occasion, 
parmi les Arabes, une très grande renommée. Samuel ibn-Adiya 
(né vers 500 et mort vers 560), d'un caractère très chevaleresque, 
était Tami intime du plus grand poète arabe des temps préislami- 
ques, et, grâce à cette intimité, il est devenu immortel. D'après les 
uns^ il était d'origine païenne, de la tribu des Ghassanides; d'autres 
prétendent qu'il eut une mère arabe et un père juif. Son père Adiya 
demeurait d* abord à Yathrib; plus tard il construisit, aux environs 
de Taïma, un château fort que ses couleurs variées firent surnom- 
mer Alablak et qui a été immortalisé par la poésie arabe. Sa- 
muel, chef d'une petite tribu, jouissait d'une telle considération 
dans le Hêdjaz que même des tribus arabes, trop faibles pour se 
défendre, se plaçaient sous sa protection; il offrait un asile dans 
son château fort à tous les persécutés. Un jour, l'aventureux 
prince kendite, le roi des poètes arabes, Imroulcaïs, entouré par- 
tout d'ennemis, vint également chercher un refuge à Alablak, et, 
après y avoir reçu l'hospitalité, s'éloigna, laissant en dépôt à 
Samuel sa fille, son cousin, cinq magnifiques cottes de mailles 
et d'autres armures. Quand le chef des Ghassanides arriva dans 
le Hêdjaz, il se présenta devant le château de Samuel et réclama 
les armes d'Imroulcaïs. Sur le refus du châtelain, il assiégea le 
fort. Voyant que le siège traînerait en longueur, il eut recours 
à un autre moyen pour obtenir ce qu'il désirait. Il s'était emparé 
d'un enfant de Samuel, que sa nourrice avait emmené hors du 
fort, et il menaçait de le mettre à mort si on ne lui livrait pas ces 
armes. « Fais comme il te plaira, répondit le père, la trahison est 
un carcan qui jamais ne se rouille, et mon fils a des frères. » Le 
barbare, insensible à tant de grandeur d'âme, tua Tenfant sous les 
yeux du père, mais il ne put s'emparer du fort. « Plus fidèle que 
Samuel, » devint une expression proverbiale parmi les Arabes, 



288 HISTOIRE DES JUIFS. 

pour désigner par hyperbole le suprême degré de la fidélité. 
Le fils de Samuel, Scharaîch, avait hérité des sentiments géné- 
reux de son père. Dn jour que le célèbre poète arabe, Maîmaun 
AscAa, auquel son humeur capricieuse avait fait beaucoup d'en- 
nemis, fut amené prisonnier, inconnu parmi d'autres captifs, au 
château fort de Schoraïch, il composa un dithyrambe en Thon- 
neur de Samuel : 

Sois comme Samuel, quand il fut assiégé 
Par un prince belliqueux avec son armée : 
« Trahis, ou tu perdras ton enfant ! 
(Test un choix terrible que tu as à faire. > 
Mais il répondit sans hésiter : c Tue ton 
Prisonnier, je prol^e mon hôte. » 

Schoraïch reconnut le poète et le fit remettre en liberté. 

Vers la fin du vi' siècle, les Juifs de Yathrib avaient à peu près 
reconquis leur ancienne puissance. Les tribus d'Âus et de Khazradj, 
qui les avaient placés sous leur domination, étaient épuisées par 
dix années de luttes incessantes, auxquelles les Juifs n'avaient pris 
qu'une part peu active. Une dernière guerre entre ces deux tri- 
bus amena leur déclin définitif et la prépondérance des Juifs à 
Yathrib. 

Outre les prosélytes que le judaïsme fit parmi les tribus 
arabes, il forma un homme dont l'action a été profonde sur la 
marche de Thistoire des peuples et continue a s'exercer encore 
aujourd'hui sur de nombreuses nations. Mahomet^ « le prophète 
de La Mecque et de Yathrib^ n n'est pas né dans le judaïsme, mais 
il s'est nourri de ses doctrines et de ses traditions. Dans des réu- 
nions d'amis à La Mecque, son lieu de naissance, aux foires et 
dans ses voyages, le fils d^ Abdallah entendit souvent parler de la 
religion qui proclame un Dieu unique, d'Abraham, qui s'était con- 
sacré au culte de ce Dieu, d'institutions sociales et de préceptes 
moraux bien antérieurs au paganisme arabe, et son esprit si vaste 
et si impressionnable fut vivement frappé de tous ces récits. Il 
subit aussi l'influence d'un habitant notable de La Mecque, Wa- 
rakaibn-Naufal, de la noble tribu des Koreïschites, cousin de 




PRÉVENANCES DE MAHOMET POUR LES JUIFS. 289 

sa femme Khadidja ; Waraka avait adopté les croyances Juives 
et savait lire Tiiébreu. 

Les premières doctrines de Mahomet, conçues au milieu d'accès 
d'épilepsie et rapportées à un cercle restreint d'amis comme des 
révélations de l'ange Gabriel, portent un cachet absolument juif. 
A la base de Yislamisme, sa nouvelle religion, le prophète arabe 
place ce principe fondamental du judaïsme : « Il n'y a d'autre 
dieu qu'Allah; » ce n'est que plus tard que, dans un mouvement 
d'orgueil, il ajouta : « Et Mahomet est son prophète. » Déclarer 
comme le faisait Mahomet, que le dieu qu'il prêchait n*avait pas 
d'associé (contrairement au dogme de la Trinité) et qu'il ne vou- 
lait être adoré sous aucune forme matérielle, s'élever avec vio- 
lence contre le culte rendu dans la Kaaba à trois cents idoles, 
flétrir les mœurs dissolues qui régnaient parmi les Arabes et l'usage 
barbare des parents de jeter les nouveau-nés du sexe féminin 
dans l'eau, et proclamer que ces doctrines n'étaient pas nouvelles 
mais appartenaient à la vieille religion d'Abraham, c'était affirmer 
publiquement le triomphe du judaïsme et la réalisation de cette 
prophétie <c qu'un jour viendra où tout genou fléchira devant le 
Dieu-Un, où toute bouche l'exaltera ». Déjà Paul de Tarse avait 
été obligé, pour prêcher le christianisme aux Grecs, de leur faire 
connaître d'abord le judaïsme. La meilleure partie du Coran est 
empruntée à la Bible et au Talmud. 

Quand Mahomet s'aperçut de l'insuccès de sa prédication à La 
Mecque, siège de l'idolâtrie, et du danger qu'il courait dans cette 
ville, il s'adressa à quelques habitants de Yathrib. Ceux-ci,'"en 
rapports fréquents avec des Juifs, trouvèrent les révélations de 
Mahomet moins étranges, parce qu'ils leur reconnurent un air de 
parenté avec le judaïsme, ils adhérèrent aux doctrines du nou- 
veau prophète et l'engagèrent à venir à Yathrib. Mahomet se ren- 
dit dans cette ville en 622; c'est l'année de l'émigration ou Yhé^ 
gire. Il y arriva pendant la fête de Kippour, et comme il vit que 
les Juifs jeûnaient en ce jour, il établit le jeûne Aschura^ disant 
(( qu'il appartenait plus aux Arabes qu'aux Juifs déjeuner ». Pour 
gagner les bonnes grâces des Juifs, il ordonna de tourner la face 
[qnibla), pendant la prière, vers Jérusalem, et, dans les différends 

r 

qu'il avait à juger entre Juifs et Arabes, il se montrait toujours 
m. 19 



290 HISTOIRE DES JUIFS. 

favorable aux premiers. Il eut pendant lougt^nps un secrétaire 
juif. Ces prévenances de la part d*un homme si célèbre flattèrent 
les Juifs de Afédûu, — c*est ainsi que s'appelait Tathrib depuis 
que Mahomet s*y étiit établi, — et plusieurs d'entre eux, parmi 
lesquels se trouvait un savant de la tribu de Kainukaa, AbdailaA 
iàtt Salam, montrèrent un profond attachement pour celui qui, à 
leurs yeux, était presque un prosélyte juifei qu'ils croyaient 
appelé à propager le judaïsme en Arabie. Ces amis, qui lui four- 
nirent une partie de ses révélations, furent appelés Anzar (aides) ; 
ils continuèrent à observer toutes les pratiques juives, sans que 
Mahomet s'en formalisât. 

Mahomet ne trouva cependant que peu d'adhérents parmi les 
Juifs ; son égoisme, son orgueil et ses passions sensuelles élm- 
gnaient de lui des hommes auxquels leurs prophètes avaient donné 
une conception plus élevée d'un envoyé de Dieu. « Regardez4e, 
disaient les Juifis ; par Dieu ! il n'est jamais rassassié, et les femmes 
absorbent tous ses soins. S'il est réellement prophète, qu'il s'oc- 
cupe de sa mission et non des femmes. > Les Juifis disaient encore : 
a Dieu n'apparait à ses élus qu'en Palestine, c'est donc là que 
Mahomet, 8*il est prophète, doit accomplir sa mission. > Ou bien : 
c Tu te vantes d'être de la religion d'Abraham, qui ne mangeait, 
cependant, ni de viande de chameau, ni du fromage fait avec du 
lait de chamelle. » Les principaux adversaires juifis de Mahomet 
étaient : Pinhas ibn Azoura, esprit caustique, qui ne manquait 
pas une occasion de se moquer de lui ; Kaab ibn Ascharaf; le 
poète Ahfm-AfaX^ plus que centenaire, qui cherchait à le rendre 
odieux aux yeux des Arabes; enfin, Abdallah^ fils de Saurah, 
considéré comme le Juif le plus savant du Hèdjaz. Ils raillaient 
a l'envoyé de Dieu >, tournaient en ridicule ses révélations et ses 
prédications, et le traitaient avec dédain ; ils ne supposaient pas 
que le pauvre fugitif de La Mecque, qui était venu implorer du 
secours à Médine, soumettrait ou exterminerait bientôt leurs tri- 
bus ; ils oubliaient que l'ennemi le plus dédaigné est souvent le 
plus redoutable. 

. Au commencement, Mahomet parut se montrer indifférent aux 
attaques des Juifs. « Soyez convenables, dit-il à ses partisans, dans 
vos discussions avec les gens de l'Écriture (Juifis), et dites-leur : 




RUPTURE DE MAHOMET AVEC LES JUIFS. 291 

a Nous croyons et à ce qui vous a été révélé et à ce qui nous a été 
« révélé. Notre Dieu est le même que le vôtre et nous lui sommes 
(( entièrement soumis. » Peu à peu, leurs relations se tendirent. 
D'un côté, les Juifs s'efforcèrent de provoquer des défections parmi 
ses adhérepts, et ils parvinrent à exciter contre luiThommele plus 
considérable de Médine, le khazradjite Addallah ibn Oubey^ qui 
était sur le point d'être élu chef de la ville et que l'arrivée de 
Mahomet avait remis dans Tombre; jusqu'à ses derniers jours, il 
resta l'adversaire implacable de Mahomet. D'autre part, les parti- 
sans du prophète lui demandèrent avec instance de se prononcer 
nettement au sujet du judaïsme. Voyant que ses amis juifs conti- 
nuaient à s'abstenir de manger de la chair de chameau et à suivre 
les autres pratiques juives, ils lui dirent : « Si la Tora est un livre 
divin, pourquoi ne nous obliges-tu pas à en observer les pres- 
criptions? » Mahomet était trop imprégné des sentiments et des 
idées arabes pour embrasser la religion juive, il savait aussi que 
les Arabes ne se soumettraient que très difficilement aux pratiques 
sévères du judaïsme. Il se décida donc à rompre avec les Juifs. 
Pour bien marquer cette rupture, il les invectiva dans une longue 
soura [la soura de la vache)^ et il décida qu'à l'avenir les musul- 
mans ne se tourneraient plus, pendant la prière, comme aupa- 
ravant, vers Jérusalem, mais vers La Mecque et le temple de la 
Kaaba. Le jeûne Aschura qu'il avait établi à la fête juive de l'Ex- 
piation fut aboli et remplacé par le jeûne du Itamadham,^ mois qui, 
de temps immémorial, était sacré pour les Arabes. Mahomet sup- 
prima encore d'autres usages juifs qu'il avait recommandés 
précédemment. Les Juifs n*étaient plus pour lui de vrais croyants, 
adorateurs du Dieu-Un, mais des incrédules qui vénéraient Ezra 
(Ozaïr) comme fils de Dieu, et des menteurs qui avaient effacé de 
la Tora les passages qui annonçaient la venue de Mahomet comme 
prophète. 

Mahomet craignit cependant de traduire déjà sa haine en actes, 
son influence n'était pas encore considérable, et les Juifs, alliés 
à quelques tribus arabes, étaient bien supérieurs en nombre à 
ses partisans. Son audace augmenta après la bataille de Bedr 
(hiver 624), où il défit la puissante tribu des Koreïschites. L'hum- 
ble apôtre se transforma alors en un violent despète qui ne reçu- 



802 HISTOIRE DES JUIFS. 

lait devant aucun ntoyea, fût-ce le guet-apeas et le meurtre, pour 
triompher de ses ennemis. ConQant daos la solidité et le courage 
de ses compagnons, il commença à Taire la guerre aux Juifs. Ce 
fiit la petite tribu de Kaiuukaa qui eut à supporter ses premiers 
coups. Voici le fait qui servit de prétexte aux bostilités. Du musul- 
man, irrité d'une mauvaise plaisonterie d'un Juif, le tua; les 
Kainukaa tirèrent vengeance de ce meurtre. Uatiomet les plaça 
alors dans l'alternalive d'embrasser l'islamisme ou d'accepter la 
guerre ; ils prirent les armes. Comptant sur l'appui des Nadhir et 
des Kuraïza, leurs coreligionnaires, ils se retirèreut dans leurs 
châteaux forts, près de Médine. Mahomet vint les y assiéger. Plus 
avisés, les nombreux Juifs du nord de l'Arabie auraient prévu 
qu'un jour ou l'autre ils seraient attaqués à leur tour par Mahomet,' 
et ils se seraient alliés tous ensemble contre lui; il leur eût été 
alors bien facile d'écraser sa petite armée. Mais, pour leur mal- 
heur, ils étaient divisés eulre eux, et chaque tribu se désintéres- 
sait de ses voisins. Pendant quinze jours, les Kainukaa repous- 
sèrent vaillamment les attaques des Arabes. Épuisés et désespé- 
rant d'être secourus, ils ouvrirent les portes de leurs forts. Maho- 
met les Ht enchaîner et donna ordre de les égorger. Abdallah ibo 
Oubey, leur allié, saisit le prophète par sa cuirasse : « Je ne te 
I&cherai, lui dit-il, que lorsque tu m'auras donné la promesse for- 
melle de remettre les prisonniers eu liberté; ils ont été mon appui. 
Us m'ont défendu contre les rougeset les noirs.» N'osant repousser 
cette demande, Mahomet dit : « Qu'on les délivre, et que Dieu les 
damne, eus et Abdallah 1 > Dépouillés de tous leurs biens, les 
Kainukaa partirent alors, au nombre de sept cents, pour se rendre 
en Palestine; là, ils s'établirent dans la Balanée, dont la capitale 
était Adraat. 

Après sa victoire sur les Kainukaa, Mahomet engagea les mu- 
sulmans, dans une révélation, à refuser toute protection aux Juifs : 
» vous qui croyez, ne prenez point pour amis les Juil's et les 
I protègent eux-mêmes. Celui qui les prend 
Me ; Dieu n'est pas le guide des pervers. » 
Mit nombre daiis"t<^ nord de l'Arabie et 
III iipi'i'iii' ili rirent donc peu 

:- 'I ■ !!■■ -. Habitués à 



DÉFAITE DE LA TRIBU JUIVE DES BENOU-NADHIR. 293 

mener une existence indépendante et à guerroyer de côté ei 
d'autre, ils avaient sou vent ^ besoin de l'appui de leurs voisins 
arabes. Quand ceux-ci, sur Tordre de Mahomet, ne voulurent plus 
contracter d'alliance avec eux, ils restèrent seuls exposés aux 
coups de leurs ennemis. 

Dans leur haine pour Mahomet, les Benou-Nadhir cherchèrent 
à le tuer par ruse. Un jour, ils Tinvitèrent à venir les voir dans 
leur fort de ZouAara, avec Tinlenlion de le précipiter du haut des 
remparts; leur chef était alors Eonyey ibn Akhtab. Mahomet 
accepta leur invitation, mais il devina à temps les mauvais des-' 
seins de ses hôtes et s'enfuit à Médine. Il ne tarda pas a se venger 
cruellement des Benou-Nadhir. Placés dans Talternative de se con- 
vertir à l'islamisme ou d'émigrer en masse, ils se décidèrent, sur 
l'instigation d'Abdallah ibn Oubey, qui leur promit de venir à leur 
aide, à accepter la lutte, et se retirèrent dans leurs châteaux. 
Les secours annoncés n'arrivant pas, ils durent capituler. Mahomet 
leur laissa la vie sauve, mais à condition de lui livrer leurs armes, 
de quitter leurs forts et de n'emporter de leurs biens que ce qu'ils 
pouvaient charger sur un chameau. Ils partirent au nombre de 
six cents et allèrent s'établir, les uns au milieu de leurs frères 
de Khaïbar, les autres près de Jéricho et à Adraat (juin-juillet 
625). Plus tard, Mahomet justifta cette guerre dans la révélation 
suivante : a Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre chante 
les louanges de Dieu ; il est le Puissant, le Sage. C'est lui qui a fait 
sortir de leurs demeures les infldèles parmi les gens de l'Écriture 
pour rejoindre ceux qui ont déjà émigré (les Kainukaa). Vous ne 
croyiez pas qu'ils partiraient, eux-mêmes pensaient que leurs for- 
teresses les protégeraient contre Dieu. Mais Dieu les a attaqués 
du côté où ils ne s'y attendaient pas ; il a jeté la terreur dans leur 
cœur, et ils ont contribué autant que les croyants à la destruction 
de leurs maisons. » 

Ceux des Benou-Nadhir qui étaient restes en Arabie essayèrent 
d'organiser une coalition contre Mahomet. Trois d'entre eux, 
Houruyey, Kinanah ibn-ar-Ràbia et Sallam ibn Mischkam, s'ef- 
forcèrent de décider les Koraïschites de La Mecque, la puissante 
tribu des Ghatafan et d'autres Arabes à unir leurs forces contre 
l'orgueilleux prophète; ils réussirent dans leur entreprise. Il leuï 



494 HISTOIRE DES JUIFS. 

^t plus difficile de faire entrer la tribu juive des Kouraïzs daos 
cette ligue. Le cher des Benou-Kouraiza, Ka<^ ibn Assad, reftisa 
même d'abord d'accorder un asile à Houyey, parce que sa tribu avait 
eoDcIu une alliaace avec les musulmans. Mais, éclairé sur tes 
dangers communs qui menaçaient tous les Juifs arabes, il con- 
sentit enfin à prendre part à la guerre conlre le prophète. Dix 
mille alliés entrèrent en campagne et marchèrent sur Médine, 
dont ils crurent pouvoir s'emparer sans coup férir ; ils se lieur- 
tèrent contre de solides retranchements que Mahomet, averti par 
un traître, avait fait élever à la bâte. Les assaillants s'épuisèrent 
en vains efforts pour s'emparer de la ville. A la Tin, Mahomet 
ïéussit à semer la discorde parmi les confédérés, qui retournèrent 
chez eux. 

L.a guerre des tranchées, comme on l'appela, fut donc un nou- 
veau succès pour Mahomet; ce furent les Juifs qui supportèrent 
les fâcheuses conséquences de l'échec des confédérés. Dès que ces 
derniers se furent éloignés de Médine, le prophète marcha immé- 
diatement avec trois mille hommes conlre les Kouraïza. Ceux-ci, 
trop faibles pour livrer bataille en rase campagne, se retranché? 
rent derrière les remparts de leurs châteaux forts. Après un siège 
de vingt-cinq jours (février-mars 627), ils n'eurent plus de vivres 
et songèrent à capituler. Ils demandèrent au prophète de les 
traiter comme les Nadhir, c'est-à-dire de les laisser émigrer avec 
leurs femmes, leurs enliiats et une partie de leurs biens. Mahomet 
ïefusa; il voulut qu'ils se rendissent à discrétion. Près de sept 
cents Juifs,et parijii eux les chefs Kaab et llouiey, furent égorgés 
BUf une place publique de Médine, et leurs cadavres entassés dans 
, WM seule et môme fosse. L'endroit où cette exécution eut lieu fut 
éîe marché des Kouraïza. Ce forfait fut accompli au nom de 
li ce qu'en dit le Coran : u Dieu a expulsé de leurs forts 
cens de l'Écrilure qui aidaient les alliés et a jeté la tcr- 
ICœ urs ; vous avez tué les uns, vous avez réduit 
i.U v^ a donné en partage leurs maisons, 
> vous n'aviez jamais foulé jus- 
issant. s Les femmes furent 
nix. Mahomet se choisit 
\ fille juive d'une 



DÉFAITE DES JUIFS DE KHAIBAR, 295 

grande beauté, nommée Rihâna; celle-ci repoussa fièrement les 
faveurs du prophète. 

L*ànnée suivante arriva le tour des Juifs de Khaïbar. Mais la 
campagne que Mahomet entreprit contre eux fut autrement diffi- 
cile que les précédentes guerres. La région était couverte d'une 
«érie de forts défendus par de vaillants et solides guerriers ; des 
tribus arabes, les Ghatafan et les Fezara, avaient promis leur 
aide. L*âme de la résistance était Texilé nadirhite Kinanah ibn- 
ar-Rabia, homme d*une volonté tenace et d'une bravoure indomp- 
table, surnommé « le roi des Juifs ». II avait comme lieutenant 
Marhdb, un vrai géant, d'origine himyarite. Mahomet commença 
par adresser des prières solennelles à Dieu pour lui deman- 
der la victoire. Cet acte de piété accompli, il marcha contre lès 
Juifs de Khaïbar avec une armée de quatorze mille hommes; 
Selon son habitude, il signala son entrée en campagne par la 
destruction des palmiers pour couper les vivres à l'ennemi ; en- 
suite, il s'empara assez facilement de quelques fortins. Le châ- 
teau fort Camuss, qui s'élevait sur un rocher abrupt, opposa une 
plus longue résistance; il repoussa plusieurs assauts tentés par 
les meilleurs capitaines de Mahomet, Abou-Bekr et Omar. Un des 
défenseurs de Camuss était Marhab, qui avait à venger la mort de 
son frère Harilh ; il fit des prodiges de valeur. Quand Ali, un autre 
lieutenant de Mahomet, s'approcha du fort, Marhab lui cria : 
Khaïbar connaît ma vaillance, je suis Marhab le héros, couvert 
d'une solide armure et dur à la fatigue, » et il provoqua Ali à un 
combat singulier; il fut tué. Avec Marhab tomba également la 
forteresse de Camuss. On ne sait pas ce qui advint des prison- 
niers. Kinanah fut mis à la torture pour qu'il indiquât l'endroit où 
étaient cachés les trésors des vaincus; il mourut sans avoir parlé. 
La chute de cette forteresse amena la reddition des autres châ- 
teaux forts ; Fadak, Wadi-1-Kora et Taïma se soumirent également 
au prophète. Les Juifs purent rester dans le pays et conserver 
leurs terres, à condition de remettre à Mahomet, comme tribut, 
la moitié de leurs revenus. Cette campagne avait duré près de deux 
mois (printemps 628). 

Mahomet ramena de cette guerre deux belles captives, Safia^ 
la fille de son ennemi implacable llouyey, et Zaïnab^ la sœur de 



296 , HISTOIRE DES JUIFS. 

Marbab- Celle dernière essaya de se veiigerde celui qu'elle regardait 
comme le meurtrier do son frère et de ses corelig;ioQnaires. Dissimu- 
lant ses senlimentsde haine, elle Teignit un profond altachemeot pour 
Uahomet et gagna ainsi sacondance. Un jour, elle servit de la viande 
empoisonnée; un des convives en mourut. Maliomel, trouvant au 
mets un goût désagréable, le rejeta. Inlerrogée par le prophète sur 
le motif de ce crime, Zaïnab lui répondit l n Tu as fait endurer de 
cruelles souiïrances à mon peuple ; je me suis dit que si lu n'étais 
qu'un vulgaire despote, ta mort serait une délivrance pour mon 
jieuple ; serais-tu, au contraire, prophète, alors mon poison n'aurait 
aucune action sur toi. » Elle fut exé''ntée. A la suite de cet incident, 
Mahomet ordonna à ses soldats de ne se servir de la vaisselle 
enlevée aux Juifs qu'après l'avoir Irempée dans de l'eau bouillante. 
— Ces défaites successives ne découragèrent pas les Juifs; ils 
cherchèrent à s'allier avec les mécontents des tribus arabes pour 
essayer de nouveau d'abattre la puissance naissante de Mahomet. 
Les pourparlers avaient lieu dans la maison d'un juif, SwwaiHm, 
à Médine. Suwailim fut dénoncé et sa maison livrée aux flammes. 
Quand Mahomet mourut (632), les Juifs s'en réjouirent fort; ils 
croyaient qu'avec lui disparaîtrait la croyance des Arabes à son im- 
mortalité et à sa mission divine. Mais déjà le fonalisme avait fait son 
œuvre ; le Coran tout entier, dans ses polémiques comme dans ses 
doctrines, avait acquis force de loi, il était devenu le livre par excel- 
lence d'une population considérable dans trois parties du monde, 
et ses violentes diatribes contre les Juifs étaient considérées par 
tous les musulmans comme des articles de foi. L'islamisme, comme 
Je christianisme, meurtrit le sein qui l'avait nourri. Le deuxième 
, Omar, d'un fanatisme laroucbe, expulsa de Khaïbar et de 
ï-UKora les tribus juives que le prophète avait laissées par 
msur leurs terres, il ne voulut pas que le sol sacré de l'Ara- 
. fût souillé par leur préseuce; il chassa pour la même raison 
lirolipn" <le Nedjran. Les guerriers musulmans eurent en par- 
-ii's domaines desjuifô; ceux-ci obtinrent, en com- 
patit territoîlQ^^^^prés de l'Euphrate, dans le 
^|^4b KouEi^^^^^b)| Miilgré ces divers actes 
uit dire que le triomphe 



MALVEILLANCE D'OMAR ENVERS LES JUIFS. 297 

CHAPITRE XIII 

ORGANISATION DU JUDAÏSME BABYLONIEN 

(ÉPOQUE DES GAONIM) 

Après la mort de Mahomet, les musulmans se répandirent avec 
une impétuosité indomptable au delà des frontières de FArabie; ils 
se précipitèrent, Tépée dans une main et le Coran dans Tautre, à 
la conquête des plus belles régions de TAsie et de l'Afrique, élec- 
trisés par leur cri de guerre : Allah seul est Dieu, et Mahomet est 
son prophète. Le vieux royaume de Perse tomba au premier choc; 
les provinces byzantines, la Palestine, la Syrie et rÉgypte,dont la 
population détestait les empereurs de Constantinople, acceptèrent 
avec empressement la domination arabe. En Palestine surtout, les 
Juifs et les Samaritains favorisèrent la conquête musulmane. La 
ville forte de Césarée, la capitale politique du pays, où se trou- 
vaient, dit-on, 700,000 hommes en état de porter les armes, fut 
livrée aux Arabes par un Juif. Jérusalem tomba au pouvoir du 
khalife Omar (vers 638), il y éleva une mosquée sur remplace- 
ment du temple. Cette ville resta pour les musulmans la cité 
sainte (Al-Kouds). 

L*islamisme naissant se montra cependant aussi intolérant pour 
les Juifs que le christianisme. Omar leur interdit le séjour de 
Jérusalem ; il les soumit, en outre, à un certain nombre de lois 
restrictives qui sont connues sous le nom de a législation d*Omar », 
et qui s*appliquaient également aux chrétiens. Ainsi, il leur était 
défendu de construire de nouvelles synagogues et d*embellir les 
anciennes ; ils ne pouvaient chanter à l'office qu'à mi-voix, ils de- 
vaient réciter les prières des morts à voix basse, ils ne pouvaient 
occuper aucune fonction publique, ni juger les musulmans, ni 
empêcher leurs coreligionnaires de se convertir à l'islamisme, ni 
porter une bague à cachet. Enfin, on leur imposait, ainsi qu'aux 
chrétiens, un vêtement d'une couleur particulière, et on ne leur 
permettait pas de monter à cheval. Pendant que les musulmans 
étaient exempts de tout impôt ou ne payaient qu'une taxe légère 



298 HISTOIRE DES JUIFS. 

pour secourir les pauvres, les Juifs et les chrétiens étaient soumis 
à un impôt personnel et à un impôt foncier. 

Malgré ces restrictions, les Juifs se sentaient plus libres chez 
les musulmans que dans les pays chrétiens. D*abord, lés lois 
d'Omar ne leur étaient pas rigoureusement appliquées, même du 
vivant de ce khalife. Ensuite, les musulmans, tout en étant con- 
vaincus de la supériorité de leur religion, ne méprisaient pas les 
Juifs, comme le faisaient les chrétiens, ils savaient reconnaître 
leur mérite et leur témoigner, à Toccasion, les plus grands 
égards. 

• C'est surtout dans l'ancienne Habylonie, appelée Irak par les 
Arabes, que la conquête musulmane fut bienfaisante pour les Juifs. 
Les rois sassanides, qui gouvernaient alors le pays, persécutaient 
le judaïsme et le christianisme. Aussi Juifs et chrétiens aidèrent- 
ils les Arabes, quand ils eurent envahi la Babylonie, à conquérir 
cette région. Les services qu'ils leur rendirent dans cette guerre 
élurent être très importants, puisque le khalife Omar, qui n'était 
-cependant pas indulgent pour les « infidèles », les en récompensa 
en leur accordant un certain nombre de privilèges. Le chef dô 
l'Église chaldéenne, Jesujabu, qui avait le titre de patriarche où 
xatholicos, obtint le droit d'étendre son autorité sur tous les chré- 
tiens de l'Irak, et ceux-ci lui devaient obéissance non seulement 
dans les questions religieuses, mais encore dans les questions poli- 
tiques. Des privilèges analogues furent probablement accordes à 
l'exilarque Bostanaï; Omar ou un de ses lieutenants donna même 
en mariage à ce dignitaire une fille du roi de Perse, Kosru, qu'il 
avait emmenée en captivité (642). Bostanaï fut le premier exilar- 
que qui reçût l'investiture de la main d'un khalife. Revêtu de 
pouvoirs politiques et judiciaires assez étendus, il réunit entre 
elles, par des liens étroits, toutes les communautés juives de la 
Babylonie. Il fut autorisé à se servir officiellement d'un sceau 
spécial, sur lequel était gravée une mouche, et qu'il apposait sur 
les édits et les ordonnances qu'il promulguait. 

Après la mort d'Omar (644), tombé sous les coups d'un meur- 
trier, et celle de son successeur Othman (655), tué dans une émeute, 
Ali fut élevé à la dignité de khalife. A ce moment, l'empire 
musulman était gouverné par deux partis : les iins tenaient pour 



LES FILS DE BOSTANAL 29g 

:Ali, qui avait sa résidence dans la ville de Koufa, dans llrak^ 
les autres pour Mouawiya, un parent du khalife Othman. Les 
Juifs de la Babylônie et les chrétiens nestoriens se déclarèrent 
pour Ali. On raconte qu'après la prise de la ville de Peroz-Scha- 
bur ou Anbar, près de 90,000 Juifs se seraient rendus auprès 
d'Ali, sous la conduite du chef d'école Mar-Isaoc, pour lui jurer 
fidélité. Ali fut profondément touché de cet hommage, et il accorda 
à Mar-Isaac un certain nombre de privilèges. C'est probablement 
tie cette époque que datent le titre de gaon porté par le chef 
de l'école de Sera et les prérogatives attachées à ce titre. Dans la 
suite, naquit entre lesgaonim et les exilarques, c'est-à-diré entre 
le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, une rivalité qui dégé- 
néra souvent en violentes querelles. — Avec Bostanaï et Mar-Isaac 
commença une nouvelle période dans l'histoire des Juifs, V époque 
ties gaonim. 

Après la mort de Bostanaï, des dissensions éclatèrent entre ses 
fils. L'exilarque avait eu plusieurs femmes, dont une était, comme 
on sait, la fille d'un roi de Perse. Le fils de cette dernière, issu de 
sang royal, était probablement le favori de son père, qui l'avait 
sans doute désigné pour lui succéder. Les autres enfants de Bos- 
tanaï, nés de femmes juives, étaient jaloux de la situation privilé- 
giée de leur frère. Or, comme ce dernier avait eu pour mère une 
esclave non juive, et qu'il devait suivre, d'après le droit talmudi- 
que, la condition de sa mère, ils essayèrent de le vendre comme 
esclave. Cette conduite coupable fut approuvée par plusieurs doc- 
teurs. D'autres prétendirent, au contraire, qu'il n'était pas pos- 
sible que Bostanaï, homme pieux, eût épousé la captive royale 
isans l'avoir préalablement affranchie et lui avoir fait embrasser le 
judaïsme. Pour empêcher qu'un frère ne fût vendu comme esclave 
par ses autres frères, un docteur, Haninaï, fit déclarer par le tribunal 
que le fils de la princesse de Perse était affranchi; celui-ci con- 
serva néanmoins le caractère d'enfant illégitime, et ses fils ne 
furent jamais considérés comme descendants d'un exilarque. 

On a peu d'informations précises sur les gaonim et les exilar- 
ques qui ont vécu de 670, c'est-à-dire depuis la mort de Bostanaï, 
à l'an 730; on ignore même les noms de la plupart d'entre eux. 
'Mar-Isaac fut, selon toute apparence, le premier gaon de Sera ; 



300 HISTOIRE DES JUIFS. 

il eut pour successeur Hunaî. Pendant que celui-ci dirigeait I*aca- 
demie de Sora, Técole de Pumbadita avait à sa tête Mar-Râbd 
(vers 670-680). Hunaï et Mar-Râba prirent une mesure très im- 
portante, qui abolissait une loi talmudique. D'après le Talmud, 
la femme, même dans le cas où son mari est atteint d'une maladie 
rebutante ou exerce une profession répugnante, ne peut deman* 
der le divorce que très rarement ; elle est obligée de rester avec 
son mari, même quand elle éprouve pour lui une insurmontable 
aversion. Persiste-t-elle dans sa demande de divorce, elle est 
menacée de perdre son douaire et même sa dot. L'avènement de 
Tislamisme modifia cette situation. Comme le Coran permettait à ré- 
ponse de demander la répudiation, les femmes juives s'adressaient 
quelquefois aux tribunaux musulmans; ceux-ci forçaient le mari 
à consentir au divorce et à restituer à la femme ce qui lui était dû. 
C'est alors que Hunaï et Mar-Râba autorisèrent l'épouse, contrai- 
rement au droit talmudique, a exiger la répudiation sans qu'il en 
résultât pour elle aucune perte pécuniaire. 

Les successeurs de ces deux gaonim, jusqu'à 720, ne sont 
connus que de nom ; Thistoire du judaïsme babylonien pendant 
toute cette période est restée absolument obscure. On sait seule- 
ment que, dans ces quarante années (680-720), les trois digni- 
taires juifs (l'exilarque et les chefs des deux écoles de Sora et de 
Pumbadita) Axèrent entre eux l'étendue de leurs pouvoirs respec- 
tifs par des arrangements à l'amiable et des concessions mutuelles, 
et que les communautés babyloniennes furent définitivement 
réorganisées. 

A la tête de ces communautés se trouvaient l'exilarque et les 
deux chefs d'académie. L'exilarque avait des fonctions politi- 
ques, il représentait le judaïsme babylonien auprès du khalife et 
des gouverneurs et recueillait les impôts dus par les commu- 
nautés à la caisse de l'État. Ce dignitaire déployait un faste 
presque royal; il portait un costume somptueux, sortait dans les 
carrosses de l'État, avait sa garde du corps et jouissait, en géné- 
ral, d'une très grande considération. Les deux gaonim ou chefs 
des académies de Sora et de Pumbadita maintenaient l'unité reli- 
gieuse, ils dirigeaient l'enseignement talmudique, promulgaient 
de nouvelles lois et en surveillaient l'exécution; ils partageaient le 



CÉRÉMONIE D'INVESTITURE DE L'EXILARQUE. 301 

pouvoir judiciaire avec Texilarque. Ce dernier nommait les chefs 
d'école, après entente préalable avec le Collège. Le chef de l'aca- 
démie de Sora était seul autorisé à porter le titre de gaon; il pos- 
sédait encore d'autres droits qui étaient refusés à son collègue de 
Pumbadita. Pendant quelque temps, on ne pouvait même placer à 
la tête de Técole de Pumbadita qu'un membre du Collège de Sora. 

L'exilarcat était devenu héréditaire dans la maison de Bostanaï; 
néanmoins, aucun membre de cette famille ne pouvait y être élevé 
qu'avec l'assentiment des deux académies. L'investiture du nou- 
vel exilarque avait lieu au milieu d'une grande pompe et avec une 
imposante solennité. Les présidents des deux écoles de Sora et de 
Pumbadita, accompagnés de leurs Collèges et des personnages les 
plus considérés du pays, se rendaient dans la ville habitée par 
le nouvel élu. Là, ils se réunissaient dans une salle spacieuse et 
luxueusement ornée, où étaient placés des sièges d'honneur pour 
l'exilarque et les chefs des deux académies. Le gaon de Sora pre- 
nait alors la parole pour appeler l'attention du prince de l'exil 
sur l'importance et la gravité de ses devoirs et pour le prémunir 
contre tout sentiment de vanité ou d'orgueil. Le jeudi, on se ren- 
dait à la synagogue, où les deux chefs d'école imposaient leurs 
mains sur la tête de Fexilarque, et, au son des trompettes, pronon- 
çaient les paroles suivantes : « Vive notre maître, le prince de 
Texil I » Ces paroles étaient joyeusement acclamées par la foule, 
qui était toujours très nombreuse à cette cérémonie. L'exilarque 
sortait alors de la synagogue, accompagné jusqu'à son domicile 
d'un immense cortège d'honneur. 

Le samedi suivant, on célébrait en son honneur un service 
solennel. Il paraissait à la synagogue dans une tribune élevée 
et ornée de riches étoffes, comme autrefois les rois de la maison 
de David au temple de Jérusalem. Le gaon de Sora s'approchait 
alors de la tribune, ployait le genou devant l'exilarque et s'asseyait 
à sa droite; ensuite, venait le chef de l'école de Pumbadita qui se 
plaçait à sa gauche. Pour lire la Loi, on apportait le rouleau sacré 
devant lui, à l'instar de ce qui se faisait autrefois pour les souve- 
rains; le président de l'école de Sora lui servait d'interprète [me- 
turgueman). Après la lecture de la Loi, il développait devant les 
fidèles un sujet d'édification; s'il n'en était pas capable, le gaon le 



dÙ2 HISTOIRE DES JUIFS. 

faisait à sa place. Dans la prière finale, récitée à la gloire de 
Dieu, CD mentionnait le nom de Texilarque : « Puisse cet événe- 
ment se produire, disait-on, du vivant du prince! » Puis Toffi- 
ciant appelait la bénédiction divine sur le prince, les chefs et les 
membres des deux académies (la prière de Yekoum Pourkau) et 
mentionnait les noms des pays, des villes et des personnes qui 
contribuaient par leurs dons à Tentretien des écoles. L*exilarque 
était alors conduit, au milieu d*une imposante procession, jusqu*à 
sa demeure, où il réunissait autour de lui, dans un magnifique 
festin, les dignitaires, les savants, les fonctionnaires de TÉtat et 
toutes les notabilités qui se trouvaient dans la ville. 

Une fois par an, la troisième semaine après la fête des Cabanes, 
le prince de Texil tenait une espèce de cour à Sera ; les chefs des 
deux académies et leurs Collèges, les représentants des commu- 
nautés et d'autres notabilités lui rendaient visite. La réunion de 
tous ces personnages autour de Texilarque portait le nom de 
grande as$emJ>lée ou pèlerinage auprès du prince de VexU. Pen- 
dant toute cette semaine, on faisait des conférences religieuses, et, 
le samedi, on suivait à Tégard de Texilarque le cérémonial qui 
était observé en son honneur le samedi de son installation. 

Comme revenus, Texilarque avait les impôts qui lui étaient 
payés par un certain nombre de villes. Les districts Aq Naka- 
Towan (à l'est du Tigre), de Farsistan et de Holwan lui versaient 
encore, dang leur décadence, sept cents deniers d'or (environ 
8,500 francs}. Il avait aussi le droit d'imposer, pour son compte, à 
toutes les localités placées sous sa juridiction, des taxes extraor- 
dinaires; de plus, on lui offrait des présents. 

Au deuxième rang, immédiatement après l'exilarque, se tenait 
le chef de l'académie de Sera; il portait le titre de gaon, et en 
toute circonstance, même quand il était beaucoup plus jeune que 
lui, il avait le pas sur son collègue de Pumbadita. Celui-ci était 
cependant absolument indépendant pour les questions d'adminis- 
tration intérieure, à moins que quelque exilarque ne s'y ingérât 
illégalement. Au-dessous de lui, le chef d'école avait un président 
de tribunal qui rendait la justice et lui succédait habituellement. 
Ensuite, venaient sept chefs des assemblées des professeurs et 
trois compagnons ou savants; ces dix fonctionnaires paraissent 




LES DIGNITAIRES JUIFS DE LA BABYLONIE. 303 

avoir formé le « petit sénat ». Il y avait, enfin, un Collège de cent 
membres qui se subdivisait en deux sections d'inégale impor^ 
tance : le granâf synAédrin^ composé de soixante-dix membres, 
et le petit synhédrin^ composé de trente membres. La dignité de 
membre du Collège était héréditaire, mais celle de président était 
élective. 

Le Collège avait perdu graduellement son caractère de corp^ 
enseignant pour ne plus être qu'un corps législatif, un vrai par-» 
lement. Deux fois par an, au mois de mars et au mois de sep-^ 
tembre fadar et elloul), il se réunissait et tenait séance pendant 
tout un mois. Ces réunions étaient bien consacrées en partie à 
des controverses théoriques sur un chapitre du Talmud qui avai| 
été désigné d'avance comme devant servir de thème aux discusr 
sions du Collège, mais on y poursuivait avant tout un but pratique, 
on promulguait de nouvelles lois, on instituait de nouvelles pratir 
ques et on délibérait sur les consultatioùs légales adressées au 
Collège, pendant le semestre, par les communautés du dehors. A 
la fin de la session, les réponses à ces consultatioiis étaient lue^ 
devant les membres réunis, signées par le chef de l'académie au 
nom de tout le Collège, scellées du sceau de l'école et apportées pai^ 
des messagers aux diverses communautés qui les a\^ient provo- 
quées. Toute communauté qui avait ainsi recours aux lumières 
des docteurs envoyait d'habitude, avec sa demande, de riches dons 
en argent. Ces dons étaient-ils offerts explicitement pour l'une 
des deux écoles, l'autre n'en recevait aucune part; les envoyait- 
on sans indiquer la destination, l'académie de Soraen recevait les 
deux tiers, et le troisième tiers était pour l'école de Pumbadita. 
Cet argent était réparti. par le président entre les membres du 
Collège et les élèves. Outre les présents qu'elles recevaient, les 
deux académies avaient des revenus réguliers, fournis par les dis- 
tricts qui étaient placés sous leur autorité. L'école de Sera avait 
dans son ressort le sud de l'Irak avec les deux villes importantes, 
de Wasit et Bassora, sa juridiction s'étendait jusqu'à Ophir (Inde 
ou Yémen?]; elle recueillait encore dans les plus mauvais temps 
jusqu'à quinze cents deniers d'or (environ 18,000 francs). De 
Pumbadita dépendaient les communautés du nord jusqu'au 
Khorassan. 



904 HISTOIRE DES JUIFS. 



Chaean des trois diefs da jadai^iie babylonien nonuDail les 
juges de soo district. Cenx-ei receraient de leur ch^biérardiiqiie 
on diplôme qui leur donnait le titre de dajfyan et le droit de 
statuer non seolement sur des points de droit cîTil mais aussi 
sur des questions religieuses; en même temps que juges, ils 
étaient aussi rabbins. Le juge se choisissait parmi les membres 
de la communauté deux assesseurs (^^i^Juat), qui formaient avec 
lui le tribunal des jnges-rabUns. Cest ce tribunal qui légalisait 
les pièces judiciaires, telles que contrats de mariage, lettres de 
divorce, lettres de change, actes de vente ou de donation. Le juge 
remplissait aussi l'emploi de notaire de la eammunanté^ et, pour 
ces diverses fonctions, il recevait un traitement fixe payé par la 
communauté, des honoraires pour chaque acte qu'il dressait, et, 
enfin, il prélevait chaque semaine une somme déterminée sur la 
vente de la viande. Ce fonctionnaire avait probablement aussi la 
surveillance des écdes. 

L'organisation de la communauté juive en Babylooie, qui a servi 
de modèle à tout le judaïsme et s'est conservée en partie jus- 
qu'à nos jours, était établie sur les bases suivantes. A la tète 
de la communauté, se trouvait une commission chargée de soi- 
gner les intérêts généraux et de distribuer des secours aux pau- 
vres; elle était composée de sept membres, appelés Pamessè 
hOrKenéssét. La surveillance de la communauté était confiée au 
délégué de l'exîlarque ou de l'un des deux cbeOs d'académie. C'est 
ce délégué qui prononçait les châtiments contre les coupables ; 
il pouvait infliger deux sortes de châtiments, la bastonnade et 
l'excommunication. Cette dernière punition n'a été appliquée chez 
les Juifs ni aussi fréquemment ni aussi arbitrairement que chez 
les chrétiens, mais chez les premiers aussi on l'a trop souvent em- 
ployée. L'excommunication simple atteignait ceux qui ne voulaient 
pas se soumettre à quelque usage religieux ou à quelque ordre 
des autorités ; les conséquences n'en étaient pas très graves, car 
ni les étrangers, ni surtout les membres de sa famille n'étaient 
tenus de s'éloigner de l'excommunié. Ce dernier persistait-il au 
bout de trente jours dans son insubordination, il était frappé de. 
l'excommunication majeure. Ses amis les plus intimes s'éloi- 
gnaient alors de lui, il était isolé au milieu de la société et traité en 



ÉCLAT. DU judaïsme BABYLONIEN. 305 

maudit. Ses enfants étaient exclus de Técole et sa femme de la 
synagogue; on ne pouvait ni enterrer ses morts, ni même circon- 
cire ses enfants. Quelque rigoureux que fût ce châtiment, il était 
nécessaire de l'appliquer à une époque où il n'était pas possible 
d'agir sur la foule ,par le raisonnement ou la persuasion, pour 
maintenir Tunité religieuse et assurer le triomphe de la loi. 

Tout en étant soumis aux caprices des gouverneurs musulmans 
et quelquefois à l'arbitraire des exilarques eux-mêmes, le 
judaïsme babylonien apparaissait au loin sous les plus brillantes 
couleurs. Les Juifs de tous les pays voyaient dans l'institution 
de l'exilarcat le rétablissement de la dynastie royale de David et 
dans le gaonat la résurrection des écoles talmudiques. A mesure 
que les khalifes de la famille des Omayyades étendaient leurs con- 
quêtes, au nord, jusqu'à la Transoxanie, à l'est, jusqu'aux Indes, 
à l'ouest et au sud, jusqu'à l'Afrique et aux Pyrénées, de nouvelles 
communautés juives venaient se placer sous l'autorité de l'exilar- 
que et des gaonim. La Palestine elle-même se subordonna à la 
Babylonie. Les regards de tous les Juifs étaient tournés vers l'heu- 
reuse région où régnait un prince juif, le prince de l'exil, on se 
consolait de la destruction du temple et de la dispersion par la 
pensée que, près des fleuves de Babel, dans ce coin mystérieux 
où s'était établie la partie la plus active et la plus vaillante de la 
nation juive, où avaient vécu les illustres amoraïm, fleurissait un 
Etat juif, ce Dieu, se racontait-on, a fait fonder les écoles de Sora 
et de Pumbadita douze ans avant que Nabuchodonosor n'incendiât 
le temple de Jérusalem, il les a couvertes tout spécialement de sa 
protection, elles n'ont jamais été persécutées ni par Rome, ni par 
Byzance, n'ont jamais été ni opprimées ni asservies. La délivrance 
d'Israël viendra de la Babylonie, et les habitants juifs de cetle 
contrée privilégiée seront préservés des maux de l'époque 
messianique. » L'attachement des Juifs du dehors pour la Baby- 
lonie était si profond, qu'ils demandaient comme un suprême hon- 
neur que leur souvenir fût rappelé, après leur mort, à une céré- 
monie funèbre que célébreraient les deux académies. Pour 
donner satisfaction au désir qui lui en était exprimé de toutes 
parts, le Collège décida de consacrer deux jours par an, pendant 
ses sessions, à prier pour l'âme des bienfaiteurs des écoles, 
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iK81L4|lll, 




LES JUIFS D'ESPAGNE. 307 

dant la persécution, avaient embrassé le christianisme. Ils durent 
abjurer de nouveau le judaïsme et rentrer dans le giron de TEglise; 
la fuite était impossible, les châtiments les plus sévères mena- 
çaient ceux qui, après avoir reçu le baptême, se cachaient ou 
essayaient de quitter le pays. On croyait rendre leur conversion 
plus sincère en les forçant de nouveau à signer une formule d'ab- 
juration {placUum Judaorum). Les Juifs de la capitale Toletum 
(Tolède) signèrent, le 18 février 654, pour le roi Receswinth, un 
acte de foi dans lequel ils déclaraient : <c que déjà sous le roi Chin- 
tila ils avaient fait vœu de persister dans la religicm chrétienne, 
mais que leur incrédulité et leurs erreurs héréditaires les avaient 
empêchés de reconnaître la divinité du Christ ; que maintenant 
ils promettaient, de par leur libre volonté, eux, leurs femmes et 
leurs enfants, de ne plus observer les rites et usages des Juifs ; 
qu'ils s*abstiendraient d'entretenir des relations condamnables 
avec des Juifs non baptisés, de se marier entre parents (oncles et 
nièces), d'épouser des femmes juives, d'accomplir les cérémonies 
du mariage juif, de pratiquer la circoncision, de célébrer la Pàque, 
le sabbat et les autres fêtes juives, de suivre les prescriptions ali- 
mentaires et, en général, tous les usages abominables du judaïsme; 
qu'ils s'engageaient, au contraire, à reconnaître sincèrement les 
enseignements des évangiles et les traditions apostoliques et è 
observer sans détours ni hypocrisie les lois de l'Église ; que, tout 
en ne pouvant pas surmonter leur répugnance pour la chair de 
porc, à laquelle il leur était impossible de goûter, ils promettaient 
de manger sans aversion ce qui était cuit avec le porc ; que quicon- 
que d*entre eux violerait un de ces engagements périrait de leurs 
propres mains ou des mains de leurs (Ils par le feu ou la lapida- 
tion; qn'ila iurnieni par la TrinUé de rester fidèles à cetle dé- 
claration. » Il est très probable que dans les autres villes du 
royaume hispano-visigoth les Juifs furent contraints de signer des 
actes semblables. Ils durent néanmoins payer la taxe imposée aux 
Juifs, le fisc ne voulait pas que leur conversion lui fût préjudiciable. 
Receswinth savait que la noblesse du pays défendait les Juifs 
et permettait à ceux d'entre eux qui avaient été baptisés de force 
de vivre selon leur conscience , il promulgua un édit en vertu 
duquel nul chrétien ne devait protéger ceux qui pratiquaient en 



308 -HISTOIRE DES JUIFS. 

secret le judaïsme, sous peine d'être excommunié ou exclu de TÉ- 
glise. Cette loi ne produisit cependant pas le résultat désiré. Les 
chrétiens pidaîsants^ comme on les appelait, restèrent attachés 
à leur ancienne religion, ils apprirent à fatiguer par leur tenadté 
la méfiance vigilante de leurs ennemis. Dans Fintérieur de leurs 
Tnaisons, ils continuèrent à célébrer les fêtes juives et à négli- 
ger Tobservance des fêtes chrétiennes. Pour remédier à cet état 
de choses, le clergé les obligea à passer les jours de fêtes juives et 
chrétiennes sous les yeux d'ecclésiastiques, et ils furent ainsi 
contraints de négliger les unes et de célébrer les autres (655}. 

Sous le règne du roi Wamba (672-680), les Juifs jouirent de 
nouveau d*une certaine liberté, ils en profitèrent pour publier des 
écrits de controverse, dans lesquels ils montraient que ce n*était 
ni par aveuglement ni par folie, comme le prétendaient les con- 
ciles et les auteurs chrétiens, qu'ils n'acceptaient pas le baptême, 
et par lesquels ils s'affermissaient dans la foi juive et y affermis- 
saient en même temps ceux d'entre eux qui appartenaient en appa- 
rence au christianisme. Ces œuvres de polémique étaient probable- 
ment écrites en latin. On ne connaît qu'un seul point de leur contenu, 
on sait qu'elles rapportaient une tradition d'après laquelle le 
Messie n'apparaîtrait que dans le septième millénaire de la créa- 
tion, parce que les six mille années répondaient aux six jours de 
la création et que le septième millénaire représentait le sabbat 
universel, le temps messianique. Or, d'après les calculs des Juifs, 
il ne s'était même pas écoulé quatre mille ans entre la création 
du monde et l'apparition de Jésus, ce dernier ne pouvait donc pas 
être le Messie. Cet argument était présenté, selon toute apparence, 
sous une forme très habile, puisqu'il ébranla maint chrétien dans 
sa foi. 

Les Juifs ne conservèrent pas longtemps cette liberté de culte et 
de parole. Wamba fut détrôné par un seigneur d'origine byzantine, 
Erwig, vrai Grec de la décadence, sans foi ni conscience. Pour 
s'attacher le clergé, l'usurpateur lui sacrifia les Juifs. Devant le 
concile qui devait le couronner, il prononça contre les Juifs un 
discours fanatique, dont voici le début : « C'est avec des larmes 
que je viens supplier la vénérable assemblée de s'appliquer à 
purifier le pays de la lèpre de la corruption. Levez-vous ! levez- 



LE CONCILE DE TOLÈDE. 309 

vous!... exterminez ces Juifs pestiférés qui s^endurcissent sans 
cesse daus de nouvelles folies, examinez les lois que Notre Mcgesté 
va promulguer contre eux. » 

Des vingt-sept paragraphes que le roi Erwig soumit à l'appro- 
bation du concile, un seul se rapportait aux Juifs, tous les autres 
avaient en vue les malheureux qui avaient été baptisés de force 
et qui, malgré leurs déclarations écrites, malgré les peines les 
plus sévères, restaient attachés de cœur au judaïsme. Pour amener 
les Juifs au christianisme, Erwig proposa tout simplement de 
les obliger à se présenter au baptême dans le délai d*un an, eux, 
leurs enfants et tous leurs parents, et, dans le ca& où ils ne se 
conformeraient pas à cet ordre, de confisquer leurs biens, de les 
frapper de cent coups de verges, de leur arracher la peau du front 
et de la tête, et de les chasser enfin du pays. Les chrétiens judaï- 
sants, déjà si durement éprouvés, furent soumis à une nouvelle 
vexation. Ils étaient déjà obligés de passer les solennités juives et 
chrétiennes sous la surveillance du clergé, Erwig contraignit ceux 
qui se mettaient en voyage pendant la fête de Pâques à se pré- 
senter devant les ecclésiastiques des localités où ils s'arrêtaient, 
pour faire constater qu'ils accomplissaient fidèlement leurs devoirs 
religieux. Il était ordonné aux Juifs de porter constamment sur 
eux le texte des lois qui les concernaient, afin qu'il ne leur fût 
pas possible, en cas de désobéissance, d'arguer de leur igno- 
rance. 

Le concile, présidé par le métropolitain Julien, de Tolède, d'o- 
rigine juive, approuva toutes les mesures proposées par Erwig et 
décida qu'elles ne pourraient jamais être abolies. Deux jours 
après la clôture de l'assemblée, on convoqua tous les Juifs pour 
leur faire connaître les dispositions prises à leur égard (25 jan- 
vier 681). Pour la troisième fois, les Juifs baptisés durent abjurer 
le judaïsme et signer un acte de foi. 

La situation si malheureuse des Juifs hispano-visigolhs s'ag- 
grava encore sous Egica, le successeur d'Erwig. Ce roi leur 
défendit de posséder des maisons et des terres, il leur interdit la 
navigation et le commerce avec l'Afrique et, en général, toute 
relation d'affaires avec les chrétiens. Les Juifs étaient obligés, 
de céder tous leurs immeubles au fisc, qui leur donnait un sem- 



310 HISTOIRE DES JLIFS. 

Maot de dédommagemoiL Poussés au désespoir par ces mesures 
rigoareases, ils se mirent en rapport avec leurs frères d'Aùique 
pour détruire la puissance visigothe (694' ; ils comptèrent proba- 
blement, pour Texécution de ce projet, sur le concours du kha- 
life, au dehors, et, dans le pays même, sur Tappui des seigneurs 
mécontents. Le complot aurait pu réussir dans Tétat de déca- 
dence où se trouvait akn^ Tempire risigoth, il fut dévoilé trop 
tôt. Non seulement les coupables, mais tous les Juifs de FEspagne 
et de la Septimanie, province gauloise qui appartenait aux Yisi- 
gotbs, furent réduits en ser\'age et repartis entre les grands du 
pays, sans pouvoir jamais être affranchis. Les enfants au-dessous 
de sept ans furent arrachés à leurs parents, afin d'être élevés dans 
le christianisme. Seuls, les guerriers juifs qui défendaient les défi- 
lés des Pyrénées contre les invasions du dehors conservèrent leur 
liberté. 

Mais Tempîre visigoth touchait à sa fin. Après la mort de WUiza^ 
fils d'Egica, Tarik^ le conquérant mahométan, vint de l'Afrique 
en Andalousie avec des forces considérables, il fut rejoint par 
tous les Juifs bannis d'Espagne et par ceux qui étaient restés 
dans la Péninsule. Après la bataille de Xérès (juillet 711) et la 
mort de Soderic^ dernier roi des Visigoths, les Arabes victorieux 
s'avancèrent rapidement dans l'intérieur du pays. Grâce à Tappui 
des Juifs, auxquels ils confiaient la garde des villes dont ils s'em- 
paraient, les généraux musulmans disposaient toujours de presque 
toute leur armée pour continuer la conquête du pays, et ils triom- 
phaient ainsi facilement des résistances qu'ils rencontraient. 
Quand Tarik s'approcha de Tolède, il ne s*y trouvait plus 
qu'une faible garnison ; les grands et le clergé s'en étaient enfuis. 
Pendant que les chrétiens invoquaient, dans les églises, la protec- 
tion divine (dimanche des Rameaux de l'an 712), les Juifs ouvri- 
rent les portes de la ville au général arabe, qu'ils acclamèrent 
comme un libérateur. Ils avaient tant souffert depuis Reccared et 
Sisebut! Un peu plus tard, le gouverneur d'Afrique, Monsa-ibn- 
NosaîTy envahit l'Espagne avec une seconde armée et s'empara 
d'un certain nombre de villes, il en laissa également la garde 
aux Juifs. 

L'Espagne tout entière devint une province musulmane, et les 



LES JUIFS SOUS LES KHALIFES. 311 

Juifs de cette contrée passèrent sous la domination des Arabes. 
Pour les récompenser de l'appui qu'ils leur avaient prêté, leurs 
nouveaux maîtres les traitèrent avec bienveillance, ils leur permi- 
rent de pratiquer ouvertement leur religion et d'avoir leurs tribu- 
naux particuliers, leur imposant seulement une taxe (dslmma), qui 
était également payée par les chrétiens récemment soumis. Les 
Juifs d'Espagne entrèrent ainsi, à leur tour, dans la grande com* 
munauté formée par leurs nombreux coreligionnaires qui vivaient 
dans le vaste empire des khalifes. 

Sous les premiers khalifes omayyades, les Juifs vécurent libres 
et heureux au milieu des Arabes. Moamya, YezidP^, AbdVrl'Malik, 
Walid P* et Soleïman (655-717) étaient des souverains tolérants 
et éclairés, qui ne s'inspiraient pas, dans leur conduite, des doc- 
trines étroites du Coran. Ils aimaient la poésie (Abdu-I-Malik était 
poète), estimaient la science et récompensaient les savants dis- 
tingués aussi généreusement que les illustres guerriers. Le peuple 
lui-même avait un certain goût littéraire et mettait tous ses 
soins à parler un langage correct et élégant. Les Juifs de l'Arabie 
imitaient sur ce point l'exemple de leurs concitoyens musulmans. 
Aussi, pendant que les Juifs, en général, se servaient d'un langage 
corrompu, mélange d'hébreu, de chaldéen et de grec, impropre à 
toute production littéraire, et qu'ils se montraient indifférents pour 
la forme dont ils revêtaient leurs idées, leurs coreligionnaires 
arabes s'exprimaient en un hébreu correct et pur. Les tribus juives 
de Kaïnoukaa et de Nadhir, qui avaient émigré en Palestine et en 
Syrie, et celles de Khaïbar et de Wadi-1-Kora, qui s'étaient établies 
à Koufa et dans d'autres parties de l'Irak, avaient emporté avec 
elles dans leur nouvelle patrie le goût de la poésie arabe ; elles l'ins- 
pirèrent à leurs autres coreligionnaires. Aussi, cinquante ans après 
que les Arabes eurent conquis la Palestine et la Perse, vers 683, un 
Juif babylonien, le médecin Masser-Qawaih, de Bassora, sut tra- 
duire un ouvrage médical du syriaque en arabe. 

Stimulés par le zèle passionné avec lequel les Arabes étudiaient 
le Coran et les productions de leurs poètes, les Juifs se livrèrent 
avec ardeur à l'étude de la Bible et essayèrent, eux aussi, d*avoir 
leurs poètes; de là, la naissance de la poésie néo-hébraïque. Mais, 
tandis que les Arabes chantaient la guerre, la chevalerie et l'amour, 



312 HISTOIRE DES JUIFS. 

se lamentaient sur la perte de leur fortune ou lançaient des sar- 
casmes contre les adversaires qu*ils ne pouvaient atteindre de 
leur épée, les poètes juifs célébraient Dieu et sa puissance et 
gémissaient sur les souffrances de la nation juive. Tels 
étaient les deux principaux thèmes développés par les chantres 
juifs. Il vint s*y ajouter bientôt un troisième élément. On sait que 
depuis la chute de TEtat juif, renseignement religieux était devenu 
rame du judaïsme, la plus grande partie des offices du sabbat et 
des fêtes était consacrée à la lecture de la Thora et des prophètes, 
aux commentaires des targoumistes (interprètes) et aux dévelop- 
pements des aggadistes (prédicateurs). Pour agir sur les esprits, 
la poésie hébraïque devait donc devenir didactique, et comme le 
poète n'avait d*autre théâtre que la synagogue, d'autre public que 
les fidèles, la poésie devait nécessairement prendre un caractère 
synagogal ou liturgique. 

Une circonstance particulière vint favoriser le développement de 
la poésie synagogale : les simples et courtes prières qu*on récitait 
au temple étaient devenues insuffisantes. On y avait bien ajouté 
quelques psaumes et un certain nombre de compositions liturgi- 
ques, mais le peuple avait besoin, à ce moment, de s'entretenir 
longuement avec son Créateur et de prolonger son séjour à la sy- 
nagogue. Il devenait de toute nécessité d'élargir le cadre de l'office 
divin, surtout pour les fêtes du Nouvel An et de l'Expiation, où les 
fidèles, contrits et repentants, désiraient passer au temple la plus 
grande partie de la journée. 

Le plus ancien des poètes liturgiques ou Païtanim paraît être 
José b, José Hayaùhom ou Haithom. On ne sait ni dans quel pays 
ni à quelle époque il est né, il semble être originaire de la Pales- 
tine et n'avoir pas vécu avant le i®' siècle de l'hégire. Dans ses 
poésies liturgiques pour le Nouvel An, il s'inspire des senti- 
ments qui animent les fidèles pendant cette fête et des seuvenirs 
qu'elle rappelle, il célèbre Dieu comme créateur et maître tout- 
puissant de l'univers, comme juge souverain et équitable. Ces 
compositions remarquables, qui exaltent le passé glorieux, les souf- 
frances présentes et l'avenir radieux d'Israël, sont à la fois des chants 
de triomphe et de tristes élégies, où s'entremêlent les cris de douleur 
et les accents de joie et d'espérance. José b. José composa égale- 




LA POÉSIE SYNAGOGALE. 313 

ment un poème pour la fête de l'Expiation ; c'est une sorte d'épo- 
pée liturgique qui raconte la création de l'homme et de Tunivers, 
rimpiété des premières générations, la mission d*Âbraham et l'é- 
lection de ses descendants comme peuple de Dieu, la consécration 
de la famille d'Aron au service du temple, les cérémonies accom- 
plies par le grand prêtre dans le sanctuaire pendant la fête de l'Ex- 
piation, et enfm la joie que manifestait le peuple quand il s'aper- 
cevait à certains signes que ses fautes étaient pardonnées. Les 
compositions de José b. José se font remarquer par la profondeur 
et l'élévation de la pensée ; elles sont devenues, dans certaines com- 
munautés, partie intégrante de l'ofQce et elles ont servi de modèle 
aux poctes postérieurs, mais elles n'ont encore ni rime, ni mètre; 
le seul caractère qui les distingue de la prose ordinaire, c'est 
que les lettres qui commencent les versets se suivent dans Tordre 
alphabétique. 

La poésie néo-hébraïque ne conserva pas longtemps cette forme 
si simple. Familiarisés avec la littérature arabe, les Juifs ne tardè- 
rent pas à introduire la rime dans leurs compositions poétiques. Le 
premier auteur juif connu qui ait adopté la rime est Yannaï^ 
originaire, à ce que l'on croit, de la Palestine. Yannaï a écrit des 
poèmes liturgiques pour les sabbats qu'on nomme extraordinaires^ 
soit parce qu'ils rappellent des événements historiques, soit parce 
qu'ils sont rapprochés de certaines fêtes et leur servent en quel- 
que sorte d'introduction. Les aggadot servant de thème aux prédi- 
cateurs ne présentaient plus aucun intérêt pour les fidèles, parce 
qu'ils les connaissaient depuis longtemps. Yannaï chercha à les 
pendre plus attrayantes en les revêlant d'une forme poétique. Mais 
il n'en sut pas faire ressortir les points intéressants ni les relever 
par un style élégant et clair, ses rimes sont pauvres et son 
expression est lourde et obscure. 

Son disciple, Eléazar Kalir ou Kaliri, de Kiriat-Séfer, n'écri- 
vit ni avec plus de grâce ni avec plus de clarté. Pour triompher 
des nombreuses ditficultés de forme et de fond qu'il s'imposait 
dans la composition de ses poésies, il était obligé défaire violence 
à la langue hébraïque et de créer des mots nouveaux en dépit de 
toute règle grammaticale. Aussi, tout ce qu'il a écrit forme une suite 
d'énigmes, dont la solution échappe à tous ceux qui ne possèdent 



314 . HISTOIRE DES JUIFS. 

pas une profonde connaissance de la littérature aggadique. Il a 
composé plus de cent cinquante morceaux liturgiques, hymnes 
pour les fêles, prières de pénitence, élégies pour les jours de 
jeûne, mais un très petit nombre de ses compositions a une valeur 
poétique, et aucune n*est réellement belle. Les comaïunautës 
babyloniennes, italiennes, allemandes et françaises les ont admises 
néanmoins à Thonneur d'être récitées au temple, mais les commu- 
nautés espagnoles, habituées à un langage plus correct et plus 
élégant, n'en ont pas voulu. 

. Par suite de Tinsertion de ces morceaux liturgiques dans 
Toffice, celui-ci changea de caractère. La traduction des chapitres 
de la Thora et les discours d'édification cédèrent la place aux 
piyyoutim. C'est alors qu'on introduisit le chant dans le service 
divin, car les piyyoutîm furent chantés et non récités, et rofficianl 
prit une place prépondérante dans la synagogue. 

A cette époque, c'est-à-dire au premier siècle de l'hégire, se 
produisit dans le judaïsme un mouvement qui provoqua parmi les 
Juifs des querelles, des dissensions et de cruels déchirements, 
mais qui, en fm de compte, fut très bienfaisant. On sait que, dans 
les communautés juives de la Babylonie, le Talmud était accepté 
comme code religieux. Quand l'islamisme se fut propagé de l'Inde 
jusqu'en Espagne et du Caucase jusqu'au cœur de l'Afrique, l'auto- 
rité des gaonim et, par conséquent, celle du Talmud s'étendit à 
son tour. Les Juifs de la Babylonie se soumettaient assez facilement 
à la doctrine, souvent étroite, du Talmud, parce qu'elle était con- 
forme à leurs mœurs, à leurs habitudes et à leurs propres concep- 
tions et qu'elle avait été établie parleurs chefs religieux. De plus,, 
les Juifs babyloniens et africains n'étaient pas assez familiarisés 
avec la Bible et le Talmud pour reconnaître si les pratiques pres- 
crites par les écoles rabbiniques étaient fondées ou non sur des 
textes de la Thora; il leur suffisait de savoir qu'un usage religieux 
était ordonné par les gaonim pour qu'ils l'acceptassent. 

Il n'en était pas de môme des Juifs arabes établis en Palestine, 
en Syrie et dans l'Irak. C'étaient de vrais fils du désert, guerriers 
vaillants et chevaleresques, habitués à vivre et à penser hbrement, 
autrefois en relations constantes avec les Arabes, parmi lesquels 
ils s'étaient de nouveau établis après la conquête de la Perse et de 



LE PSEUDO-MESSIE SÉRÈNE. 315 

lâ Syrie. Certes, ils aimaieat passionnément leur religion, ils lui 
avaient souvent sacrifié liberté, fortune et patrie, mais leurjudaïsme 
était plus large que celui du Talmud. Pour obéir aux prescriptions 
talmudiques, ils devaient renoncer à leurs rapports avec les Arabes, 
ne pouvaient plus boire de vin en leur société, en un mot, ils se 
sentaient gênés dans leurs habitudes et leurs relations. Outre ce 
premier motif d'hostilité envers le Talmud, les Juifs arabes en 
avaient im autre. Les controverses religieuses qu'ils avaient à sou- 
tenir contre les mahométans, pour démontrer la valeur du judaïsme 
en face des prétentions de Tislamisme, les obligeaient à puiser des 
arguments dans la Bible. C'est ainsi qu'ils découvrirent que 
bien des lois établies par le Talmud et les académies n'avaient 
aucun fondement dans la Thora. Quelles qu'en fussent les causes, 
il est certain que les premiers symptômes d'éloignement pour le 
Talmud se manifestèrent dans la colonie judéo-arabe de la Syrie 
ou de l'Irak. On sait de source autorisée qu'au commencement du 
viii° siècle, un grand nombre de Juifs en Syrie se laissèrent entraî- 
ner à délaisser le judaïsme talmudique pour s'en tenir aux pres- 
criptions de Moïse. 

L'auteur principal de ce mouvement était un habitant de la 
Syrie, nommé Sérène (Serenus), qui prétendait être le Messie 
(vers 720). Il promit aux Juifs de chasser les mahométans de la 
Palestine et de leur rendre ce pays. Les Juifs accueillirent, selon 
toute apparence, les projets de Sérène avec une faveur très mar- 
quée, parce qu'ils commençaient à être en butte aux persécutions 
du khalife Omar II {111-120), qui remit en vigueur contre eux la 
législation restrictive d'Omar P"^ et voulut les forcer à embrasser 
l'islamisme. Sérène poursuivit en même temps Tabolition des 
principales pratiques talmudiques, il ordonna de ne plus célé- 
brer le deuxième jour de fêle, de ne plus réciter les prières 
usuelles, de ne plus tenir compte des lois alimentaires pres- 
crites par le Talmud, il permit le vin des non-Juifs, le 
mariage entre personnes parentes à un degré prohibé par 
le Talmud, et la conclusion du mariage sans contrat préa- 
lable. La réputation de Sérène pénétra jusqu'en Espagne, oiï 
beaucoup de Juifs abandonnèrent tout pour suivre le faux 
Messie. Us ne se décidèrent sans doute si facilement à quitter 



3M m^TOIRe DES JUIFS. 

leur p9f% qae farte qaHs élaieml p«a salHfailf de k^ sitsatioB. 

Sérèoe finit BtâénbleflWttt. D fsl fui pnsoaner el iwiif 
deranl le khalife Je^, socceafenr d'Omar IL Jleessé d'avoir 
Toolo tnmper les Jaife, il nia s*éire ^ésenté sémosenent 
eiMinne le Messie. Le kbalîfe le reoûl alors an Jnife eox-mêflKS, 
prar le ebili^ de sa sapereherie. Ses parUsans iroolnreot rentrer 
dans la eommanaolé joire, dont ils s'étaient sépar» en transgresr- 
sant les prescriptions talmodiqnes. Fallait-il les receTMr comme 
des pécbeors rqienlants oo comme des |»€6âytes? La question 
fot soomise an cbef de Tacadémie de Pombadita, Xàiromén ben 
Jfehtmia^ somommé Mat Tanha ;719-730}. Ce docteor déclara 
qu'on pouvait les accueiDir comme Israélites, mais qulls de- 
raient foire pénitence dans les synagogues et dédarer publique- 
ment qu^ils observeraient dorénavant les lois du Talmud; ils 
étalent, en outre, soumis à la flagellation. 

A cette époque, il y eut également des Jui& qui ne suivaient 
même pas les prescriptions bibliques, ils n'observaient pas le 
sabbat, mangeaient du sang, ne tuaient pas les animaux selon le 
rite, et cependant n'étaient ni chrétiens, ni musulmans. On ne 
sait pas dans quelle région avaient vécu ces Juife, qui vinrent 
demander à Natronaî de les admettre de nouveau parmi les 
fidèles. 

Trente ans après Téchec de Sérèoe, se produisit, sur un autre 
théâtre, un nouveau mouvement antitalmudique, inspiré par des 
espérances messianiques. Cette agitation était l'œuvre d'un homme 
extravagant et très courageux, Obadia Âôau-Isa ben IsAak, de la 
ville d'Ispahan. Ses adhcreols racontaient comme une chose mer- 
veilleuse qu'il ne savait même pas lire l'hébreu ; c'était exagéré, 
il connaissait la Bible et le Talmud. Guéri de la lèpre, il vit dans 
ce fait un miracle et se crut appelé à de hnutes destinées, il se 
présenta, non comme le Messie, mais comme son précurseur, 
chargé de lui frayer la route. Sa foi dans sa mission était abso- 
lue, il était profondément convaincu que Dieu l'avait chargé de 
délivrer les Juifs de Toppressioa. Comme Sérèoe, il introduisit 
certaines modifications dans le judaïsme, mais elles ne sont pas 
connues. On sait seulement qu'il interdit le divorce, même en cas 
d'adultère, ajouta une quatrième prière quotidienne aux trois qui 



LE PSEUDO-MESSIE ABOU-ISA. 317 

étaient déjà établies, défendit Tusage de la viande et du vin et 
déclara le culte des sacrifices a jamais aboli. 

Abou-Isa essaya d'accomplir l'œuvre de la délivrance par Tépée, 
il transforma ses sectateurs en guerriers. Le moment était favo- 
rable pour une tentative de ce genre. Dans toute l'étendue de 
l'empire musulman avaient éclaté des émeutes contre i/l^rtrâf^//, 
le dernier khalife de la dynastie des Omayyades. Grâce à ces 
troubles, Abou-Isa put réunir sans encombre ses partisans aux 
environs d'Ispahan et caresser un instant Tespoir de réussir dans 
son entreprise. Mais le général de Merwan fut défait près de l'Eu- 
phrate (août 749), et le khalife abbasside Abdallah^ vainqueur du 
dernier représentant des Omayyades (750), mit fin à l'anarchie 
qui régnait dans les pays musulmans. Âbou-Isa, battu par Abdal- 
lah, tomba sur le champ de bataille. Après sa mort, ses partisans 
se dispersèrent, mais ils restèrent fidèles pendant très long- 
temps au souvenir de leur maître, vivant conformément à ses 
prescriptions, sous le nom àUsawites ou ispahanais. 

Les chefs religieux avaient assisté avec indifférence à ces mou- 
vements, sans s'apercevoir qu'un nouvel esprit commençait à 
régner parmi les Juifs et menaçait d'ébranler l'autorité dû 
judaïsme talmudique. Les exilarques favorisaient inconsciem- 
ment Tagitation antitalmudique par leurs procédés arbitraires et 
despotiques ; pour les motifs les moins sérieux, ils destituaient les 
meilleurs chefs d'école et leur donnaient des remplaçants qui 
étaient absolument au-dessous de leur tâche. Ils paraissaient 
surtout en vouloir à l'académie de Sora. L'exilarque de cette 
époque, Salomon, petit- fils ou arrière petit-fils de Bostanaï, 
imposa à cette académie comme président un docteur de l'école 
rivale de Pumbadita, et, dans celle-ci, il soutint un person- 
nage sans mérite et sans instruction, Natraï Kahana^ contre le 
maître de ce dernier, Ahaï, deSabha (non loin de Bagdad), savant 
d'un très grand mérite. Froissé dans son amour-propre, Ahaï émi- 
gra (vers 750) en Palestine, où il composa un recueil de pratiques 
religieuses, le premier ouvrage de ce genre qui ait paru dans la 
période posttalmudique. Le même exilarque Salomon plaça plus 
tard deux frères à la tête des écoles de Sora et de Pumbadita, l'un, 
Jehudaï^ aveugle et impropre à une fonction aussi importante, 



318 HISTOIRE DES JUIFS. 

à Sora, et l'autre, Dudat, à Pumbadita. Pendant que les deux 
frères dirigeaient les destinées religieuses des communautés 
babyloniennes, éclata un mouvement antitalmudique, le caraïsme, 
qui marqua profondément dans l'histoire du judaïsme. 



CHAPITRE XIV 

LB CARAÏSME ET SES SECTES 

Les naissances ne se produisent pas sans souffrance, pas plus dans 
rhistoire que dans la nature. Pour se manifester, les grands 
phénomènes historiques détruisent nécessairement en partie les 
faits existants, ils dérangent les usages reçus et troublent la 
quiétude fondée sur de vieilles habitudes. Ces modifications, tout 
en étant douloureusement ressenties , exercent néanmoins une 
action bienfaisante, elles aident à dissiper les apparences devant 
la réalité, Tillusion devant la certitude, Tobscurité devant la 
lumière. La contradiction et la lutte servent de stimulant au 
progrès, elles sont nécessaires au triomphe de la vérité. Or, 
depuis des siècles, le judaïsme n^avait pas rencontré d'opposi- 
tion chez ses propres adeptes ; aussi la vie religieuse était-elle 
comme pétrifiée. Le christianisme paulinien et post-apostolique 
avait dirigé autrefois ses attaques contre la religion juive, il avait 
abrogé la loi, écarté le raisonnement et imposé la foi. De là, par 
réaction, dans le judaïsme, rattachement étroit aux pratiques et 
le développement des subtilités religieuses. Le Talmud fut le pro- 
duit de ce mouvement, il devint la seule autorité reconnue et fit 
oublier presque totalement la Bible. Il est vrai qu'à Torigine, 
l'étude du Talmud contribua à fortifier et à éclairer l'esprit juif; 
mais, plus tard, et surtout au i«' siècle des gaonim, elle n'était 
plus qu'un simple exercice de mémoire. Il fallait un violent cou- 
rant d'air pour rafraîchir et assainir Talmosphère qui envelop- 
pait alors les écoles juives. Les attaques dirigées contre le Talmud 
par les deux pseudo-messies Sérène et Abou-Isa restèrent sans 
résultat, parce qu'il s'y mêlait des rêveries messianiques, et 



ANAN BEN DAVID. 319 

Bussi parce qu'elles émaaaieat de personnes inconnues, sans 
grande valeur morale et sans autorité. Mais on pouvait pré- 
voir facilement que le jour où, au lieu de naître dans un cercle 
•restreint et situé à Técart, Tagitation antitalmudique se produi- 
rait au centre de la vie juive et sous l'inspiration d'un personnage 
-officiel, elle prendrait une grande extension et aurait des consé- 
quences considérables. 

A la mort de Texilarque Salomon, décédé (vers 761), ce semble, 
•sans laisser d'enfant, la dignité dont il avait été revêtue devait 
revenir à son neveu ATian ben David. On sait peu de chose de 
cet homme, qui laissa une trace si profonde dans l'histoire juive. 
Représenté par ses partisans comme un saint qui, « du temps où 
le sanctuaire de Jérusalem était encore debout, eût été jugé digne 
du don de la prophétie », il était outragé et vilipendé par ses 
adversaires. Ceux-ci lui reconnaissaient cependant un certain 
savoir talmudique, et, de fait, il imitait très habilement le style 
du Talmud. 

Anan refusait toute autorité religieuse à un grand nombre de 
prescriptions talmudiques, et ses tendances étaient sans doute 
connues des représentants des deux académies qui élisaient 
l'exilarque. Les deux gaonim de cette époque étaient, comme on 
sait, des frères ; l'un, Jehudaï l'aveugle, résidait à Sera (759-62), 
et l'autre, Dudaï (761-64), à Pumbadita. Ces deux dignitaires^ 
fioutenus par leur Collège, s'opposèrent à l'élection d'Anan et 
élevèrent à l'exilarcat son plus jeune frère Hanania {oxiAhunaï?). 
Les partisans d'Anan essayèrent, mais en vain, de faire interve- 
nir en sa faveur le khalife Aboug'afar Almanzour : Hanania fut 
maintenu dans sa dignité. La légende raconte qu'Anan aurait été 
calomnié par ses adversaires auprès du khalife, qui l'aurait fait 
jeter en prison. Condamné à être pendu, il aurait déclaré, sur les 
conseils d'un musulman qui se trouvait avec lui en prison, qu'il 
n'appartenait pas à la même secte que son frère. Le khalife l'au- 
rait alors remis en liberté et autorisé à émigrer avec ses partisans 
en Palestine. 

La seule donnée certaine, c'est qu'Anan fut obligé de quitter 
sa patrie et se rendre en Palestine, et que, profondément irrité 
contre les gaonim, il tourna sa colère contre le Talmud et les tal- 



320 HISTOIRE DES JUIFS. 

mudisles. Désireux de ramener la vie religieuse à raccomplisse- 
ment des seules lois bibliques, il accusa les talmudistes d avoir déna- 
turé le judaïsme en igoutant des prescriptions à la Thora et aussi en 
en retranchant des lois obligatoires pour tous les temps. Sa prin- 
cipale recommandation à ses disciples était « d*étudier assidû- 
ment rÉcriture Sainte ». Il est possible qu*Anan n'attaquait si vio- 
lemment le Talmud que par imitation de ce qui se passait alors 
dans le monde musulman. Là, en effet, à côté de ceux qui accep- 
taient non seulement le Coran mais aussi la tradition, et qui s'ap- 
pelaient les Sunnites, il y avait les Chyites, c'est-à-dire les adver- 
saires de la tradition. Anan, comme ces derniers, repoussa tout 
enseignement traditionnel pour s*en tenir strictement à FÉcriture 
(Mikra). De là, le nom de caratsme ou acceptation de V Écri- 
ture. 

Anan exposa sa doctrine dans trois ouvrages, mais ces écrits 
sont perdus, et on est ainsi privé de toute information pré- 
cise sur le caractère primitif du caraîsme. On sait seulement que, 
loin de diminuer les obligations religieuses, le fondateur du ca- 
raîsme en aggrava, au contraire, la charge et remit en vigueur 
bien des lois tombées en désuétude ; il fit même usage, malgré 
son hostilité envers le Talmud, des règles d'interprétation des 
Tannaïtes, pour déduire, comme ses adversaires, de nouvelles lois 
de la Bible. Ce furent surtout les lois sur les fêtes, le sabbat, la 
nourriture et le mariage qui subirent d'importantes modifications. 
Anan abolit le calendrier des fêtes, établi depuis le milieu du 
iy« siècle, il voulut que la néoménie fût déterminée chaque mois, 
comme autrefois, à Taide de l'observation de la nouvelle lune; que 
Tintercalation des années embolismiqucs eût lieu, non pas d'après 
une règle fixée d'avance, mais d'après le degré de maturité de la 
moisson, surtout de l'orge. Il faisait célébrer la Pentecôte, comme 
autrefois les Saddueéens, cinquante jours après le samedi qui sui- 
vait la fête de Pâques. 

Anan se montra particulièrement rigoureux pour l'observation 
du repos sabbatique; il interdit, le samedi, d'administrer des 
remèdes même à des malades gravement atteints, de pratiquer la 
circoncision, de sortir de sa maison dans une ville où les habi- 
tants juifs étalent mêlés aux habitants non-juifs, de goûter des 



ORIGINE DU CARAÏSME. '321 

aliments chauds, de teoir allumés du feu ou de la lumière, il 
introduisit ainsi chez les caraïtes Thabitude de rester dans Tobscu*- 
rité le soir du sabbat. II aggrava aussi les lois alimentaires et 
ajouta de nouveaux cas à la classe des unions prohibées, il défen* 
AU le mariage entre oncle et nièce et entre frères et sœurs de 
lits différents. Que signifiait alors, devant ces exagérations, Tabo- 
lition de quelques pratiques, telles que Tusage de mettre des 
phylactères, de former un bouquet avec certaines plantes [lou- 
lab, etc.) à la fête des Cabanes, de célébrer les victoires des Asmo- 
néens par des illuminations, et autres préceptes de ce genre? 
Dans son zèle à combattre le Talmud, il composa un nouveau 
Talmud plus sévère que le premier; sous son inspiration, la vie 
religieuse prit un caractère sombre, sans élévation et sans poé- 
sie. Les prières .traditionnelles, dont quelques-unes remontaient 
à répoque du second temple, furent proscrites, ainsi que les 
nouvelles compositions des Païtanim, elles furent remplacées 
par des textes tirés de la Bible. Comme, de son temps, les Juifs 
.avaient encore, dans les pays musulmans, leur juridiction parti- 
culière, il étendit ses réformes au droit civil juif. Il déclara que, 
contrairement au texte biblique, les fils ot les filles devaient rece- 
voir une part égale de Théritage paternel; il dénia, par contre, 
au mari le droit d'hériter de sa femme. 

L^agitation créée par Anan donna une impulsion considérable 
à rétude de la Bible, mais le temps n'était pas encore mûr et le 
réformateur lui-même n'était pas un esprit assez puissant pour 
produire une exégèse saine et indépendante. Le fondateur du 
caraïsme, qui raillait tant les arguties des talmudistes, avait 
recours, comme eux^ à des interprétations forcées et à des subti- 
lités pour justifier les pratiques qu'il établissait. En résumé, en 
repoussant la tradition, Anan donna à sa doctrine une base fra- 
gile et étroite et en écarta toute poésie et toute grandeur. 

Anan et ses partisans s'en référaient, dans leur opposition au 
Talmud, au fondateur du christianisme. Selon eux, Jésus fut un 
homme pieux et juste, qui n'avait jamais eu Tintention de se faire 
reconnaître comme prophète et de substituer une autre religion 
au judaïsme, son but était seulement de maintenir en vigueur les 
lois bibliques et d'abroger les pratiques instituées parles hommes. 
111. 21 



322 HISTOIRE DES JUIFS. 

Ils considéraient également Mahomet comme un prophète, qui, 
pas plus que Jésus, n'avait voulu abolir la Thora. 

Les partisans d'Anan prirent le nom d^ananites ou caraïtes 
(Karaïm, Karaïmen, Benê Mikra) et donnèrent à leurs adversaires 
le sobriquet de rabbanites, c'est-à-dire qui croient anx autorités. 
L'animosité entre les deux partis fut, à l'origine, extrêmement 
violente, les chefs des deux académies excommunièrent naturelle- 
ment et exclurent du judaïsme le novateur et ses adeptes. Ceux-ci, 
de leur côté, évitaient toute alliance, toute relation avec les rab- 
banites, ne s'asseyaient pas à leur table et ne leur rendaient pas 
visite le sabbat, parce qu'au point de vue caraïte ils profanaient 
la sainteté de ce jour. Les rabbanites traitaient leurs adversaires 
d'hérétiques (minim, apikorsim), parlant contre eux du haut de 
la chaire et ne les admettant pas à la prière. Les caraïtes ne 
ménageaient pas non plus leurs injures aux deux écoles de Sora 
et de Pumbadita, ils leur appliquèrent l'allégorie, imaginée par 
le prophète Zacharie, des deux femmes qui transportent le péché 
dans un boisseau à Babylone et y élèvent une demeure pour lui. 
« Les deux femmes représentent les deux résidences des gaonim 
à Sora et a Pumbadita. » Cette comparaison outrageante, dont le 
premier auteur était sans doute Anan, se perpétua parmi les 
caraïtes, ils ne désignèrent plus les deux académies que sous 
le nom des <c deux femmes ». 

Ainsi, pour la troisième fois, la race juive était divisée en deux 
partis ennemis. Rabbanites et caraïtes se combattaient comme 
autrefois Israël et Juda et, à l'époque du second temple, phari- 
siens et sadducéens. De nouveau, Jérusalem, si souvent témoin 
de déchirements intérieurs, devint le théâtre d'une lutte fratri- 
cide. — Anan fut nommé exilarque des caraïtes, et celte dignité 
devint héréditaire dans sa famille. ^ 

Le souvenir d'Anan resta en grand honneur parmi les caraïtes, 
qui consacrèrent à sa mémoire, pendant l'oflice du sabbat, une 
formule spéciale de prière, ainsi conçue : « Que l'Eternel ait en sa 
miséricorde le prince Anan, l'homme de Dieu, qui a aplani la 
route vers la Thora, a éclairé les yeux des caraïtes, a éloigné du 
péché un grand nombre de ses frères et nous a montré le bon 
chemin. Que le Seigneur lui assigne une bonne place parmi les 



ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DES CARAÏTES, 323 

sept classes qui entrent au paradis. » L'histoire impartiale ne 
ratifie pas ces louanges, elle ne reconnaît aucune supériorité intel- 
Fectuelle au fondateur du caraïsme, qui n'avait ni conceptions pro- 
fondes, ni connaissances philosophiques. Attaché étroitement à la 
lettre de la Thora, il en était encore, entre autres, à cette croyance 
biblique que le sang était réellement le siège de Tâme. Il était 
également inconséquent dans son opposition au judaïsme talmu- 
dique, laissant subsister maintes pratiques qui, pas plus que d'au- 
tres qu'il avait dédaigneusement repoussées, n'étaient inscrites 
dans la Bible. — Après sa mort, son fils Saul lui succéda dans 
la dignité d'exilarque. 

Le système religieux d*Anan ne tarda pas à subir des modifl** 
cations. Ses disciples mêmes commencèrent déjà à s*écarter, sur 
certains points, des vues de leur maître, et, de génération en 
génération, il s'introduisit de nouveaux changements dans le 
caraïsme primitif. Pour défendre leurs nouvelles réformes contre 
leurs propres coreligionnaires et contre les rabbanites, les suc- 
cesseurs d'Anan durent demander leurs arguments à la Bible. 
Aussi se livra-t-on, parmi les caraïtes, avec une grande ardeur 
a Texplication de la Thora. Ils devinrent grammairiens, masse- 
rètes, Axèrent la lecture des mots douteux et scrutèrent avec zèle 
le texte biblique. 

Pendant que les caraïtes déployaient une activité littéraire très 
sérieuse, les rabbanites ne produisaient presque rien. On ne con- 
naît qu'un seul auteur important de ce temps, Jehudaï^ gaon 
de Sera, dont il a été déjà question et qui a aidé à excommu- 
nier Anan. Il a composé un recueil talmudique connu sous le nom 
de 2iésumé des pratiques religieuses (Halakhot Quetouot). L'auteur < 
a indiqué sommairement et coordonné dans cet ouvrage les di- 
verses prescriptions disséminées dans le Talmud. Ce recueil fut 
d'une utilité incontestable, il pénétra jusque dans les commu-; 
nautés juives les plus éloignées et servit de modèle aux travaux 
postérieurs de ce genre. 

Le mouvement caraïte contribua à affaiblir l'autorité des exi- 
larques. Avant Anan, les académies étaient subordonnées à 
l'exilarque, qui faisait ou ratifiait la nomination des chefs d'école. 
Quand les gaonim eurent réussi à écarter Anan de Texilarcat, ilsi 



324 HISTOIRE DES JUIFS. 

eureat coQSclence de leur puissance et s^arrogèrent le privilège 
de nommer eux-mêmes les princes de Texil. Aussi la dignité d'exi- 
larque, qui avait été hérédUaire depuis Bostanaï, devint-elle 
élective à partir de Téchec subi par Anan. Après Hanania ou 
Ahunaï, dix ans, à peine, après la fondation du caraïsme, s'éleva 
une nouvelle compétition au sujet de Texilarcat entre deux pré- 
tendants, Zakkaï ben Ahunaï et Natronaï ben Hdbibaï^ membre 
du Collège sous Jehudaï. Grâce aux efforts des deux chefs d'école 
de ce temps, Malka ben Aha, de Pumbadita (771-73), et Haninaï 
Kahana ben Huna^ de Sora (765-75), Natronaï échoua, il fut même, 
par ordre du khalife, banni de la Babyloniç. 11 se rendit à Kai- 
rouan, où, depuis la fondation de cette ville, se trouvait une com- 
munauté juive importante. Natronaï était un talmudiste remar- 
quable, le fait suivant le prouve. Sollicité par les communautés 
juives de TEspagne de leur envoyer un exemplaire du Talmud, 
il en copia un de mémoire. Quand sou rival eut été banni, Zak-* 
kaï fut naturellement élevé par les gaonim à la dignité de prince 
de Texil. 

Vers l'époque où naquit le caraïsme, se produisit un événe- 
ment qui eut parmi les Juifs un retentissement considérable. Le roi 
païen d*une peuplade barbare du nord embrassa le judaïsme, et 
toute sa cour le suivit dans sa conversion. Les Khazars ou Kho- 
zars, d'origine finnoise et apparentés avec les Bulgares, les Avares 
et les Ugures ou Hongrois, s'étaient établis, après la dissolution 
de l'empire des Huns, aux confins de l'Europe et de l'Asie. Ils avaient 
fondé un petit royaume à l'endroit où le Volga (qu'ils appe- 
laient Itil ou Atel) se jette dans la mer Caspienne et où demeu- 
rent actuellement des Kalmoucks, dans le voisinage d'Astrakan. 
Conduits à la gUQrTe par un chef appelé chakan (cha^n), ils 
avaient inspiré .uofi telle terreur aux Perses qu'un des rois de ce 
peuple, Ko^ru, daBs^te J)ut de proléger son royaume contre leurs, 
incursions, él6Va un tnur pour fermer l'espace compris entre le 
Caucase et la mer. I^^ Khazars ne se laissèrent pas arrêter long- 
temps par Cette porte des portes [}^h\i al-abwâb, près de Derbend). 
Après la chute du royaume perse, ils passèrent le Caucase, en- 
vahirent TArméaieet s'emparèrent de la presqu'île de Crimée, qui 
porta pendapt quelque temps le nom de Khazarie.hQ^ empereurs 



CONVERSION DES KHAZARS. 325 

byzantins tremblaient devant les Khazars, ils les flattaient et leur 
payaient tribut pour les empêcher de marcher sur Constantinople; 
les Bulgares et d'autres peuplades étaient leurs vassaux, et les 
a gens deKiew » (les Russes), près du Dnieper, étaient obligés de 
remettre annuellement au chagan une épée et une fourrure par 
feu. Quand les Arabes furent devenus leurs voisins, il s'éleva fré- 
quemment entre eux des collisions sanglantes. 

Les Khazars, comme leurs voisins bulgares et russes, étaient 
païens, adonnés à un culte immoral et grossier. Par suite de leurs 
relations commerciales avec les Arabes et les Grecs, qui venaient 
échanger les produits de leur pays contre des fourrures, ils appri- 
rent peu à peu à connaître le christianisme et Tislamisme. Il y 
avait aussi des Juifs, venus, en partie, de Tempire byzantin pour 
échapper aux persécutions de Tempereur Léon (723). Interprètes et 
marchands, médecins et conseillers, les Juifs se firent connaître 
et aimer à la cour des chagans, et ils inspirèrent à un des chefs 
des Khazars, Boulan, un profond amour pour leur religion. 

Plus tard, les Khazars ne connaissaient plus que très imparfai- 
tement les motifs qui avaient amené leurs ancêtres à se convertir 
au judaïsme. Un de leurs chagans raconte ainsi cet événement. 
Le roi Boulan, ressentant, un jour, une vive aversion pour Tidolâ* 
trie, la défendit dans tout son royaume, sans cependant la rem- 
placer par un autre culte. Après avoir remporté une grande victoire 
sur les Arabes et conquis une forteresse en Arménie, il se décida à 
reconnaître publiquement lejudaïsme. Le khalife et Tempereur by^^ 
zantin désirèrent naturellement que le chagan embrassât Tisla- 
misme ou le christianisme, et, pour Ty amener, ils lui envoyèrent 
des présents ainsi que des ambassadeurs chargés de faire res^ 
sortir devant lui la supériorité de leurs religions respectives. Une 
discussion eut alors lieu sous les yeux du chagan entre un ecclé- 
siastique byzantin, un docteur musulman et un savant juif. Boulan 
remarqua que les représentants du christianisme et de Tislamisme 
étaient obligés, pour prouver leurs assertions, d*en appeler sans 
cesse au judaïsme, il déclara donc qu'il embrasserait, comme il 
en avait eu l'intention, la religion mère dont étaient issues les deux 
autres, et il se fit circoncire. Le savant juif qui avait pris part à cette 
discussion religieuse se serait appelé Isaac Sangari ou Singari. 



326 HISTOIRE DES JUIFS. 

Il e^t probable que les circonstances relatées dans ce récit sonÊ 
en partie légendaires, mais le iall même de la conversi<Mi esl con- 
firmé par divers docoments. L'exemple du chagan fut soi^i par 
les grands d'abord, au nombre d'environ quatre mille, et ensuite 
par le peuple. Dans les premiers temps, le judaïsme D*agit sans 
doute que très peu sur les mœurs et les sentiments des Khaxars.. 
Un des successeurs de Boulan, qui portait le nom juif d'Ote^ic, 
prit la chose plus au sérieux, il appela des savants juifs auprès de 
lui, éleva des synagogues et des écoles, se fit instruire ainsi que 
son peuple dans la Bible et le Talmud et introduisit le culte juif 
dans son pays. Une preuve de Tinfluence remarquable du ju- 
daïsme sur Tesprit des Khazars, c'est que ceux qui étaient restés 
païens continuaient à vendre leurs enfants comme esclaves, tan- 
dis que les Khazars juifs s'en abstenaient. Après Obadia, régna 
encore une longue série de chagans juifs. Ces rois se montraient 
très tolérants envers leurs sujets non-juifs, ils avaient institué on 
tribunal supérieur composé de sept juges, dont deux juifs, deux 
musulmans, deux chrétiens et un païen. Chaque habitant était jugé 
d'après les lois particulières de sa religion. 

On ignorait d'abord, parmi les Juifs, qu'un puissant royaume 
s'était converti au judaïsme. Peu à peu, se répandit une vague 
rumeur que loin, bien loin, derrière les montagnes obscures^ 
demeuraient des adorateurs du vrai Dieu, des hommes pieux, des- 
cendants d'Abraham, appartenant à la tribu de Siméon et à la 
moitié de la tribu de Manassé, et qui étaient les suzerains de 
vingt-cinq peuplades. 

Vers la même époque, dans la deuxième moitié du vui' siècle, 
les Juifs d'Europe commencèrent à sortir de l'obscurité qui les 
enveloppait depuis de si longues années. Quoique Charlemagne^ 
le créateur de l'empire germano-franc, protégeât l'Eglise et 
aidât à établir en Europe la suprématie de la papauté, il avait 
l'esprit trop large pour partager les préjugés du clergé à Tégard 
des Juifs. Contrairement aux lois ecclésiastiques et aux disposi- 
tions des conciles, il se montra favorable aux Juifs de son empire 
et utilisa rintelligence remarquable de l'un d'entre eux, qu'il 
chargea d'une mission en Syrie et qui importa dans l'empire 
franc les produits de l'Orient. Jusque-là, on châtiait les Juifs qui 



LES JUIFS SOUS CHARLEMAGNE. 327 

achetaient ou prenaient en gage des vases d'église : Charlemagne 
décréta qu'on punirait, au contraire, très sévèrement les ecclésias- 
tiques ou les servants d'église qui vendrc^ient ou donneraient ces 
vases en gage, et que les Juifs seraient tenus pour innocents de 
ces sacrilèges. 

Les Juifs étaient, en ce temps, les principaux agents du 
commerce d'exportation et d'importation. Pendant que la noblesse 
se consacrait aux travaux de la guerre, que la petite bourgeoisie 
exerçait des métiers et que les paysans et les serfs se livraient à 
l'agriculture, les Juifs, éloignés de l'armée et empêchés, avant 
Charlemagne, de posséder des terres, achetaient et vendaient des 
marchandises et des esclaves ; Charlemagne leur octroya même 
certains privilèges pour favoriser le développement du commerce. 
Ce ne fut pas seulement la situation matérielle des Juifs qui 
s'améliora sensiblement sous cet empereur, ils s'élevèrent aussi à 
un plus haut degré de culture intellectuelle. Pour mettre à leur 
disposition les moyens de s'instruire, Charlemagne fit venir de Luc- 
ques à Narbonne (vers 787) deux savants juifs, Kalonymos et son 
fils Moïse, auxquels il céda une immense étendue de terrain pour 
y construire des maisons et qu'il investit du droit de souveraineté 
sur la communauté juive; il avait placé dans les mêmes conditions 
un cheikh arabe à la tête des musulmans. Jusqu'au moment où les 
Juifs furent bannis de France, Kalonymos et ses descendants por- 
tèrent le tilre de j[?n^cd (nassi), et le quartier qu'ils habitaient 
s'appelait la cour du roi des Juifs (Cortada régis Judœorum). — 
Sur l'ordre de Charlemagne, quelques membres de la famille de 
Kalonymos s'établirent à Mayence. 

On sait que Charlemagne adjoignit un Juif, Isaac, aux ambas- 
sadeurs qu'il envoya (797) auprès du puissant khalife Haroun- 
ar-Raschid. Isaac n'accompagna, il est vrai, les deux ambassa-» 
deurs Landfried et Sigismond qu'en qualité d'interprète, mais il 
était initié aux secrets diplomatiques de l'empereur. Les deux 
ambassadeurs étant morts en chemin, il rapporta seul la réponse 
et les riches cadeaux d'Haroun-ar-Raschid et fut reçu, à Aix-la- 
Chapelle, en audience solennelle par Charlemagne. 

Traités avec bienveillance dans l'empire germano-franc, où 
ils pouvaient posséder des terres, exercer des métiers et devenir 



m HISTOIRE DES JUIFS, 

armateurs, et où ils n'avaient à subir ni tracasseries, ni vexations, 
les Juifs s'établirent dans plusieurs régions de TAliemagne. On les 
trouve en grand nombre, au ix« siècle, dans les villes de Magde- 
bourg, Mersebourg et Ratisbonne. De là, ils se répandirent jusque 
dans les contrées habitées par les Slaves, au delà de TOder, jus- 
qu'en Bohême et en Pologne. Malgré ses sentiments de justice et 
son esprit éclairé, Charlemagne ne put cependant pas s'élever 
complètement au-dessus des préjugés de son époque, et il main- 
tint la distinction qui existait entre les chrétiens et les Juifs en 
imposant à ces derniers une formule spéciale de serment. Quand 
les Juifs comparaissaient en justice comme témoins ou plai- 
gnants contre un chrétien, ils ne pouvaient prêter serment qu'en- 
tourés d*épines, tenant de la main droite le rouleau de la Loi et 
appelant sur eux, en cas de parjure, la lèpre de Naaman et la mort 
de Coré et de sa faction ; faute d'un exemplaire hébreu de la Thora^ 
ils pouvaient prêter serment sur une Bible latine. 
* En Orient également, les Juifs firent, au commencement du 
IX® siècle, la triste expérience que les meilleurs d'entre les sou- 
verains se montraient injustes à leur égard. On considère le règne 
de Haroun-ar-Kaschid et de ses fils comme la période la plus heu- 
reuse du khalit'at en Orient. Et cependant, sous ces monarques 
réputés pour leur esprit de justice et de générosité, les Juifs furent 
opprimés. Il est possible qu'ils ne subirent que le contre-coup des 
persécutions dirigées contre les chrétiens et qu'ils ne furent obligés 
par Haroun-ar-Raschid (807) d'attacher, comme marque distinctive, 
an morceau d'étoffe jaune à leurs vêtements que parce que les 
chrétiens étaient condamnés à y mettre un morceau d'étoffe 
bleue. Quand, après la mort d'Haroun (809), ses deux fils Moham- 
med Alemin et Abdallah Almamoun, dont chacun avait reçu en 
partage une moitié de l'empire, se firent la guerre, les souffrances 
des Juifs de la Palestine furent telles qu'un prédicateur déclara 
que des épreuves aussi douloureuses annonçaient sûrement la 
venue du Messie : « A la fin des temps, dit-il, deux frères régne- 
ront sur les Ismaélites (les musulmans) ; à cette époque, le reje-» 
ton de David refleurira et le maitre des cieux fera naître un 
royaume qui ne disparaîtra plus jamais... Dieu exterminera les 
fils d'Ésaû (Byzance), ennemis d'Israël, ainsi que les enfants d'Is-t 



LA THÉOLOGIE ARABE, 329 

maël, ses adversaires. » Cette espérance messianique ne se réa* 
Usa pas, le khalifat fut ébranlé mais non détruit par cette guerre 
civile, Alemin fut tué et Almamoun proclamé seul chef de Tempire. 

Sous le règne d*AImamoun (813-833), le culte des lettres et des 
sciences brilla en Orient d'un vif éclat; Bagdad, Kairouan, au 
nord de l'Afrique, et Mcrv, dans le Khorassan, devinrent des cen* 
très scientifiques. Les Juifs ne restèrent pas étrangers à ce mou-* 
vement. Ce fut un Juif qui contribua à introduire les chiffres 
indiens chez les Arabes ; ce savant, qui comprenait l*arabe et Tin- 
dien, parvint à décider un mathématicien des Indes à se rendre 
auprès du khalife et traduisit avec lui en arabe Fouvrage indien qui 
contenait la théorie des quatre premières règles de Tarithmétique^ 
Un autre Juif, Sahal, surnommé Rabban (le rabbanite), de Taba- 
ristan, près de la mer Caspienne, médecin et mathématicien (vers 
800), traduisit en arabe VAlmageste de l'astronome grec Ptolémée 
et reconnut, le premier, la réfraction de la lumière. Son fils, AboU" 
Sahal Ali (835-853), contribua aux progrès de la médecine et fut 
le maître des deux illustres médecins arabes Razi et Anzarbi. 

Une science qui intéressa les musulmans plus vivement que la 
médecine, les mathématiques et l'astronomie, ce fut l'exégèse 
du Coran, qui prit le caractère d'une sorte de philosophie reli-» 
gieuse (Kâlam). En essayant de concilier les contradictions du 
Coran, certains interprétateurs (Molecallémin) arrivèrent à se 
trouver en opposition avec les orthodoxes, qui lesaccusèrent d'hé- 
résie. Les Mûtazilites se préoccupèrent surtout de maintenir la 
doctrine de i'i:nité de Dieu, ils refusèrent tout attribut à l'être 
divin pour qu'on ne fût pas tenté de supposer, par suite de la 
multiplicité des qualités qu'on lui attribuerait, qu'il y a plusieurs 
personnes en Dieu. Ils affirmèrent également le libre arbitra, 
parce que la croyance à la prédestination leur semblait incompa*» 
tible avec l'idée de punitions et de récompenses futures. Afin de 
mettre leurs doctrines d'accord avec le Coran, ils appliquèrent la 
méthode suivie par les philosophes juifs d'Alexandrie pour intro- 
duire les idées de la philosophie grecque dans la Bible, ils don- 
nèrent au texte un sens allégorique. La théologie motazilite, 
(déclarée d'abord hérétique, fut cependant peu à peu acceptée 
par les musulmans, elle eut ses écoles à Bagdad et à Bassora, el 




3» b^tock: dcs juifs. 

L» 

B| eft<fll4|aî aocefCérat à îailiHtRàMt ce^fK le Cârma et la 
trac^tott éismeÊt et îÂtm^ cmhkv par esespie, iKCle révâ»- 
tkA éb JialMftet : < Jhft gfîg i f^r ^«C â aa r«K«otR>« il 

tre aes éyaaSes, «i jffe seatB le irati ées citiéaiti^ de 5«s é^ 
Offle éeole les litoiyiawifffihiilrt; dédira sai» béâlatioa qve 
Iiiea était aa tmrfé naai é'nj.ii j, Itaç ée sept eapaas. 
Mesarés d'après sta prapre ea^paa, fiH avait aa^ forse, était 
as$b âor aa Iftee, aoBlait, dcarradiit, BarciMit et se reposaiL 
\m\à eMuaeat rorfinMkrrie awsaiBsae icfrésealaïl la drnaité. 
OMBflKr fl était a préfoîr, ces dêcnsaiofts reiigîetises trouvé- 
rcat de fécbo ebez 1» Jyi& de rOrîeat, les caraîtes sairâeat 
la difKirioe BkolaEîlile -raiionalftfe , tandis qae biea des rabba- 
aites adoptéreat les idées des aatliropoiaorphisles. Le premier 
carajteqoifâ ee qo*oa sacbe, appliqua aojadaîsaie le systèiae des 
loolazilUes fat JdkMdm Jm/ighan le Pêne, de Haaiadaa vers 800). 
Ii'a|vés ses adversaires, il était à Torigiiie coadocteor de chameaux. 
ie fréseoUal eomiae le préeorseur du Messie, il exposa sur Tètre 
dirîa des pensées orîgiDales, qui étaient en coniradictioa arec 
les Idées reçues, déclara qu'il était défendu de se représenter 
IHeu souâ une forme matérielle, parce que Dieu est au-dessus 
de toute créature, et ajouta que les expressions de la Thora qui 
peuvent lalre croire que IHeu a une forme ou des attnbuls 
doivent être pris au figuré. Selon lui, fl était également défendu 
d'admettre que Dieu, dans sa toute-puissance et sa prescience, 
détermine d'avance les actions humaines; puisque Dieu est un 
être juste et qu'il récompense et punit. Il fout nécessairement 
que rbomme soit libre de ses actes. Pour la pratique, Jehuda le 
Perse recommandait une vie ascétique, défondait de manger de la 
viande et de boire du vin, ordoimait de jeûner et de prier fré- 
quemment. Ses partisans, connus sous le nom de jndghaniies^ 
eurent une telle foi dans leur maître qu'ils ne crurent pas a sa 
mortf ils étaient convaincus qu'il reviendrait pour enseigner une 




DOCTRINES DE BENJAMIN NAHAVENDI. 331 

nouvelle doctrine; c'est ainsi que les Chyites musulmans attenden!; 
le retour d*Âli. Un des disciples de Judghan, Mouschka, voulut 
propager les idées de son maître par les armes ; mais, parti de 
Hamadan avec ses partisans, il fut arrêté et tué, probablement 
par les musulmans, avec dix:neuf de ses compagnons, aux envi- 
rons de Koum (à Test de Hamadan et au sud de Téhéran). 
. Jehuda Judghan cherchait surtout à introduire des mœurs ascé-: 
tiques parmi les Juifs, il fut plutôt un chef de secte qu-un philon 
sophe religieux. Un autre caraïte de cette époque, Bemamin bm 
Moséy de Nahavend (vers 800-820), se préoccupa, au contraire, 
de faire connaître à ses coreligionnaires la philosophie religieuse 
des motazilites; il n'était pas seu,lement choque des images paaté-. 
rielles sous lesquelles la Bible représente Dieu, il rejetait ipême 
la Création et la Révélation. Il lui semblait étrange que le pur 
esprit ait créé le monde et ait été en contact avec la matière, qu'il 
soit venu s'établir dans un espace limité, sur le Sinaï, et ait fait 
entendre des sons articulés. Pour concilier sa conception supé- 
rieure de l'Être divin avec la doctrine de la.révélation, il étnit une 
opinion, déjà exprimée avant lui : selon lui, Dieu n'a, créé lui- 
même, directement, que le monde des esprits et les anges, le 
monde matériel a été créé par un des anges, Dieu n'est donc qu'in- 
directement le créateur de l'univers. De même, la révélation et 
les inspirations des prophètes ne sont pas émanées directement» 
de Dieu, mais d'un ange. Les disciples de Benjamin Nahavend! 
furent, on ne sait pourquoi, considérés comme une secte parlicur 
lière des caraïtes et désignés sous le nom de Makarijites où 
Magharijites. 

Si, par sa philosophie religieuse. Benjamin s'écarta bien loin de 
la conception que ses contemporains avaient du judaïsme, il se 
rapprocha, pour la pratique, de la doctrine. des rabbanites, admet- 
tant un grand nombre de lois talmudiques et en ordonnant Tac- 
complissement aux caraïtes. Il établit même chez les caraïtes une 
excommunication qui différait peu de re^tcomfnunicatioh rabba-^ 
nite. Un accusé ne se présentait-il pas devant le tribunal ou refu-^ 
sait-il de se soumettre à la sentence prononcée contre lui, il était 
maudit pendant sept jours et puis excommunié. Aucun membre de la 
communauté ne pouvait alors communiquer avec lui» pi lesaluer. 



3» HISTOIBE DES JUIFS. 

Bi s'approcher de lui, jusqu'à ce qDH ae sotnail. PetsislMi-a daas 
ia rébellioo. oo avut le droit de le liner bd bras sëcaiier. Ib^c 
ses cooeessioDS aux idéea rabbanites, Benjaoïia n'eo resta pas 
Moins fidèle ao principe canule de la liberté de l'interprétalia» 
bîUiqoe. Il n'admetXait pas qa'oo obéit a¥eaglëaieat à ose 
aolorilé religieuse quelconque, mais Tootaîtqge cfaacoo a^ selm 
ses iMvpres eonnelions. # Le libre examen est un deroîr, dit-il, 
et l'erreor n'est pas un pécbé. * 

Les doctrines ntotazilîtes, Iransplanlées chez les Juib, Ibrent 
eombattoes avec achamemeot, cMume cbex les musulaiatts, par 
eeox qui s'en tenaient à la lettre dn texte, croyaient réefle- 
tacot, comme le disait la Bible, que Dieu # avait na pied, une 
Btain, s'assejait et marehait», et prenaieut aussi à la lettre les 
explications aggadiqnes qui araî^it élé données de certains pas^ 
sages de la Tbora pour les rendre comprâiensibles à res[»it dtt 
la (ouïe. Ils finirent par représenter Dieu sous une forme abso- 
lument matérielle, mesurant sa taille en parasaoges, et par- 
lant, â la Tacoo d^ païens, de son œil droit et de son œil gaudie, 
de ses lèvres inlérieure et supérieure, de sa barbe et des autres 
parties de son corps. Pour exalter la grandeur de Dieu, ils allrt- 
buaienl à chacun de ses membres une loi^eur démesurée ei 
croyaieni avoir déroonb« sufDsamment sa puissance en déclarant 
que Tensemble de son corps dépasse en superficie la terre entimt 
(ScbiourKoniah) . Ce Dieu étrange oeeupe dans le ciel no palais 
composé de sept salles (Hèkhaiot), il se lient dans la salle la plus 
élevée, assis sur un trônededimensions prodigieuses. Le palais est 
(paiement habité par des myriades d'anges, dont le chef s'appelle 
Metatoron, qui n'est antre que Bnoek ou Senoch, que Dieu 
a enlevé du milieu des hommes pour le transporter au del et Iq 
métamorphoser en uu feu flamboyant. Ils ne craignaient pas 
d'appeler Metaloroa le petit IHat. 

Celte théurie ridicule, formée de divagatious juives, chrétiennes 
et musulmanes, s'enveloppa d'un voile mystérieux et se présenta 
comme une révélation divine. Malgré son absurdité, elle trouva 
des adeples, qui s'intitulèrent hommes de la foi. Ceux-ci se vaa- 
tsieat de pouvoir jeter leurs r^ards dans le palais de Dieu et d'être 
en mesure, grâce à des formules de conjuration, à des invocations 



. LES MYSTIQUES. 333 

adressées à Dieu et aux anges» à la récitation de certaines lita- 
nies appuyée par des jeûnes et une vie ascétique, de faire des 
miracles. Pour accomplir leurs exploits, ils se servaient d'amu-* 
leltes et de camées (kamêot) sur lesquels ils inscrivaient, au mi-^* 
lieu de figures fantastiques, le nom de Dieu et des noms d'anges. 
Selon eux, tout homme pieux peut faire des miracles, pourvu 
qull sache employer les moyens nécessaires; ils indiquaient ces 
.moyens dans une foule d'écrits sur renseignement secret théori-^ 
que et pratique, remplis, pour la plupart, d'extravagances, mais 
quelquefois animés d'un souffle vraiment poétique. On n'y trouve 
cependant que des indications vagues ; la vraie clef pour « entrer 
dans le palais de Dieu » et opérer des miracles n'est livrée qu'aux 
adeptes que les lignes de leur front et de leurs mains désignent 
eomme dignes de posséder le secret magique. 

Ce iut surtout en Palestine que ces élucubrations mystiques 
reçurent un chaleureux accueil^ mais elles se répandirent egale^^ 
méat en Babylonie et y conquirent même une grande considération. 
Ainsi, quand, en 814, il devint nécessaire de nommer un chef pour 
l'école de Pumbadita^ au lieu d'élever à cette dignité un Mar-Ahron 
(ben Samuel?), homme savant qui avait exercé la fonction de pré* 
sident de tribunal, on en investit un vieillard, Joseph bar Abba^ 
dont le principal mérite consistait dans son mysticisme et ses pré- 
tendues relations avec le prophète Élie. Un jour que ce Joseph bar 
Abba présidait une réunion publique, il s'écria soudainement : 
«Faites place à l'ancien, qui entre! » Les regards de tous les 
assistants se dirigèrent vers la porte, et ceux qui étaient assis à la 
droite du chef d'école s'écartèrent de lui avec respect pour faire 
place au nouveau venu. Par cela même qu'on ne vit entrer per- 
sonne, tous furent fermement convaincus que le prophète Élie 
venait de pénétrer au milieu d'eux pour assister, invisible, à la 
droite de Joseph, à la conférence religieuse, et depuis ce moment, 
l'usage prévalut de ne plus occuper, à l'école de Pumbadila, la 
place qui avait été sanctifiée par la présence d'Ëlie. Le successeur 
de àosQ^\\, Mar- Abraham ben Scher ira (816-828), était également 
un mystique. On raconte de lui que, les jours où il n'y avait pas 
de vent, il savait deviner l'avenir d'après le bruissement des 
palmiers. 



334 HISTOIRE DES JUIFS. 

Le mysticisme n*exerça pas seul son action sur les écoles 
juives, on y rqncontpe aussi l'esprit réformateur et même les 
idées caraïtes, et ces tendances si opposées provoquèrent sou- 
vent partni les savants des froissements et des querelles. En 825 
eut lieu Télection d'un nouvel exilarque. Deux prétendants se dis^ 
putaient cette dignité^ David ien Jehiida et Daniel. La candida-^ 
ture de ce dernier, qui penchait vers le caraïsme, fut chaudement 
soutenue dans le sud de la Babylonie ; au nord, où se trouvait 
Pumbadita, on était au contraire partisan de l'orthodoxe David^ 
La lutte était vive, elle amena la destitution d'Abraham ben Sche* 
rira et son remplacement par Joseph ien Hiyya. Mais Abraham 
avait de nombreux amis à Pumbadita, qui refusèrent de recon<« 
naître l'autorité de son remplaçant. A la fln, on s'adressa au kha-i 
life Almamoun pour qu'il décidât entre l'un ou l'autre des 
prétendants; le khalife refusa d'intervenir, et, par un décret, il 
autorisa chaque groupe de dix Juifs à placer à leur tête un chef 
religieux. L'issue de la lutte n'est pas connue, on sait seulement 
que David ben Jehuda exerça les fonctions d'exilarque jusque vers 
840. A Pumbadita, l'apaisement entre les deux chefs d'école se fit 
plus lentement; pour mettre fin à une situation pénible, on décida 
que les deux gaonîm resteraient en fonctions et auraient les mêmes 
droits, sauf qu'Abraham parlerait seul aux assemblées générales; 

Un jour, les deux gaonim de Pumbadita se trouvèrent, à Bagdad, 
à une réunion solennelle où il fallait prononcer un discours. Bag- 
dad, qui contenait alors une populattion. juive considérable et de 
nombreuses synagogues, dépendait de l'académie de Pumbadita, 
et, par conséquent, le chef d'école de cette dernière ville y avait 
le pas sur son collègue de Sera. Quand, au moment où le discours 
devait être prononcé^ un héraut dit les mots consacrés : « Prêtez 
l'oreille aux paroles des chefs d'école, » des lamentations et des 
plaintes se firent entendre de tous côtés au sujet de la discorde 
existant dans le gaonat de Pumbadita. Fortement ému par cette 
explosion soudaine de pleurs et de gémissements, Joseph ben Hiyya 
6e leva pour déclarer qu*il se démettait de sa dignité de gaon afin 
de laisser Abraham seul à la tête de Fécole. Celui-ci mourut en 
828, et Joseph fut nommé définitivement gaon de Pumbadita (828- 
833). On ne sait pas exactement quelles causes avaient fait naître 



. SECTES CARAÏTES. 33a 

la désunion entre les rabbanites^ mais le caraïsme n*y avait certes 
pas été étranger. 

Dans le caraïsme également se produisirent des querelles et deë 
déchirements, il s*y forma de nouvelles sectes qui s*éloignaient 
plus ou moins de la doctrine d'Anan. Mousa (ou Meswi] et Ismaël, 
d'Akbara (à Test de Bagdad, à sept milles de cette ville), intro^ 
duisirent, vers 833-842, des modifications, restées inconnues, 
dans la célébration du sabbat, ils déclarèrent aussi que la dé- 
fense du Pentateuque relative à la graisse des animaux ne s'ap* 
pliquait qu'aux sacrifices, mais qu'autrement il était permis de 
manger la graisse. Mousa et Ismaël eurent de nombreux adhé- 
rents qui adoptèrent leurs doctrines et formèrent, parmi les caraï- 
tes, une secte particulière sous le nom à'AMarites. Vers la même 
époque, un autre caraïte, Aiou-Amran Moïse le Perse, originaire 
de la ville de Safran et établi plus tard à Tiflis, en Arménie, ap* 
porta également des changements au caraïsme. Il établit les fêtes 
à de nouvelles dates, abolit tout calendrier, et décida que le mois 
commencerait, non pas à partir de l'apparition de la nouvelle lune, 
mais au moment où la lune entre dans son dernier quartier; il 
niait aussi la résurrection des corps. Ses partisans formèrent, 
sous le nom d'ÀôoU'Amranites ou TiflisUes, une secte qui sub- 
sista pendant plusieurs siècles. Un Moïse^ de Baalbek (Syrie), 
continua el étendit les réformes de Moïse le Perse, il déclara 
que la Pàque devait être célébrée le jeudi, et le jour de TExpia-î- 
tion, le samedi, paroe que la Thora appelle cette dernière fête 
Viïi sabbat double. ^Q^WiètGù\s se réunirent en communauté et 
prirent le nom Aq BaâlbekUes ou MesvUes. 

Comme le caraïsme ne possédait ni centre religieux, ni autorité 
centrale capable de maintenir Tunité de la doctrine, il devait né- 
cessairement s*y produire des divergences considérables. Ainsi, 
dans la région de Khorassan, les caraïtes célébraient la Pàque à 
une autre date que leurs coreligionnaires des autres pays. La 
même incertitude régnait au sujet des mariages prohibés; les uns 
défendaient des unions que d'autres déclaraient licites. C'est que 
quelques caraïtes avaient étendu considérablement les degrés de 
parenté consanguine; selon eux, la Bible regarde le mari et sa 
femme comme consanguins, et, par conséquent, les frères et sœurs 



336 HISTOIRE DES JUIFS. 

nés de lils différents sont également déclares consanguins. La 
coDsaoguinité entre mari et femme subsiste pour certains caraîles 
même quand Tunion a été dissoute, et si le mari divorcé, par 
exemple, contracte un nouveau mariage, la deuxième femme est 
considérée comme parente consanguine, par transmission^ avec 
la première femme, quoique ces deux femmes soient, en réalité» 
étrangères Tune à l'autre. Cette transmission s'étendait jusqu'à 
la quatrième union; il n*y avait cependant aucune raison' de s'y 
arrêter plutôt qu'à uoe union ultérieure. Les caraites n osèrent 
sans doute pas pousser ce principe de la transmission (Rikkub* 
Tarkib) jusque dans ses conséquences extrêmes. 



CHAPITRE XV 

SITUATION HEUREUSE DES JUIFS DANS L'eMPIRE FRANC 
ET DÉCLIN DE l'EXILARCAT EN ORIENT 

(814-840) 

Les Juifs d'Europe ne connaissaient pas le schisme qui avait 
affaibli le judaïsme de TOrienl, ils ignoraient également les 
froissements si pénibles qui s'étaient produits entre Texilar- 
cat et le gaonat, ainsi que la rivalité funeste des chefs d'é- 
cole de Pumbadita. Px)ur eux, la Babylonie continuait à briller 
d'un éclat idéal, elle était toujours à leurs yeux le centre du cuite 
«t de renseignement religieux. Les décisions venues de Sora et de 
Pumbadita étaient acceptées en Europe avec une respectueuse 
soumission, et quoiqu'en France et en Italie on vit quelques 
Juifs éminents se livrer à Tëtude de laggada et de la doctrine 
secrète, les Juifs européens se considéraient, en général, comme 
dépendants des autorités religieuses de TOrient. Sous les règnes 
de Charlemagne et de son fils Louis (814-840), qui les traitaient 
avec bienveillance, les Juifs de Tempire franc s'adonnèrent avec 
ardeur à Tétude de la Loi et témoignèrent d'un zèle si vif pour le 



LES JUIFS SOUS LOUIS LE DÉBONNAIRE. 337 

judaïsme qu'ils inspirèrent à de nombreux chrétiens le désir de 
connaître la religion juive. 

Malgré son zèle pour l'Église, Louis^ successeur de Charlema- 
gne et surnommé le Débonnaire, se montra très favorable aux 
Juifs. Il les protégea contre Thostilité des barons et du clergé, 
leur permit de voyager librement à travers le royaume, les auto- 
risa non seulement à employer des ouvriers chrétiens, mais aussi 
à faire le commerce d'esclaves, à acheter des serfs à l'étranger 
et à les revendre en France, et défendit au clergé de baptiser les 
esclaves des Juifs et de les enlever ainsi à leurs maîtres par l'af- 
franchissement. Les foires qui avaient précédemment lieu le sabbat 
furent fixées au dimanche. Les Juifs ne pouvaient être condam- 
nés à la peine de la flagellation que par leurs propres tribunaux, 
on ne pouvait pas non plus les soumettre aux épreuves de l'eau 
et du feu. Il leur suffisait de payer patente et de rendre compte 
annuellement ou tous les deux ans de leurs revenus pour pouvoir 
trafiquer sans entrave; quelquefois même, ils étaient nommés fer- 
miers des impôts. Un fonctionnaire spécial, portant le titre de 
maître des Juifs (magister Judaeorum), était chargé de sauve- 
garder les droits des Juifs. Du temps de Louis le Débonnaire, 
ce fonctionnaire s'appelait Everard. 

La faveur particulière dont jouissaient les Juifs de France n'é- 
tait pas due, comme on pourrait le croire, aux avantages que leur 
habileté commerciale assurait à leur pays, mais à leur titre 
iQ juifs. Judith, la seconde femme de Louis, cette reine si belle et 
si intelligente, avait une profonde vénération pour le judaïsme 
et pour les héros de l'histoire juive. Le savant abbé de Fulda, 
Rhaban Maur, ne trouva pas de flatterie plus efficace pour 
conquérir la faveur de cette reine que de lui dédier son travail 
sur les livres d'Esther et de Judith et de la comparer à ces deux 
héroïnes. A la cour, beaucoup de grands affirmaient hautement 
leur respect pour les Juifs, parce que cette race descendait des pa- 
triarches et des prophètes. Des chrétiens instruits avouaient pré- 
férer la lecture du philosophe juif Philon et de l'historien juit 
Josèphe à celle des évangiles; des [nobles déclaraient « qu'ils 
auraient mieux aimé avoir pour législateur celui des Juifs que 
celui dont ils suivaient la doctrine,» et ils demandaient à des Juifs 
ni. 22 



338 HISTOIRE DES JUIFS. 

de prier pour eux et de les bénir. Des membres de la famille 
royale, pour leur témoiguer leur estime, offraient à des Juifs de 
riches cadeaux. 

La liberté religieuse des Juifs était très grande dans Tempire 
des Francs, ils pouvaient construire de nouvelles synagogues, pro- 
clamer devant des auditeurs chrétiens la supériorité du judaïsme, 
déclarer publiquement qu'ils étaient les descendants des pa- 
triarches, la race des justes, les enfants des prophètes, expri- 
mer librement leur opinion sur le christianisme et nier la vertu mi- 
raculeuse des saints et des reliques. Des chrétiens fréquentaient 
les synagogues, assistaient aux offices divins et aux sermons des 
prédicateurs juifs. Ceux-ci prêchaient, sans doute, dans la langue 
du pays. L'abbé Rhaban Maur, de Fulda, avoue que dans ses 
commentaires sur rÉcriture Sainte, qu'il dédia à l'empereur Louis 
de Germanie, un grand nombre de ses explications sont dues à 
des Juifs. Par suite de cette situation favorable des Juifs, un cer- 
tain nombre de chrétiens éprouvaient le désir d'approfondir le 
judaïsme, et très souvent ils s'y convertissaient. En résumé, pour 
les Juifs de son royaume, le règne de Louis le Débonnaire fut une 
période de tranquillité et de bonheur telle qu'il ne s'en présenta 
plus pour eux, en Europe, jusque dans les temps modernes. Mais, 
malgré leur situation favorable» ou plutôt à cause de cette situa- 
tion, les Juifs avaient des ennemis en France. Pour les chrétiens 
fanatiques, la liberté des Juifs équivalait à la destruction du 
christianisme, et ils voulaient à toute force sauver leur religion, 
c'est-à-dire persécuter les Juifs. Il y avait également ceux qui 
haïssaient à la cour les amis des Juifs et qui, n'osant pas s'attaquer 
directement à leurs adversaires, s'en prenaient à leurs protégés. Le 
représentant le plus illustre de ce parti était Agobardy évèque 
de Lyon, qui fut canonisé par l'Église. C'était un homme passionné 
et rancunier, qui ne reculait devant aucun obstacle pour atteindre 
son but; il alla jusqu'à calomnier la reine et à conspirer contre 
le roi. Il excita les fils de Louis le Débonnaire, et particulièrement 
JjOthaire, à se révolter contre leur père. Aussi fut-il surnommé 
Ahitophel, parce qu'à l'instar de ce dernier, qui avait poussé 
Absalon à déclarer la guerre à David, il avait soulevé un fils contre 
son père. Son ambition était de restreindre de nouveau la liberté 



L'ÉVÊQUE AGOBARD. 339 

des Juifs et de les replacer dans la triste situation qu'ils avaient 
occupée sous les derniers Mérovingiens. 

Un fait de peu d'importance lui servit de prétexte pour ouvrir 
les hostilités. Une esclave s'était enfuie de la maison de son maî- 
tre, un Juif de Lyon, et, pour être émancipée, s'était fait baptiser 
par Agobard (vers 827). Les Juifs, voyant dans l'intervention 
de l'évêque une atteinte à leurs droits, demandèrent à Evrard, 
le maître des Juifs, de faire rendre l'esclave fugitive à son 
propriétaire. Agobard refusa d'obtempérer à la demande d'Evrard. 
La lutte fut longue entre les Juifs et Agobard; à la fin, celui-ci 
fut destitué. Il ne se tint pas pour battu. Ennemi acharné des 
Juifs, il voulait que les lois canoniques de l'Eglise leur fussent 
appliquées dans toute leur rigueur, et, dans ce but, il demanda 
l'appui du parti ecclésiastique de la cour; cet appui lui fut accordé. 
Les amis des Juifs ne restèrent pas inactifs, et, de leur côté, ils 
firent des démarches en faveur de leurs protégés. L'empereur 
nomma une commission pour examiner la question en litige; mais, 
irrité, Agobard s'expliqua très mal. Il fut alors appelé devant 
l'empereur; troublé par l'accueil glacial qu'il reçut, il ne put 
proférer une seule parole, et, comme il le dit lui-même, « il grogna 
plus qu'il ne parla ». Louis lui ordonna de s'éloigner de la 
cour, et Agobard se retira dans son diocèse. Là, il renou- 
vela ses intrigues contre les Juifs. Sur son ordre, les prêtres 
attaquèrent les Juifs, dans leurs sermons, défendant à leurs 
ouailles d'entretenir des relations avec eux, de leur rien acheter ou 
vendre, de prendre part à leurs repas ou d'entrer à leur 
service. 

Informés de ces faits, les amis des Juifs obtinrent des leUres 
de protection (Indiculi), munies du sceau impérial, qu'ils envoyè- 
rent à la communauté juive de Lyon. Agobard reçut l'ordre de 
mettre fin à ses excitations contre les Juifs, et le gouverneur de 
Lyon fut invité à protéger tous ses administrés, sans exception 
(vers 828). Comme Agobard prétendait que ces lettres impé- 
riales étaient fausses, deux commissaires impériaux, Guerrick 
et Frédéric, pourvus de pleins pouvoirs, se rendirent à Lyon pour 
mettre à la raison le trop remuant évêque. Il est à remarquer que la 
population lyonnaise ne prit à aucun moment parti contre les Juifs. 



340 HISTOIRE DES JUIFS. 

L'évâque de Lyon ne se découragea pas. Peut-être savait-il 
dfjè que des conjurés se préparaieot à, soulever les fils du pre- 
mier Ut de l'empereur Louis contre l'impératrice et l'arctiichaDce- 
lier Bernhard, qui avaient conseillé au monarque de faire un 
nouveau partage de l'empire au profit de l'enfaot de Judith. Car, 
à un certain moment, lai.«sant de côté toute retenue, il écrivit 
à tous les cvèques de France de faire une démarche collective 
auprès de Louis pour qu'il relevât la barrière qui séparait 
autrefois les Juifs des chrétiens. Il ne reste plus qu'une seule de 
ces lettres, celle qui est adressée à Nibridius, évêque de Nar- 
bonne. Agolwrd y dit, entre autres, que les chrétiens ne réussis- 
sent pas, malgré les plus louables efforts, à gagner une seule Âme 
juive à leur religion, tandis que de nombreux chrétiens montrent 
une faveur marquée pour le judaïsme. 

Sur les instances réitérées d'Agobard, de nombreux prélats se 
réunirent à Lyon pour examiner par quels moyens on pourrait 
abaisser de nouveau les Juifs, les soumettre, comme autrefois, 
aux lois édictées contre eux, et contraindre l'empereur à se con- 
former  la volonté du clergé. L'assemblée des évéques décida 
d'envoyer une adresse à Louis pour lui exposer les dangers qui 
résultaient de la liberté accordée aux Juifs (829). Cet écrit, tel 
que nous le possédons, est signé de trois évêques : Agobard, 
Bernhard et Gaof, et est intitulé : De la superstition des 
Juifs; il est précédé d'une introduction dans laquelle Agobai'd 
essaie de justifier la conduite qu'il a tenue jusque-là à l'égard 
des Juifs. Il n'accuse pas seulement les Juifs, il dresse sur- 
tout un réquisitoire sévère contre leurs protecteurs, qui seuls 
leur auraient assuré la sécurité et la liberté dont ils jouissaient 
en faisant accroire au peuple « qu'ils ne sont pas aussi mé- 
chants que les évoques le disent et que, de plus, ils sont chers à 
l'empereur. « 

Au point de vue de l'Église et des lois canoniques, l'acte d'ac- 
cusation formulé par le synode de Lyon contre les Juifs était d'une 
logique irréfutable. Mais Louis le Débonnaire n'en tint aucun 
compte, soit parce qu'il counaissait depuis louglenips les sén- 
ats d'Agobard, soit parce que cet acte ne lui parvint pas, le 
Bkvwable aux Juifs l'ayant tout simplement coufisqué. Ago- 



LA CONVERSION DE BODO. 341 

bard se vengea de la bienveillance persistante de l'empereur 
pour les Juifs en prenant part (en 830) à la conjuration for- 
mée contre l'impératrice Judith et ses amis et même à la révolte 
des fils de Louis le Débonnaire contre leur père. Il fut destitué 
et obligé de s'enfuir en Italie. Plus tard, Louis lui rendit son 
épiscopat. 

Un événement qui eut à cette époque un grand retentissement 
fut la conversion au judaïsme d'un personnage considérable, 
le gentilhomme et prélat Bodo. Toutes les chroniques du temps 
en parlèrent comme d'une calamité publique. Il est vrai que cette 
conversion était accompagnée de circonstances singulières et pro- 
pres à affliger de pieux chrétiens. Bodo ou Puoto, d'une ancienne 
famille alemane, était entré dans les ordres et occupait le rang de 
diacre; il était très en faveur auprès de l'empereur, qui l'avait 
nommé son confesseur. D'une ardente piété, il demanda et obtint 
l'autorisation de se rendre à Rome pour y recevoir la bénédiction 
du pape et prier sur les tombeaux des apôtres et des martyrs. 
A Rome, ses sentiments se modifièrent totalement. Honteux des 
mœurs dissolues qu'affichaient les -ecclésiastiques dans la capitale 
de la chrétienté, il apprécia à leur vraie valeur la pureté et l'élé- 
vation du judaïsme et résolut de se faire juif. Au lieu d'examiner 
les raisons qui avaient pu agir sur Bodo, les chrétiens accu- 
sèrent de sa conversion Satan, l'ennemi des- hommes et de 
l'Eglise, ils crurent aussi que les Juifs l'avaient amené par ruse 
à accomplir cet acte. 

Dès qu'il se fut décidé à embrasser le judaïsme, Bodo partit direc- 
tement de Rome pour l'Espagne, se fit circoncire à Saragosse, 
prit le nom ^Élèazar et laissa pousser sa barbe (août 938) ; %?>% 
il se maria avec une juive. Il semble être entré comme soldat au 
service d'un prince arabe, et sa haine contre ses anciens coreli- 
gionnaires était telle qu'il persuada au souverain musulman de 
l'Espagne de ne tolérer aucun chrétien dans son pays, mais de les 
contraindre tous à se convertir au judaïsme ou à l'islamisme. 
On raconte que les chrétiens d'Espagne auraient imploré Louis 
le Débonnaire et les évoques de France d'intervenir en leur faveur 
et de se faire livrer ce dangereux apostat. 

Tout en étant très affligé de la conversion de Bodo, l'empereur 



342 HISTOIRE DES JUIFS. 

Louis ne continua pas moins à traiter les Juifs avec équité et à 
les défendre contre toute injustice. C'est apparemment da 
règne de Louis le Débonnaire que date la pensée, généreuse dans 
son principe, et qui a été appliquée pendant tout le moyen âge, 
que Fempereur est le protecteur naturel et comme le tuteur des 
Juifs. 

Avec Louis le Débonnaire disparut pour longtemps la situation 
heureuse des Juifs de France. Il est vrai que Charles le Chauve, 
fils de Louis et de Judith, qui provoqua le morcellement deTempire 
des Francs en plusieurs parties formant les pays de France, d'Al- 
lemagne, de Lotharingie (Lorraine) et d'Italie (843), semblait avoir 
hérité de la prédilection de sa mère pour le judaïsme. Son méde- 
cin particulier était un Juif, Zédékias^ et il avait aussi un favori 
juif, Jtida. Sous son règne, les Juifs purent continuer à s'occuper 
librement de trafic et à acquérir des terres. Mais le haut clergé, 
se considérant humilié tout entier par Téchec de Tévêque Agobard, 
s'efforçait de nuire aux Juifs. 

Leur ennemi le plus acharné fut le disciple et successeur d'Ago- 
bard, Amolo, évèque de Lyon. Sa haine contre les Juifs était par- 
tagée par Hinh/mar^ évèque de Reims et favori de l'empereur 
Charles, par les archevêques de Sens et de Bourges et par 
d'autres ecclésiastiques. Réunis en concile (848) dans la ville de 
Meaux, ces prélats, désireux d'augmenter la puissance du clergé 
au détriment de celle du roi et de réprimer le libertinage des prê- 
tres, décidèrent de remettre en vigueur les anciennes lois cano- 
niques et de soumettre de nouveau les Juifs aux dispositions res- 
trictives prises contre eux. Ils ne désignèrent pas exactement 
au roi les mesures qu'il devait appliquer aux Juifs, ils se conten- 
tèrent de lui indiquer les édits promulgués contre eux depuis 
Constantin, mentionnant la défense que leur fit Théodose II d'oc- 
cuper un emploi ou une dignité quelconque, rappelant les déci- 
sions des conciles, l'édit du roi mérovingien Childebert qui leur 
interdisait de fonctionner comme juges ou fermiers des douanes 
et de se montrer dans la rue pendant la fête de Pâques et leur or- 
donnait de témoigner en public du respect au clergé. Ils invo- 
quèrent même des décisions synodales prises hors de France, 
spécialement les dispositions adoptées par les Visigolhs contre 




L'ÉVÊQUE AMOLO. 343 

les Juifs relaps. A la fin de leur écrit au roi, ils insistèrent sur 
l'intérêt qu'il y aurait à obliger les marchands d'esclaves juifs et 
chrétiens à vendre les esclaves païens dans des pays chré- 
tiens. 

Charles le Chauve ne tint nul compte des décisions des évêques, 
et, quoique son favori Hinkmar en fit partie, il Gt dissoudre le 
concile. Plus tard, sur son ordre, un nouveau concile se réunit à 
Paris (14 février 846) pour examiner les modifications à apporter 
à l'organisation de l'Église; le roi leur défendit de s'occuper, 
dans cette assemblée, des Juifs. Ni sous les Carolingiens, ni plus 
tard, aucune loi humiliante ne fut promulguée contre les 
Juifs. Charles n'imposa qu'une légère restriction aux commer- 
çants juifs en les obligeant à payer au fisc 11 pour 100 de leurs 
revenus, tandis que les autres marchands n'en versaient que le 
dixième 

Pour effacer l'échec que les adversaires des Juifs avaient subi 
au concile de Meaux, Amolo conseilla au haut clergé d'agir sur 
les princes et les seigneurs afin qu'ils abolissent les privilèges des 
Juifs. La lettre qu'il envoya dans ce but aux prélats forme un 
digne pendant à l'acte d'accusation adressé par Agobard à Louis 
le Débonnaire; on y retrouve, du reste, en grande partie les griefs 
énumérés par Agobard. Vers la fin de son écrit, Amolo exprime le 
regret que les Juifs jouissent en France de la liberté de la parole 
et puissent employer pour leurs travaux domestiques et agricoles 
des ouvriers chrétiens. Il se plaint aussi que les chrétiens décla- 
rent publiquement que les prédicateurs juifs parlent mieux que 
les prêtres chrétiens et que Bodo se soit converti au judaïsme, 
Comme si les Juifs pouvaient être rendus responsables des actes 
et des paroles des chrétiens ! 

D'abord l'écrit envenimé d' Amolo n'eut pas plus de résultat 
que les plaintes d'Agobard et les décisions du concile de Meaux. 
Mais, peu à peu, ces calomnies se répandirent parmi la noblesse 
et le peuple, et quand la France eut été morcelée en petits États 
autonomes et indépendants de la souveraineté royale, elles agi- 
rent d'une façon dangereuse pour les Juifs sur les ecclésiastiques 
et les princes. A B^iers, l'évêque de ce temps prononçait chaque 
année des sermons enflammés, depuis le dimanche des Rameaux 



344 HISTOIRE DES JUIFS. 

jusqu'au deuxième jour de Pâques, pour exciter les chrétiens à 
venger sur les Juifs la mort de Jésus. Il se produisait alors des 
troubles très graves, les chrétiens attaquaient les Juifs à coups 
de pierres, ceux-ci se défendaient fréquemment, et, des deux 
côtés, le sang coulait. Ces désordres devinrent traditionnels à 
Béziers, ils s'y renouvelèrent annuellement pendant des siècles. 
Les comtes de Toulouse avaient le droit de donner le vendredi 
saint un soufflet au syndic des Juifs de la ville, et on raconte 
qu'un chapelain, du nom de Hugo, demanda une fois l'autorisation 
d'exercer ce droit seigneurial et donna au syndic un soufflet si 
violent que la victime en mourut. Pour justifier cette coutume 
barbare, on prétendait qu'elle fut instituée à la suite d'une trahi- 
son commise par les Juifs envers la ville de Toulouse et au profit 
des musulmans. Plus tard, la colophisation fut remplacée par une 
taxe annuelle. 

Louis 11^ fils de Lothaire, était favorablement disposé pour le 
clergé. Dès qu'il fut maître de Tltalie (885), il ratifia une déci- 
sion synodale en vertu de laquelle tous les Juifs, dont les an- 
cêtres étaient cependant venus dans le pays longtemps avant 
l'arrivée des Germains et des Lombards, devaient quitter l'Italie; 
ceux qui ne seraient pas partis au 1®'' octobre 88S pouvaient être 
arrêtés et livrés à la justice par le premier venu. Cette mesure 
ne put heureusement pas être exécutée, parce que l'Italie était 
alors partagée en de nombreux petits territoires dont la plupart 
des chefs refusaient obéissance au roi. 

En France, sous les successeurs de Charles le Chauve, lorsque 
l'autorité royale se fut affaiblie de plus en plus et que le fanatisme 
des seigneurs eut augmenté, le roi Charles le Simple en arriva, 
par bigoterie, à faire don à l'église de Narbonne des revenus des 
terres et des vignobles que les Juifs possédaient dans le duché de 
cen om(899-914).Biendes seigneurs françaisse persuadèrent peu à 
peu que la protection accordée par Charlemagne et Louis le Débon- 
naire aux Juifsde leurÉtat impliquait pour ces derniers l'obligation 
de se conduire réellement en j5rc?^^^^5 du souverain, c'est-à-dire 
de mettre à sa disposition leur personne et leurs biens. Cette 
pensée présida certainement à la rédaction de l'acte par lequel 
l'usurpateur Boso^ roi de la Bourgogne et de la Provence, dis- 



h^>-i 



L'ÉVÊQUE AMOLO. 345 

posa des Juifs de son État en faveur de l'Église, comme si c'étaient 
des serfs. Cette situation étrange des Juifs ne cessa qu'avec le 
règne des Capétiens. 

Dans TEurope orientale, la situation des Juifs devint également 
pénible. Malgré les persécutions de l'empereur Léon Vlsaurien^ 
les Juifs s'étaient répandus dans tout l'empire byzantin, principa- 
lement dans l'Asie Mineure et en Grèce. Dans ce dernier pays, ils 
cultivaient des mûriers, élevaient des vers à soie et fabriquaient 
de la soie; ils étaient soumis à toutes les mesures restrictives 
édictées successivement par les divers souverains deByzance, « afin 
qu'ils fussent très humiliés et avilis». On leur accordait néanmoins 
la liberté religieuse (vers 8S0). 

C'est à ce moment que Basile le Macédonien monta sur le trône 
de Byzance. Au fond, cet empereur n'était pas hostile aux Juifs, 
mais il était hanté par le dési;» de les convertir au christianisme, 
et il organisa, dans ce but, des réunions publiques où les Juifs 
devaient prouver par des arguments irréfutables la supériorité de 
leur religion ou avouer, a que Jésus est le point culminant de 
la Loi et des prophètes ». Prévoyant que ces discussions n'a- 
mèneraient que peu de résultats, il promit aux Juifs qui se con- 
vertiraient de les élever aux mêmes honneurs et dignités que 
les chrétiens. De nombreux Juifs embrassèrent ou firent sem- 
blant d'embrasser le christianisme; Basile mort (886), ils retour- 
nèrent à la foi de leurs aïeux. Mais le fils et successeur do Basile, 
Léon le Philosophe, était bien plus intolérant que son père, il 
menaça (vers 900) de traiter en apostats, c'est-à-dire de faire 
mourir, tous les Juifs convertis qui pratiqueraient leur ancienne 
religion. 

Sous la domination des khalifes, les Juifs avalent été d'abord 
heureux, mais peu à peu, surtout après la mort d'Almamoun, ils 
furent soumis, comme dans les pays chrétiens, à des restrictions 
humiliantes. Le khalife Almoutavakkil^ le troisième successeur 
d'Almamoun, renouvela contre eux les lois iniques d'Omar, 
leur imposant, comme aux chrétiens et aux mages, un vêtement 
d'une couleur et d'une forme particulières, transformant les syna- 
gogues et les églises en mosquées, leur interdisant l'accès des fonc- 
tions publiques et défendant aux musulmans de les instruire (849- 



346 HISTOIRE DES JUIFS. 

856) ; ils n'avaient pas le droit de monter à cheval, ils ne pouvaient 
sortir que sur des ânes ou des mulets (853-834). S'ils achetaient 
une maison, ils étaient contraints de payer au khalife le dixième 
de sa valeur. L*exilarcat aussi avait perdu de son importance; 
depuis qu'à la suite d'un décret d'Âlmamoun, les exilarques 
n'étaient plus reconnus par le khalife, ils ne possédaient plus ni 
caractère officiel ni autorité politique. 

Pendant que Texilarcat déclinait, l'académie de Pumbadita, voi- 
sine do Bagdad, la capitale des khalifes, grandissait en considéra- 
tion et devenait l'égale de l'école de Sora ; ses chefs purent porter 
officiellement le titre degaon. Autrefois, le chef de l'écolede Pum- 
badita était tenu de se rendre chaque année, accompagne de son 
Collège, à la résidence de l'exilarque pour lui présenter ses hom- 
mages, et maintenant le prince de l'exil ne pouvait plus tenir ses 
réunions qu'à Pumbadita. I/académie de cette ville était pro- 
bablement redevable de celte heureuse transformation à son chet 
PaltoïbenAbbaï, homme actif et d'humeur batailleuse, qui ouvrit 
la série des gaonim remuants et ambitieux. Ces fonctionnaires, 
qui exigeaient l'observation stricte et rigoureuse de toutes les 
pratiques religieuses, se montraient aussi très sévères dans 
les questions de morale. Interrogé si un Juif peut voler un non- 
Juif dans le cas où il n'en résulterait aucun inconvénient pour le 
judaïsme, le gaon Mar Sar-Schalom (849-859) répondit avec 
colère qu'un tel acte était sévèrement condamné par le Talmud, 
et qu'il n'était pas permis d'agir autrement à l'égard d'un étran- 
ger qu'envers un coreligionnaire. A côté de cette morale aus- 
tère, les gaonim avaient des conceptions religieuses très étroites 
et des croyances superstitieuses. Ce même gaon Sar-Schlaùm 
était fermement convaincu que de mauvais génies s'atta- 
chaient aux pas de celui qui accompagnait un convoi funèbre, 
et son contemporain Natronaï II (859-869), gaon de Sora, dé- 
clarait hérétiques, pasbibles de l'excommunication et exclus du 
temple tous ceux qui transgresseraient la moindre prescription 
talmudique. 

Les académies de Sora et de Pumbadita se restreignaient à l'en- 
seignement talmudique, elles négligeaient toute autre étude et con- 
sidéraient comme entachés de caraïsme ceux qui se consacraient 



ISAAG ISRAELI. 347 

à des études scientifiques ; elles commencèrent cependant à rédi- 
ger leurs consultations en arabe, et non plus, comme aupara- 
vant, dans un mélange d'hébreu et de chaldéen. Mais, en dehors 
de rirâk, en Egypte et à Kairouan, il se produisit parmi les rab- 
banites un mouvement scientifique, faible d*abord, puis de plus 
en plus considérable, qui créa, vers la fin du ix« siècle, une riva- 
lité heureuse entre caraïtes et rabbanites. 

Parmi ces derniers, Isaac len Soleïman Israeli (né vers 845 
et mort en 940) se distingua particulièrement comme médecin, 
philosophe et philologue. Originaire d'Egypte, il fut appelé à 
Kairouan (vers 904) par le dernier prince aghlabite^iâ5rf^^A--4?toA, 
qui le nomma son médecin. Il entra au service du fondateur de la 
dynastie fatimite, Obeïd-Allah, l'imam messianique (le mahdi, 
prétendu fils d'une Juive), après que ce chef eut défait Zia- 
deth-Allah; son maître lui témoigna une vive affection (909-933). 
Sur le désir d'Obeïd-AUah, il composa huit ouvrages médicaux, dont 
le meilleur, d'après les personnes compétentes, est son traité sur 
la fièvre. Plus lard, ces écrits furent traduits en hébreu, en latin, 
et, en partie, en espagnol ; un médecin chrétien, qui a fondé une 
école de médecine à Salerne, s'attribua, en plagiaire, la paternité 
d'une partie do ces ouvrages. 

Si Isaac Israeli contribua par ses écrits médicaux au dévelop- 
pement de la science médicale, son ouvrage philosophique « Sur 
les définitions et les descriptions » ne rendit que très peu de 
services à la philosophie. Israeli exerça surtout une action 
profonde, par ses conférences, sur ses auditeurs, et il forma 
deux élèves distingués, un musulman, Abou Gafar ibn Al- 
guzzar, reconnu comme une autorité dans les questions médi- 
cales, et un juif, DouTiasch ben Tamim. Israeli devint cente- 
naire et survécut à son protecteur le khalife Obeïd-Âllah, qui 
mourut pour avoir désobéi, pendant une maladie, à son médecin 
juif. 

A l'époque où Israeli descendit dans la tombe, vers 940, la voie 
était ouverte, chez les rabbanites, aux études scientifiques, et 
beaucoupdevaientlaparcourir dans l'avenir avec éclat. Les caraïtes 
s'élancèrent, en ce temps, sur les traces des philosophes motazi- 
lites, mais ils ne mirent au jour aucune conception féconde ni au- 



348 HISTOIRE DES JUIFS. 

cune pensée originale, ils s'en tinrent à des formules stériles. 
Ainsi, le caraïsme était sorti à peine de Tenfance qu*il portait 
déjà les signes de la vieillesse. Ses savants se consacrèrent tout 
particulièrement à Texégèse biblique et à l'étude de la langue 
hébraïque, sans faire avancer celte science d'un seul pas. Un 
caraïte, Mosché Ben-Ascher (885), de Tibériade, scribe d'état, com- 
posa un traité sur la prononciation des voyelles et sur les accents, 
mais il n'avait aucune notion de la construction de la phrasé hé- 
braïque et ne connaissait qu'imparfaitement les formes de la lan- 
gue. Aidé de son fils Ahron Berir-Ascher (vers 900), il créa 
la Massora, c'est-à-dire il indiqua les règles de l'orthographe 
de rÉcriture Sainte et réunit les diverses variantes de la 
Thora. Bien que cette Massora, composée d'après des manuscrits 
caraïtes, s'écarte souvent des indications que le Talmud et les 
manuscrits babyloniens donnent sur Forthographe biblique, elle fut 
cependant admise par les rabbanites et fait encore autorité de nos 
jours. 

A Jérusalem, le caraïsme prit un caractère très prononcé 
d'ascétisme. Soixante caraïtes, venus de divers pays, où ils 
avaient abandonné leurs biens et leur famille, s'organisèrent dans 
la ville sainte en une communauté, s'abstenant de vin et de 
viande, vêtus de haillons, jeûnant et priant, pour amener promp- 
tement la délivrance d'Israël. Ils s'appelaient « ceux qui pleurent 
sur Sion et Jérusalem » [Abèlè Zion). Les usages adoptés par ces 
moines caraïtes agirent sur la vie religieuse des caraïtes, en 
général, qui se mirent à observer très rigoureusement les lois de 
pureté lévitique, évitant de se mettre en relations avec des 
non-juifs, dont ils ne goûtaient ni pain, ni pâtisserie, ni divers 
autres aliments. Peu à peu, ils déclarèrent les rabbanites eux- 
mêmes impurs, réprouvés et impies, et ils s'abstinrent de fran- 
chir leur seuil. 

Établis d'abord en Babylonie et en Judée, les caraïtes se répan- 
dirent plus tard en Egypte, en Syrie et jusque dans la Crimée, ils 
formèrent des communautés importantes à Alexandrie, au Caire 
et, en Crimée, dans les villes de Bospore (Kertsch), de Sulchat et 
de Kaffa (Théodosie). Quelques caraïtes ardents essayèrent, par 
des discussions, des discours et des lettres, de propager leur doc- 



ESSOR DE L'ÉCOLE DE PUMBADIFA. 349 

trine parmi les rabbanites. L'un d'eux, nommé JSldad et se disant 
originaire de la tribu de Dan, était un homme fin et rusé qui, par 
le récit des voyages merveilleux qu'il prétendait avoir faits en 
Mésopotamie, en Egypte, dans l'Afrique et en Espagne, s'acquit 
de son temps une réputation considérable. Il appartenait à cette 
catégorie de fourbes qui se croient autorisés à mentir dans un 
but religieux, savent exploiter la crédulité humaine et prendre 
la foule dans un tissu inextricable de fables et d'impostures. Les 
gaonim eux-mêmes ajoutèrent foi aux récits fantaisistes d'E^ldad, 
ils crurent que la tribu de Dan possédait, en effet, comme il le disait, 
des traditions émanant directement de Moïse, écrites en hébreu 
et relatives aux rites juifs, quoique ces traditions fussent, sur bien 
des points, en contradiction avec le Talmud et portassent l'em- 
preinte du caraïsme. 

A cette époque, l'éclat dont avait brillé, à l'origine, l'exilarcat 
avait déjà bien pâli, et il s'effaça de plus en plus devant l'autorité 
grandissante de l'académie de Pumbadita. Cette école prit, en 
effet, un essor considérable sous la direction d'un gaon éminent, 
autrefois rabbin et juge à Bagdad, qui se nommaii Haï ben Da- 
vid (890-897). Les Juifs occupaient alors de nouveau une situa- 
tion satisfaisante dans l'empire musulman; le vizir du khalife 
Almoutadhid (892-902), Obeïd-Allah ibn Soleïrtmn, les traitait 
avec équité, il les nommait même aux emplois publics. Ce fut sur- 
tout la communauté de Bagdad qui profita de cet heureux chan- 
gement, elle acquit une grande influence auprès du khalife et 
prit une place prépondérante dans le judaïsme de l'Irak. Quand son 
rabbin Haï ben David fut nommé chef de l'académie de Pum- 
badita, elle lui prêta un appui efficace pour étabUr la suprématie 
de celte académie sur toute la Babylonie juive. L'école de Sera, 
qui occupait auparavant le premier rang, avait décliné peu à peu 
et perdu successivement ses divers privilèges; il lui en restait un 
seul, le droit de disposer, pour son entrelien, de la plus grande 
partie des sommes envoyées par les Juifs du dehors aux écoles ba- 
byloniennes, elle en fut dépouillée par le gaon de Pumbadita, Mar 
Kohen-Zédék IL 

Mar Kohen-Zédék II ben Joseph^ qui fut à la tête de l'école 
de Pumbadita depuis 917 jusqu'à 936, était un de ces hommes 



350 HISTOIRE DES JUIFS. 

énergiques el passioQoés qui, sans aucune ambition personnelle, 
s'identifient en quelque sorte avec l'institution à laquelle ils 
appartiennent, désirent sa grandeur plus ardemment que leur 
propre élévation et mettent tout en œuvre pour atteindre leur but. 
Dès qu'il fut entré en fonctions, il demanda que ce fût dorénavant 
Pumbadita, à la place de Sora, qui reçût la plus grande partie des 
dons offerts pour les deux académies. Cette exigence souleva des 
discussions très vives, il fut décidé finalement que Sora ne serait 
plus privilégiée el que les revenus seraient répartis par por- 
tions égales entre les deux écoles. 

Enhardi par ce premier succès, Kohen-Zédék s'attaqua à l'exi- 
larcal. Le prince de l'exil était alors TJJiba, homme très lettré, 
familiarisé avec la poésie arabe et sachant lui-même versifier 
agréablement en arabe. Kohen-Zédék réclama pour Pumbadita le 
droit, qui appartenait à l'exilarque, de nommer les juges et de 
percevoir les taxes spéciales dans les communautés juives du 
Khorassan. Il est possible que ce droit eût appartenu autrefois à 
Pumbadita et que le gaon ne demandât en réalité qu'une simple 
restitution de pouvoir. Quoi qu'il en soit, l'exilarque repoussa la 
demande de Kohen-Zédék et en appela au khalife. Kohen-Zédék 
fit alors agir ses amis auprès d'AlmoAtadir (908-932) ou plutôt 
auprès de son vizir tout-puissant Idn Forât, Ukba fut destitué et 
banni de Bagdad, sa résidence (917); il se rendit à Karmisin (Ker- 
manscha, à l'est de Bagdad). Le chef de l'école de Sora, Jacoi ien 
Naùronaïy assista impassible à cette lutte. 

Une circonstance fortuite vint en aide à Ukba. Le khalife, encore 
jeune et ami des plaisirs, s'établit par hasard pour quelque temps 
à Karamanscha; Ukba s'arrangea de façon à le rencontrer dans 
ses promenades et lui adressait chaque fois des salutations et des 
louanges en vers arabes. Un jour, le secrétaire du khalife fit re- 
marquer à son maître avec quel talent Ukba savait varier les 
compliments qu'il lui adressait. Mandé auprès d'Almoktadir et 
invité à solliciter de lui une faveur, Ukba demanda et obtint la 
grâce d'être réintégré dans son ancienne dignité. Après une année 
de bannissement, il revint donc comme exilarque à Bagdad (vers 
918). Ce retour plut médiocrement à Kohen-Zédék et à ses parti- 
sans. À force d'intrigues et de cadeaux, ils réussirent à faire des- 



LUTTE ENTRE L'EXILARCAT ET L'ÉCOLE DE PUMBADITA. 351 

tituer et envoyer Ukba une deuxième fois en exil, et, pour qu'il 
n'eût pas Toccasion de reconquérir les bonnes grâces du khalife, 
il fut obligé de quitter les provinces orientales du khalifat; il se 
rendit en Afrique, à Kairouan (vers 919). Là, il fut reçu avec de 
grands honneurs : la communauté juive de Kairouan, où se trou- 
vait alors le célèbre médecin et philosophe Isaac Israeli, le traita 
en exilarque, établit pour lui dans la synagogue un siège plus 
élevé que les autres, et lui fit oublier, par les égards et la vénéra- 
tion qu'elle lui témoignait, les vexations qu'il avait subies dans sa 
patrie. 

Comme Kohen-Zédék avait combattu en Ukba, non l'homme, 
mais l'exilarque, il ne lui suffit pas d'avoir fait bannir son adver- 
saire, il voulut faire disparaître l'exilarcat même. Mais le peuple 
tenait à cette institution et par habitude et aussi parce qu'il y rat- 
tachait le glorieux souvenir de la dynastie royale de David. D'un 
autre côté, le gaon de Sora commençait à se lasser du rôle effacé 
que lui imposait son ambitieux collègue de Pumbadita. Aussi, 
après que l'exilarcat fut resté vacant pendant un ou deux ans, le 
peuple demanda-t-il qu'il eût de nouveau un titulaire, et il désigna 
pour cette dignité David ben Zakkaï, un parent d'Ukba. Le Col- 
lège de Sora tout entier ratifia le choix du peuple et alla présenter 
ses hommages (en 921) à David ben Zakkaï, à Kasr, sa résidence; 
mais Kohen-Zédék et le Collège de Pumbadita refusèrent de recon- 
naître le nouvel exilarque. Ambitieux, énergique et fermement 
résolu de se maintenir à son poste, David ben Zakkaï, en vertu de 
son pouvoir d'exilarque, déposa Kohen-Zédék et nomma un autre 
gaon à sa place. Quoiqu'il fût délaissé, dès lors, par une partie 
de ses partisans, Kohen-Zédék n'abandonna pas la lutte. Ces 
tristes querelles entre le gaonat et l'exilarcat se prolongèrent pen- 
dant près de deux ans, elles affligèrent vivement les cœurs vrai- 
ment religieux. 

Un aveugle, universellement respecté pour sa profonde piété, 
Nissi Naharvani, résolut de mettre fin à ces dissensions. Une 
nuit, il se rendit dans la demeure de Kohen-Zédék, et là, tâton- 
nant à travers l'appartement, il se présenta soudain dans le cabi- 
net de travail du gaon. Ému de l'apparition subite de Naharvani 
à une heure avancée de la nuit, Kohen-Zédék se laissa convaincre 



352 HISTOIRE DES JUIFS. 

par la parole chaleureuse et entraînante de cet aveugle si vénéré 
et il consentit à se réconcilier avec David. ben Zakkaï. Celui-ci, de 
son côté, fit des concessions à son adversaire et le rétablit dans 
ses fonctions de gaon de Pumbadita. 

Après avoir échoué dans sa lutte contre Texilarcat, Kohen-Zé- 
dék eut encore le chagrin de voir l'école de Sora, sous la direction 
d'un savant venu de pays lointain, briller d'un nouvel éclat et 
écli pser de nouveau pendant quelque temps sa rivale de Pumbadita. 
Ce fut le gaon SaaÂia, le fondateur de la philosophie religieuse 
chez les Juifs, qui rendit à l'académie de Sora son ancienne 
splendeur et ouvrit une nouvelle époque dans Thistoire juive. 



FIN DU TOME TROISIÈME. 



TABLE DES CHAPITRES 



TROISIEME PERIODE. 



LA DISPERSION. 



PREMIÈRE ÉPOQUE. 



LE RECUEILLEMENT ÂPRES LA CHUTE. 



Pages. 



CHAPITRE PREMIER. — Le relèvement ; l'école de Jabné (70-98). 

— Désarroi parmi les Judéens. — Johanan ben Zakkaï. — Son départ de 
Jérusalem. — 11 fonde une école à Jabné. — Création d'un synhédrin, — 
Bérénice et Agrippa. — Influence exercée par Johanan. — Prescriptions 
établies par les Soférim. — Johanan les explique et les coordonne. — 
Les collègues de Johanan, — Son caractère; sa mort. — Gamaliel II élevé 
au patriarcat. — Dissidences entre les disciples de Schammaï et de Hillel. 

— Efforts de Gamaliel pour les apaiser ; son intervention énergique. — 
Triomphe de l'école de Hillel. — Opposition contre Gamaliel — Lutte 
entre le patriarche et Josua ben Hanania. — Le patriarche est dépossédé 
de sa dignité; son successeur. —Résolutions importantes prises en ce jour. 
—Dignité de caractère de Gamaliel. — Sa réintégration dans ses fonctions. 

— Eliézer ben Hyrkanos. — Sa méthode d'enseignement. — Josua ben 
Hanania ; sa douceur et sa modération. — Akiba ben Joseph. — Sa mé- 
thode pour interpicLer la Thora. —Il réunit et classe les Halakoth. —Succès 
de son enseignement. — Ismael ben Elischa. — Sa méthode d'enseigne- 
ment. — José le Galiléen. — Samuel le Jeune 

CHAPITRE II. — L'activité a l'intérieur. — Organisation du synhé- 
drin. — Ordination des docteurs. — Prérogatives du patriarche. — Pro- 

III. 23 



354 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages, 
clamation de la néoménie. — Le culte public. — Les compagnons. — 
Les plébéiens ; leur situation sociale. — Extension du christianisme. — 
Paul de Tarse. — La taxe judaï'qne ; ruses employées pour y échapper. 

— Les judéo-chrétiens et les pagauo-ch rétiens; leurs dissensions. —Simon 
le Magicien, — La première Apocalypse. — Relations amicales entre les 
Judéens et les judéo-chrétieas. — VEpUre aux Hébreux. — Attaques des 
judéo-chrétiens contre les docteurs. — La gnose et les sectes gnostiques. 

— Doctrines des gnostiques. — Elischa ben Abouya. — Mesures prises par 
les Tannaïtes contre les judéo-chrétiens. ~ Déplorable influence des con- 
ceptions gnostiques. — Les prosélytes juifs à Rome. — Juvénal et le 
judaïsme. — Aquilas. — Sa traduction grecque de la Bible. —Conversion 
au judaïsme du sénateur romain Flavius Glemens. — Bérénice et Titus. 

— Cruautés de Domitien. — L'historien Josèphe. — Nerva ; sa bienveil- 
lance pour les Judéens 37 

CHAPITRE in. —Soulèvement DES Judéens sousTrajanet Adrien. 
(98-135). — Victoires de Trajan en Asie. — Les Judéens se soulèvent 
contre lui. — Leurs premiers succès. — Ils sont battus par Martius Turbo et 
Lusius Quietus. — Mort de Trajan. — Son successeur Adrien.— Promesse 
d'Adrien de laisser rebâtir le temple de Jérusalem. — Les prophéties de 
la sibylle juive. — La reconstruction du temple est commencée. — 
Adrien revient sur sa promesse. — Ordonnances d*Uscha, — Projet 
d'Adrien de transformer Jérusalem en une cité païenne. — Colère des 
Judéens, ils se préparent à la révolte. — Barcokeba, chef du soulèvement. 

— Ses victoires. — Reconstitution de l'Etat juif. — Tactique de Jules 
Sévère en Judée. — Siège de Betar; sa chute. — Mort de Barcokeba et 

fin du soulèvement 71 

CHAPITRE IV. — Suites de la guerre de Barcokeba (135-170). — 
Turnus Rufus, gouverneur de la Judée.— Persécution religieuse dirigée 
par Adrien contre les Judéens. — Défense d'enseigner la Loi. — Les 
dix martyrs. — Mort d'Akiba. — Interdiction d'enterrer les morts. — Livre 
de Tobit. — Séparation définitive entre les Judéens et les judéo-chré- 
tiens. — Antonin le Pieux. — Retour des disciples d'Akiba en Palestine. — 
Réouverture des écoles. — Meïr ; son caractère élevé et son vaste savoir. — 
Sa méthode d'enseignement. — Simon ben Yohaï . — Le Sédér Olam. — La 
Babylonie juive se rend indépendante de la Palestine. — Discussions 
entre le patriarche Simon II et les docteurs. — Rébellion des Judéens 
contre les Romains ; leur châtiment 96 

CHAPITRE V. — Patriarcat de Judale Saint. Dernière génération 
DES Tannaïtes (170-220). — Le patriarche Juda I". — Ses richesses ; sa 
générosité. — Son autorité considérable et sa vive susceptibilité. — Il 
abolit ou modifie plusieurs pratiques. — La Mischna. — Fin des Tan- 
naïtes. — Les successeurs de Marc-Aurèle et les Judéens. — Tentative 



TABLE DES CHAPITRES. 355 

Pages, 
do révolte sous Septime-Sévère. — Les exhortations suprêmes de Juda 
le Saiut ; sa mort. — Caractère de la Mischna. — Sa doctrine relative aux 
récompenses futures. — Ses principes de morale. — Les Maximes des 
Pères. — Calomnies des judéo-chrétiens contre les Tanuaïtes, — Amélio- 
ration apportée à la situation des Judéens 124 

CHAPITRE VI. — Le patriarche Juda II ; les Amoraïm (220-280). — 
Translation du siège du patriarcat à Tibériade. — Sympathie d'Alexandre 
Sévère pour les Judéens. — Abolition de certaines pratiques religieuses. 

— Rapports du patriarche Juda II avec les docteurs. — Josua ben Lévi ; 
sa mission à Rome, — Hillel, frère de Juda IL — Origène et les Hexaples. 

— Méthode d'enseignement des Amoraïm. — Hanina ben Hama. — J ohanan 
bar Napaha; sa beauté. — Son école. — Simon bar Lakisch. — Légendes 
relatives à Josua ben Lévi. ■— L'aggadiste Simlaï. — Ses polémiques 
contre le christianisme. — Le dogme de la Trinité 146 

CHAPITRE VIL —Les Judéens dans les pays parthes (219-280). — Dé- 
veloppement et importance du judaïsme babylonien. —Étendue géographi- 
que de la Babylonie juive. ■— Les villes principales de cette région. — L'exi- 
larque. — Attraction exercée par la Palestine sur les Juifs de la Babylonie. 

— Abba Areka ou Rab, — Il fonde une école à Sora. — Ses efforts pour 
améliorer les mœurs de la Babylonie juive. — Sa mort. — Mar-Samuel. — 
Sa conception messianique. — II prescrit l'obéissance aux lois civiles du 
pays. — Ses connaissances astronomiques et son calendrier. — Arrivée 
des néo-Perses au pouvoir ; leur fanatisme et leur intolérance. — Relations 
plus satisfaisantes entre les mages et les Juifs. — Anarchie dans l'empire 
romain. — Odénat, chef de Palmyre. — Sa femme Zénobie. — Mort de 
Johanan 162 

CHAPITRE VIII. — - Le patriarcat de Gamaliel IV et de Juda III 
(280-32f0). — Déclin du judaïsme palestinien et du patriarcat. — Appau- 
vrissement de la Palestine. — Vente de dignités. — Dioclétien. — Les Sa- 
maritains exclus définitivement de la communauté juive. — Abbahu ; son 
influence à la cour romaine. — Ses polémiques contre le christianisme. — 
Sa modestie et sa bonté. — Les Juifs raillés sur la scène.— Mort d'Abbahu. 

— Développement de l'enseignement religieux en Babylonie. — Huna. — 
Organisation du judaïsme babylonien. — Mort de Huna. — Juda ben 
Yehesquèl. — Il fonde une école à Pumbadita. — Sa dialectique péné- 
trante. — Hasda. — Ses relations avec Huna. — Mar Schèschét. — 
Nahman bar Jacob. — Son arrogance. — Zeïra. — Il émigré en Pales- 
tine 181 

CHAPITRE IX. — Le triomphe du christianisme et les Judéens 
320-375). — Les derniers Amoraïm en Palestine. — L'empereur Cons- 
tantin. — Sa tolérance d'abord, puis sa malveillance pour les Juifs. — Le * 



356 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages, 
concile de Nicée et ses décisions. — L'apostat Joseph. — Fanatisme et 
intolérance de l'empereur Constance. — Charges imposées aux Juifs. — 
Mesures restrictives prises contre eux. — Leur soulèvement et leur dé- 
faite. — Le patriarche Hillel établit et publie un calendrier. — Essor des 
écoles babyloniennes. — Rabba bar Nahmani. — Développement de l'aca- 
démie de Pumbadita. — Persécution religieuse. — Mort de Rabba. — 
Joseph bar Hiyya ; son érudition. — Sa traduction de la Bible. — Sa 
maladie; il perd la mémoire. — Abbaï. — Ràba bar Joseph. — Son indul- 
gence excessive pour les habitants de Mahuza. — Sa cupidité. — Sa par- 
tialité pour les docteurs. — Son enseignement. — Le roi Schabur IL — 
La reine mère Ifra-Ormuzd. — Papa bar Hanu. — Il fonde une école à 
Narès. — Hama. — Julien V Apostat. — Sa sympathie pour les Juifs. — 
11 autorise la restauration du temple de Jérusalem — Commencement 
des travaux. — Interruption de l'entreprise. — Echec de Julien en Perse. 

— Ses successeurs 198 

CHAPITRE X. — Les derniers Amoraïm (375-500). — Nécessité de 
coordonner les développements ajoutés à la Mischna. — Aschi entreprend 
ce travail. — Difficultés et importance de cette entreprise. — Réveil des 
espérances messianiques; le faux messie de Crète. — Rédaction du Talmud 
de Jérusalem. — Théodose le Grand. — Intolérance de Jean Chrysostome 
etd'Ambroise de Milan. — Mesures libérales des empereurs byzantins en 
faveur des Juifs. — Théodose IL — Fin du patriarcat. — Persécutions 
subies par la population juive d'Alexandrie. —Apostasie des Juifs de l'île 
Mahou. — Émeute à Antioche. — Mesures restrictives édictées par Théo- 
dose II et Honorius contre les Juilîj. — Saint Jérôme et ses maîtres d'hé- 
breu. — Aha bar Aschi nommé chef de l'école de Sora. — Persécutions 
de Peroz, roi de Perse. — Emigration des Juifs de Babylonie ; leur éta- 
blissement aux Indes. — Rabina et José, les derniers Amoraïm. — Clôture 
du Talmud de Babylone. — Caractère propre de cette œuvre. — Contra- 
dictions qu'on y rencontre. — Supériorité du Talmud de Babylone sur 
celui de Jérusalem. — Son action profonde sur le judaïsme 226 

CHAPITRE XI. — Les Juifs dans la Babylonie et en Europe 
(jusque vers 650). — Mazdak et ses partisans [qs Zendik; leurs doctrines. 

— Opposition des Juifs à ces doctrines. — L'exilarque Mar-Zutra II. — 
Kosroès Nuschirvan. — Les Saboraïm. — Invention des signes-voyelles 
et des accents pour faciliter la lecture de la Bible. — Les Juifs sous Hor- 
misdas IV; ils aident à le détrôner. — Souffrances des Juifs dans l'em- 
pire byzantin. — Développement du christianisme en Palestine. — Im- 
mixtion de l'empereur Justinien dans les affaires religieuses des Juifs. — 
Émeute des Juifs d'Antioche. — Kosru II appuyé par les Juifs dans sa 
campagne contre l'empire byzantin. - Conversion d'un moine au ju- 
daïsuie. — L'empereur Héraclius favorable, puis hostile aux Juifs. — Les 



TABLE DES CHAPITRES. 357 

Pages. 
Juifs en Europe. — Intolérance du clergé à leur égard. — Les Juifs de 
Byzance. — Situation des Juifs en Italie.— Théodoric, chef des Ostrogoths, 

— Théodat. — Le pape Grégoire I®'. — Les Juifs de la Gaule; leurs rela- 
tions avec les autres habitants du pays. — L'évèque Avitus et le concile 
de Màcon contre les Juifs.'— Origine des Juifs d'Allemagne. — Les Juifs 
en Espagne. — Leur tranquillité sous la domination des Visigoths. — 
Lois restrictives promulguées contre eux par les rois d'Espagne. — Rec- 
cared ei Sisebut. — Isidore, archevêque de Séville, et le concile de Tolè«le 
contre les Juifs relaps. — Polémique entre Juifs et chrétiens . 246 

CHAPITRE XII. — Les Juifs en Arabie (jusque vers 650). — Date 
de l'établissement des Juifs en Arabie. — Relations cordiales entre Juifs et 
Arabes. — Ressemblances entie ces deux peuples. — Légendes arabes d'ori- 
gine juive. — Conversion de tribus arabes au judaïsme. — Dhou-Novas, 
roi du Yémen, embrasse le judaïsme. — Destruction du royaume judéo- 
himyarite par les Ethiopiens. — Le poète juif Samuel ibn Adyya. — Pré- 
pondérance des Juifs à Yathrib. — Mahomet. — Caractère juif de ses pre- 
mières doctrines. — Son départ de La Mecque pour Yathrib. — Polé- 
miques des Juifs contre Mahomet. — Le prophète arabe rompt avec les 
Juifs. — Défaite des tribus juives des Kainukaa et des Benou-Nadhir. — 
Coalition de quelques tribus juives contre Mahomet ; leur défaite. — Prise 
des châteaux forts des Juifs de Khaïbar. — Tentative d'une femme juive 
pour empoisonner Mahomet. — Conséquences heureuses du triomphe de 
l'islamisme pour les Juifs 278 

CHAPITRE XIII. — Organisation du judaïsme babylonien ; époque 
DES GAONiM (640-750). — Lois restrictives d'Omar I^' contre les Juifs de 
l'Arabie. — Tolérance du khalife envers les Juifs de l'Irak. — L'exilarque 
Bostanaï et ses fils.— Hunaï, gaon de Sora, et Mar-Rabba, gaonde Pum- 
badita. — Cérémonie d'investiture de l'exilarque. — Revenus de l'exi- 
larque. — Organisation des académies de Sora et de Pumbadita. — 
Séances semestrielles des membres du Collège. — Organisation des com- 
munautés ; le dayyan et les Parnessè hakenésséth. — L'excommunication 
et ses conséquences. — Prestige exercé au loin par le judaïsme babylonien. 

— Souffrances des Juifs et particulièrement des chrétiens judaïsants en 
Kspagiie sous Receswiiith. — Leur situation s'améliore sous le roi Wamba 
et redevient douloureuse sous les rois Erwig et Egica. — Leur tentative de 
révolte. — Conquête de l'Espagne par les Musulmans. — Les Juifs sous 
les khalifes omayyades. — La poésie néo-hébraïque ou synagogale. — 
José ben José. — Yannaï. — Eléazar Kalir. — Mouvement antitalmu- 
dique ; le pseudo-messie Sérène. — Sa fin. — Le pseudo-messie Obadia 
AI)Ou-Isa. — L'exilarque Salomon 297 

CHAPITRE XÏV. — Le caraïsme et ses sectes. — Continuation du 
mouvement antitalmudique» — Anan ben David. — Ses attaques contre 



jk Tunuift : VA r^SnnagA, — Vt *anânij». — JLiûiuis&( -âne» 'm^Stes fs 
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Xufu — Lên i^u& ^A JLliKiLixii». — La Jif^ s:>iis J^i fiakîiH Jk- 
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«V>tv 4^ J%îf t i'iulîi». — Le!» inffs *le r<mpôr& tviaatia f*xi$ Lêcm riauîeii. 
Bft^ik le Ma«i^i>aka H ÏÂfjik k phAosoçlie. — Siirzie isçî^r» des çiooim. 
' fjMe tnw ^ÀklTùAn IsneiL — M-ridié et Àhrja B»-A<cker et la M35- 
Vjtu — CUad V, InikiUt. — Eéjrr de l'aeailîoik tie Pnmlndîta. — Le 
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lH«eiDefli dXkki^ — L'exUar |ik DarU bîa Zakkaî 336 



Pans. — Imp. Ve p. Larooisk et Cie, I9, riie llontpamasse. 




/; .'.' p R K PA k A 210 y 



QUATRIÈME VOLUME 



I.I-:^ JIIF.- Ij'E.-PA'iNE. — r.E> CROISADES 



CINQUIÈME & SIXIÈME VOLUMES 



DKS «IROISADES A I^is 



l'.'in-. — Iiiifi. V' r. Larous.sk et (:»«?, rm* Montparnasse, I9.